L'âne courba son cou, et tourna la tête du côté de la rue.--

«Eh! bien, répliquai-je, nous attendrons ton maître une minute.»

Il ramena sa tête d'un air pensif, et regarda fixement de l'autre

côté.--

«Je t'entends parfaitement, répondis-je,--si tu fais un seul pas

mal-à-propos, tu seras battu impitoyablement. Après tout, une minute

n'est qu'une minute, et elle ne sera pas perdue, si elle me sert à

éviter la bastonade à un de mes frères.--»

Pendant cette conversation il mangeoit une tige d'artichaut, et se

trouvant pressé entre son appétit d'une part, et l'amertume de la plante

de l'autre, il l'avoit laissé tomber six fois de sa bouche, et six fois

il l'avoit ramassée.--«Dieu te soit en aide, pauvre animal, dis-je! tu

fais là un déjeûner bien amer! et le travail rend tous tes jours amers,

et bien amère, je crois, est ta récompense!--Chacun mène la vie qu'il

peut; mais dans la tienne, tout... tout est amertume.--Ta bouche en ce

moment doit être amère comme la suie... (il avoit enfin rejeté sa tige

d'artichaut.) Et dans le monde entier, peut-être, tu n'as pas un ami qui

te donne un macaron!» Disant cela, je tirai de ma poche un cornet de

macarons que je venois d'acheter, et je lui en donnai un.--Mais en ce

moment où je me rappelle cette action, mon cœur me reproche qu'elle

partoit plutôt de l'idée plaisante que je me faisois de voir comment un

âne s'y prendroit pour manger un macaron, que d'un véritable principe de

bienveillance.

Quand l'âne eut mangé son macaron, je le pressai d'entrer.--Le pauvre

animal étoit horriblement chargé; ses jambes sembloient trembler sous

lui;--il résistoit et portoit son poids en arrière.--Je le tirai par son

licol,--le licol se cassa dans ma main.--L'âne me regarda d'un air

inquiet:--_Au nom du ciel ne me frappez pas! cependant... si vous le

voulez,... vous le pouvez._--«Moi! te frapper, dis-je, j'aimerois mieux

être damné.»

Le mot n'étoit encore prononcé qu'à moitié, comme avoit été celui de

l'abbesse des Andouillettes;--ainsi le péché n'étoit pas consommé, quand

un homme qui vouloit entrer fit pleuvoir une grêle de coups sur la

croupe de la pauvre bête, ce qui mit fin à la cérémonie.

«Au diable, m'écriai-je!»

L'âne se précipita pour entrer; et dans la violence de son mouvement, il

me froissa rudement contre la muraille, tandis qu'un bout d'osier qui

dépassoit le tissu de son panier accrocha la poche de ma culotte, et la

déchira dans la direction la plus désastreuse que vous puissiez

imaginer.--

_Au diable_, avois-je dit!

--Je ne m'adressois point à l'âne,--et pourtant ce fut peut-être ce qui

le fit entrer;--peut-être aussi fut-ce les coups de bâton.--C'est un

point qui n'a pas été éclairci, et que je laisse à décider à messieurs

de la société royale.--Et j'ai rapporté mes culottes tout exprès pour

les en faire juges.

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 36 / 134 题