IX

Dans l'intervalle des promenades au parc ou en forêt, il y eut quelques

parties de pêche, et Albert ne fut pas fâché d'un incident dont

Alexandre se trouva le héros. Devant le pont même de son moulin, le père

Joussaulme avait ramassé d'un seul coup d'épervier une très belle

friture de goujons. Alexandre voulut avoir son tour, il prit bien son

temps, fit en conscience le triage des mailles, ramena un bout du filet

sur l'épaule, comme le père Joussaulme, prit entre ses dents une des

balles de plomb qui bordent l'épervier, pour lui donner du poids dans

son jet, puis il lança brusquement son engin avec la vigueur d'un

_rétiaire_ antique. Par malheur, il avait oublié de rouvrir la bouche,

et emporté par la balle de plomb qui lui restait aux dents, il perdit

l'équilibre et fit un merveilleux plongeon, éclaboussant du coup toute

la bande affolée des canards, tandis que Mlle d'Évran riait aux éclats.

Il n'y avait que trois pieds d'eau dans la rivière, ce qui enlevait

toute couleur dramatique à l'épisode.

Le même soir, Albert fut plus adroit et plus heureux. Dans une excursion

au marais, par un temps superbe, Mlle d'Évran s'était approchée d'une

petite vache bretonne dont la clochette au cou tintait clair, et qui

portait sur le front sa chaînette en fil d'acier tordu, coquettement

tressée. Elle mangeait tranquillement une poignée d'herbes dans sa main

et regardait avec plaisir Mlle Alise (comme les bêtes savent regarder

les gens qui les aiment), quand Albert aperçut un taureau venant droit

sur la belle promeneuse, l'oeil irrité par le foulard cerise qu'elle

avait au cou:

--Prenez garde mademoiselle, et permettez....

Et sans attendre sa réponse, il enleva le foulard d'un geste et déploya

ses couleurs vives aux yeux de la bête furieuse qui se rua sur lui. Il

fit volte-face comme un toréador, et quand la bête revint une seconde

fois, par une manoeuvre habile il contourna le tronc d'un saule creux

qui se trouvait à sa portée, mais en agitant toujours le foulard, tandis

que le taureau, lancé droit à plein corps, s'envasait jusqu'aux fanons

dans un large fossé plein d'eau limoneuse. Rafraîchi sans doute par ce

bain inattendu, le taureau disparut sur la rive opposée, tout cuirassé

de lentilles vertes, avec des guirlandes de cresson dans les cornes.

Albert s'inclina et rendit le foulard à Mlle d'Évran, qui lui serra

vivement la main. Elle était devenue toute pâle. Était-ce du danger

couru par elle? était-ce par crainte pour lui-même? Il n'eut pas la

vanité d'y songer.

Mlle d'Évran fut absente deux jours pour une excursion au mont

Saint-Michel qu'elle fit seule avec M. Grandperrin. Pour Albert, ces

deux jours furent éternels. Il comprit pour la première fois toute la

profondeur de son amour. Le monde lui semblait vide. Bien qu'elle fût à

quelques lieues seulement, et dût promptement revenir, il eut au coeur

une impression de froide solitude comme si elle s'en était allée loin,

très loin, de l'autre côté de la grande mer, et qu'il ne dût jamais la

revoir. Et durant les deux nuits il entendit sonner toutes les heures à

l'église du bourg. La seconde journée, errant comme une âme en peine, il

vint et revint plusieurs fois chez Germaine, ne pouvant y revoir Alise,

mais espérant du moins retrouver là quelque chose d'elle, et avoir la

consolation d'en parler.

Avec Germaine il eut de longs entretiens; il finit par lui dire:

--Germaine, pourquoi Mlle d'Évran ne s'est-elle pas encore mariée?

--Et vous? répondit Germaine.

--Moi? c'est différent.

--C'est toujours différent, reprit Germaine, très sérieuse sur un ton

plaisant. Vous pensez bien qu'elle a dû avoir ses raisons, comme vous

les vôtres. Elle n'a pas encore trouvé sans doute celui qu'elle a rêvé,

et cependant, avec un peu de mémoire, la liste serait longue des

prétendants éconduits.

--Ah! reprit Albert curieux.

--Oui, des officiers supérieurs de marine et de l'armée de terre,

continua Germaine; des magistrats, présidents et procureurs; des avocats

en renom, des commerçants et des industriels; maîtres de forges,

raffineurs de sucre, fabricants de Champagne, dont les caves, dit-on,

sont assez vastes pour qu'on s'y promène en voiture; nous avons eu

jusqu'à un proviseur d'une grande ville du pays chartrain, qui s'est

permis d'espérer.... Pour celui-là, je vous assure qu'il n'a pas fait

longue antichambre sur le palier des soupirants.

Mais, continua Germaine, il y avait toujours quelque chose à redire.

