XII

M. Grandperrin n'était pas homme à se payer d'histoires sentimentales.

Il aimait d'ailleurs franchement son neveu, auquel tôt ou tard il

destinait Alise. De cette manière-là, pensait-il, ma fortune ne sera pas

morcelée: tout restera en famille.

Il voulut avoir avec Mlle d'Évran un sérieux entretien. Pourtant cet

homme pratique, d'une rare intelligence dans les affaires, célèbre par

de grands succès de tribune, qui n'avait pas reculé devant la faconde

engluée des avocats les plus retors, et qui, à la Chambre, avait tenu

bon contre les charges à fond de train des plus impétueux généraux, cet

homme se trouva embarrassé, un peu interdit, presque petit garçon devant

cette belle et grande jeune fille qui le regardait simplement de ses

yeux clairs, et qui, avec autant de réserve que de dignité dans son

maintien habituel, attendait ce que M. Grandperrin avait à lui dire.

Il fallut pourtant commencer.

--Alise, lui dit-il avec un certain trouble dans la voix, saviez-vous

qu'Alexandre....

--Alexandre? fit-elle.

--Ne vous a-t-il jamais parlé de ses intentions, de son plus cher

désir.... Ne vous a-t-il pas dit que son unique pensée.... Enfin qu'il

aspirait à votre main?

--Il ne me l'a jamais fait entendre, et s'il m'en parlait aujourd'hui,

je n'hésiterais pas à lui dire, comme à vous-même, la simple vérité.

--Quelle vérité?

--Ma main ne m'appartient plus.

Ici, M. Grandperrin, dont le teint était toujours si coloré, devint très

pâle. Il n'en croyait pas ses oreilles. La volonté d'Alise s'élevant

contre la sienne lui semblait quelque chose d'anormal, d'impossible.

Autour de lui, d'habitude, on ne résistait pas. Ses moindres désirs

étaient des ordres pour tout son monde. Quand il reprit la parole, il

avait des tremblements dans la voix.

--Mademoiselle (il n'employait ce terme solennel que dans les

circonstances graves), mademoiselle, connaissez-vous bien toute la

portée de vos paroles? Avez-vous suffisamment réfléchi à tout ce qu'il y

a de sérieux dans une telle déclaration?

--Je crois parfaitement le savoir, monsieur répondit Alise.

--Alors c'est un parti pris de me blesser profondément, de me

désespérer?

--Comment pouvez-vous m'attribuer une intention pareille?

--Eh bien! oubliez quelque folle pensée en germe dans votre esprit, et

renoncez à des sentiments peut-être irréfléchis....

--Mes sentiments personnels, dit Alise, froissée à son tour, n'ont

absolument rien dont je doive rougir; et quelle que soit ma déférence à

votre égard, je n'en saurais changer.

M. Grandperrin reçut un nouveau coup mais cette fois il parvint à se

maîtriser.

--Alise, continua-t-il, avez-vous eu jamais quelque grave reproche à me

faire... quelque faute sérieuse commise à mon insu à votre égard?

Elle fit un signe de tête négatif.

--Eh bien, alors, pourquoi ce manque de confiance, pourquoi juger

indignes de vos confidences ceux qui vous aiment?... Même, sans me

demander mon assentiment, ne pouviez-vous pas m'informer de ce que vous

aviez décidé... me dire que vous aviez librement disposé de vous-même?

--Il n'y a qu'une heure, je n'en savais encore rien moi-même.

--Et à présent, me direz-vous le nom de cet heureux que vous avez

préféré?

--Le comte Albert de Rhuys!...

--J'apprécie ses rares qualités, sans doute, mais bien mince est sa

fortune, vous le savez.

Et il ajouta avec un peu d'hésitation:

--Et la vôtre, y avez-vous songé quelquefois? Vous êtes-vous

préoccupée?...

--Jamais, dit-elle. Celui à qui j'accorderai l'honneur de ma main me

trouvera toujours assez riche pour lui-même. Pour vous personnellement,

monsieur, je vous garde religieusement toute ma reconnaissance pour le

passé, mais ne vous demande rien pour l'avenir. Je quitterai votre seuil

aussi pauvre que vous m'avez prise au berceau.

Et comme elle se levait en regardant la porte, M. Grandperrin se mit

devant elle et lui barra le passage. Il n'entendait pas de cette

oreille-là. Par un brusque revirement, il se sentait vaincu devant cet

inflexible vouloir d'un grand coeur. Le masque de l'homme sérieux fut

sillonné de larmes, il prit Mlle d'Évran dans ses bras et lui dit d'une

voix qui tremblait:

--Ma chère enfant, que votre volonté soit faite.... Dormez en paix cette

nuit. Et il la ramena tout ému sous le toit de Germaine, où Mme

Grandperrin attendait sa fille.

Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran. · 第 34 / 39 题