Le lendemain se trouvait être un dimanche. A l'heure des vêpres, quand
Mlle d'Évran entra dans l'église, Albert et Alexandre étaient près du
bénitier. Tous deux lui présentèrent l'eau bénite. Alise toucha le doigt
d'Alexandre, et passa devant Albert sans le voir.
Plongé dans un abîme de réflexions désespérées, Albert se demandait
comment il pourrait sortir de cette impasse terrible où se perdaient sa
tête et son coeur.
Une singulière occasion lui vint en aide.
Alexandre n'avait pas l'habitude de mettre les pieds à l'église. Il y
était entré, ce jour-là, par hasard, par pur désoeuvrement, ne sachant
trop que faire, pour voir. Il regardait les pratiques religieuses comme
une faiblesse bonne tout au plus pour les enfants, les femmes et les
vieillards. Quant à lui, il n'admettait que la souveraineté de la
raison.
L'abbé Dufresne, ce jour-là prêchait précisément le contraire, disant
que la haute intelligence des plus grands personnages n'expliquait
absolument rien, que, malgré tous nos progrès scientifiques, il est
certaines questions sur lesquelles l'homme du XIXe siècle n'est pas
plus avancé que Noé sortant de l'arche; et que l'enfant au berceau, qui
n'a pas fait ses dents et bégaye ses premières paroles, en sait tout
aussi long que le vieillard de quatre-vingts ans, dont toutes les dents
sont parties, et qui radote en sceptique.
Il parla fort éloquemment.
Pendant le sermon, Alexandre eut des accès d'impatience, de petits
bâillements étouffés, de légers mouvements d'épaules, certains
clignements d'yeux, un jeu de physionomie presque irrévérencieux; il
toussa, piétina, se leva brusquement, et, sous prétexte de voir de près
les tableaux appendus, il fit une petite promenade, examinant les
chemins de croix qui décoraient humblement les murs presque nus de cette
pauvre église de village.
Il dérangea même quelques dévotes recueillies, qui reculèrent leur
chaise poliment, mais semblèrent toutes surprises d'un tel procédé;
enfin, à bout de patience, il sortit au milieu du sermon.
Albert, qui ne perdait aucun de ses mouvements, sortit presque aussitôt,
et comme il y avait beaucoup de monde épars dans le cimetière autour de
l'église, on put entendre les paroles échangées:
--C'est scandaleux, disait Albert. Agissez à votre guise, en plein air,
tant que bon vous semblera, mais non pas dans notre église.
--C'est une leçon? répondit Alexandre.
--Certainement....
--Fort bien, monsieur. A vos ordres, quand il vous plaira.
Albert trouva facilement quatre anciens militaires comprenant ces
petites questions-là, et la rencontre eut lieu vers la fin du jour,
derrière le grand mur du cimetière, endroit peu fréquenté.
Malgré ses ridicules, Alexandre était brave et n'avait pas oublié ses
nombreuses leçons d'escrime. Aux premières passes, les témoins
comprirent qu'il était de beaucoup supérieur à son adversaire, et paraît
avec plus de méthode et de sang-froid. L'emportement d'Albert lui fit
tort. Quand il se fendit à fond, l'âme au bout de sa pointe fiévreuse,
l'attaque fut très bien parée, et presque aussitôt, d'un coup droit en
pleine poitrine, Albert tomba.
Alexandre eut un mot cruel:
--Pas de chance pour moi: voilà un coup d'épée qui va rendre intéressant
ce garçon-là.
Il ne se trompait pas.
Lorsque Mlle d'Évran sut que le comte était blessé dangereusement
peut-être, elle comprit qu'elle seule était la vraie cause de cette
rencontre. Elle se fit aussitôt de graves reproches à elle-même, elle
eut des repentirs, presque des remords, se regardant comme responsable
de ce qui était arrivé.--L'épisode de la veille, dans sa promenade en
forêt, s'éclaira d'un nouveau jour à ses yeux. Elle se trouva ridicule
dans son rôle de petite pensionnaire effarouchée pour un simple baiser
sur la pointe du pied, baiser fervent, sans doute, puisqu'elle en avait
tressailli de tout son être, mais innocente peccadille après tout,
qu'elle avait encouragée, presque autorisée par la franche sympathie de
son accueil, ses regards, ses sourires ou ses paroles émues dont elle ne
se rendait pas bien compte. Si un galant homme, ébloui par son ravissant
petit pied de Cendrillon, s'était oublié jusqu'à y porter ses lèvres, il
fallait qu'un ardent et profond amour eût parlé plus haut que la froide
raison; si le comte avait un instant perdu la tête, ce grand crime était
bien excusable. Et comme il a dû souffrir, le pauvre garçon,
pensa-t-elle, quand, avec une attitude résignée et des regards
suppliants, il m'a offert l'eau bénite que j'ai méchamment prise au
doigt de ce gros fat d'Alexandre. Après tout, le comte Albert a prouvé
qu'il préférait une mort immédiate à mon indifférence, et s'il est
coupable, cette légitime folie d'amour est déjà trop cruellement expiée.
Et résumant toutes ses réflexions dans cette dernière pensée, Mlle
d'Évran courut en hâte chez Mlle Berthe.
Il était nuit... elle frappa... personne... mais par la porte
entre-bâillée passait une longue bande de lumière. Elle entra, guidée
par cette lumière, suivit un long corridor, et pénétra, sur la pointe du
pied, jusqu'à la chambre du fond.
Mlle Berthe était assise dans son grand fauteuil, muette et pleurant,
près de l'oreiller de son neveu. Dormant d'un mauvais sommeil, Albert
parlait en rêve, et prononçait un nom de femme... le sien... Alise...
Alise....
--Toujours ce nom-là, mon pauvre Albert, soupira Mlle Berthe.
L'aveugle n'avait pas encore entendu le pas assoupi de Mlle d'Évran, et
se croyait seule. Mais un sanglot mal étouffé d'Alise lui fit dresser
l'oreille, et se levant les bras tendus:
--Qui est là? dit-elle.
Alise prit ses deux mains, la fit se rasseoir, et s'agenouillant devant
elle:
--C'est moi... Mlle d'Évran.
Et elle ajouta tout bas:
--Votre fille.
--Ah! ma chère enfant! dit la pauvre vieille.
Et elle s'affaissa dans son fauteuil, enveloppant Alise de ses deux
bras.
Quand le torrent des larmes eut débordé:
--Vous êtes venue seule? dit Mlle Berthe.
--Oui, répondit Alise.
--Va, dit vivement la vieille à sa petite servante qui rentrait, va vite
chez Mme Grandperrin, et dis-lui que Mlle Berthe de Rhuys désire
instamment la voir et lui parler. Ramène-la si tu peux.
Mme Grandperrin arriva, comprit tout et remercia avec larmes Mlle
Berthe... qui prit la main de Mlle d'Évran, la mit dans celle de sa mère
et leur dit:
--Maintenant, partez vite... il faut éviter toute émotion trop vive à
mon cher enfant.... Embrassez-moi encore, Alise. Quand il le faudra, je
lui dirai que vous êtes venue et que... vous êtes sa femme.