Paulin fait esclave par les Turcs, et mené à la cour de l'empereur de
Maroc, où la princesse de Maroc devenant éperdument amoureuse de lui, le
retient vingt ans en prison, ne pouvant vaincre sa constance pour
Pauline.--
Elle, (Pauline) pendant tout ce temps errant pieds nuds, les cheveux
épars, sur les rochers et les montagnes pour chercher son
amant:--_Paulin! cher Paulin!_--Et faisant redire son nom aux échos des
collines et des vallées:--Paulin!--Paulin!
Noyée dans les larmes, abymée dans le désespoir,--assise à la porte de
chaque ville, de chaque village:--_Mon cher amant, mon cher Paulin
a-t-il passé là? Personne n'a-t-il vu mon cher Paulin?_ Et parcourant
ainsi tout ce vaste univers: jusqu'à ce qu'enfin un hasard inespéré les
ramenant tous deux, quoique par différens côtés, au même instant de la
nuit, à une des portes de Lyon, leur patrie commune, et chacun d'eux
s'écriant à-la-fois avec un accent trop bien connu:
_Mon cher Paulin,--ma chère Pauline,--vit-il, vit-elle--encore?_
Ils se reconnoissent sans se voir, ils volent dans les bras l'un de
l'autre, et meurent de joie en s'embrassant.
--Il y a, dis-je, une époque charmante dans la vie de tout homme
sensible.--C'est quand une pareille histoire lui plait, le touche,
l'intéresse davantage, que tous les rogatons, bribes et fragmens de
l'antiquité, qu'il rencontre en foule chez tous les voyageurs.
C'étoit tout ce qui m'avoit frappé en lisant les détails que Spon et les
autres nous ont laissés sur la ville de Lyon. Mais ce qui acheva de me
charmer, fut ce que je trouvai depuis dans un autre voyageur, (Dieu sait
lequel) qui rapporte qu'un tombeau fut érigé à la fidélité de Paulin et
de Pauline; et placé près de cette même porte qu'ils avoient consacrée
par leur mort touchante.--Et sur ce tombeau, ajoute l'auteur, les amans
vont encore aujourd'hui évoquer leurs ombres, et les prendre à témoin de
leurs sermens.--
Je doute qu'en aucun temps de ma vie j'eusse pu me soumettre à un tel
genre d'épreuves;--mais ce tombeau des amans revenoit sans cesse à mon
imagination. Je ne pouvois parler de Lyon, ou seulement y penser,--que
dis-je? je ne pouvois voir une étoffe de Lyon, sans que ce précieux
monument de fidélité antique me revînt à l'idée.--Et j'ai souvent dit
dans ma manière libre de m'exprimer (peut-être même avec quelque
irrévérence) que ce tombeau, tout négligé qu'il étoit, me sembloit d'un
aussi grand prix que celui de la Mecque, et même que la Santa Casa de
Lorette, à la richesse près.--Je m'étois même promis, quoique je n'eusse
aucune affaire à Lyon, de ne pas mourir sans avoir fait le pélerinage.--
Ainsi, quoique sur la liste des choses que j'avois à voir à Lyon, cet
article fût le dernier; on peut voir qu'il n'étoit pas le moins
intéressant pour moi. En ruminant ce projet dans ma tête, je fis donc
dans ma chambre une douzaine ou deux d'enjambées plus longues que de
coutume; je descendis ensuite froidement dans la cour, dans le dessein
de sortir:--Incertain si je retournerois à mon auberge, je demandai ma
carte à l'hôte, je le payai; je donnai, de plus, dix sous à la fille; et
je recevois les derniers complimens de monsieur le Blanc, qui me
souhaitoit un heureux voyage, quand je fus arrêté à la porte.--