Nous avons trouvé les officiers de terre trop peu instruits ou trop

contents d'eux-mêmes, les marins trop absents, les magistrats trop hauts

sur cravate et trop gourmés, roides comme les militaires sans avoir la

distinction des nobles; les avocats trop vaniteux et trop parleurs;

trop prosaïques, les commerçants et les industriels; en somme, tous ces

gens-là beaucoup trop intéressés et trop désireux de la grosse dot de la

belle fille aux yeux d'or plutôt que vraiment amoureux de Mlle d'Évran.

Grâce à Dieu et à son esprit, elle a su se garer de la marée montante,

pour se donner le temps de réfléchir et de choisir à son gré; il est

probable qu'elle voudra simplement de quelqu'un qui la prendra pour

elle-même, et qui, sans être précisément un Narcisse de beauté, sera

capable d'apprécier sa rare valeur de femme, un homme ayant la fierté du

caractère et la richesse du coeur; ce qui n'est pas si facile à trouver

qu'on pourrait le croire, aujourd'hui surtout.

--Elle a raison, parfaitement raison, dit Albert; je comprends

mademoiselle d'Évran et l'approuve de tous points. Mais avoue, Germaine,

que sa fortune la rend inabordable, et fera sans doute reculer ceux qui

seraient peut-être dignes d'elle, et qui, l'aimant comme elle mérite de

l'être, se tairont... n'oseront jamais....

--Ils auront tort, ceux-là, repartit vivement Germaine. Tenez,

permettez-moi de vous le dire; je vous connais mieux que vous-même, mon

pauvre monsieur Albert. Eh bien, avec votre caractère de rêveur, vous

n'arriverez jamais à rien. Votre fierté mal placée vous fera toujours

craindre une humiliation.

Ici Germaine changea de voix:

--Et si, au lieu d'être riche, elle était pauvre, que diriez-vous?

--Explique-toi, Germaine.

--Je m'entends fort bien: si elle se marie au gré de son beau-père (M.

Grandperrin songe peut-être pour elle à son neveu, ce qui n'aurait rien

d'étonnant)....

Albert devint très pâle.

--Dame, dans ce cas-là, continua Germaine, la dot sera belle, moitié de

l'immense fortune à chacun. Mais dans le cas contraire, si M.

Grandperrin n'approuve pas le choix de Mlle d'Évran, elle est d'âge à

suivre sa volonté, à faire les trois sommations respectueuses, pour ne

pas dire irrévérencieuses. Et alors, si elle se trouve simplement

réduite aux apports de sa mère, elle n'aura pas grand'chose, presque

rien pour ainsi dire... ce qu'elle apportera à son adorateur, ce n'est

vraiment pas la peine d'en parler.

A mesure que Germaine s'expliquait, la belle et franche physionomie du

comte Albert s'éclairait.... Tout son coeur était comme envahi par un

souverain philtre d'espérance; il se sentait revivre et se trouvait de

force à remuer le monde.... Il entrait dans un nouvel ordre de pensées.

Des perspectives inattendues s'ouvraient à son regard charmé comme de

grandes avenues lumineuses.

--Vraiment, dit Germaine, paraissant toute surprise, je n'aurais jamais

cru que cette dernière nouvelle pût vous causer une joie si grande.

[Illustration]

X

Quand Alise revint, Albert alla au-devant d'elle, ému comme s'il la

retrouvait après un long voyage, et qu'il eût failli ne plus la revoir.

Cette courte absence de Mlle d'Évran n'était peut-être qu'un petit acte

de diplomatie féminine de sa part; toujours est-il qu'à dater de ce

jour-là, elle fut parfaitement sûre qu'elle était profondément aimée.

Le lendemain de son retour dans l'après-midi, M. Grandperrin prit son

fusil pour lever une compagnie de perdreaux signalée dans un champ de

sarrazin; et Alexandre se dirigea vers le moulin Joussaulme, où la

veille il avait posé des verveux en rivière sous les yeux du meunier.

Albert et Alise partirent seuls pour une longue promenade dans la forêt

faisant suite au grand parc, Albert monté sur _Érèbe_, Mlle d'Évran sur

une vive et coquette jument blanche qu'elle avait baptisée du nom

_d'Hermine_.

Quand les dernières maisons du bourg furent bien loin derrière eux,

lorsque, après un galop rapide, ils entrèrent sous bois et se trouvèrent

bien seuls, on eût dit que les chevaux comprenaient la pensée de leurs

maîtres; ils se mirent au pas, et quand leurs têtes fines se

rapprochaient, le petit Noir mordillait à dents câlines la crinière

blanche _d'Hermine_, avec un hennissement clair, qui parfois faisait

sourire l'amazone et le cavalier. Tous deux avaient tant de choses à se

dire qu'ils gardaient un silence profond. L'automne était doux comme un

printemps, si doux que, se trompant de saison, quelques églantiers

avaient refleuri. Apercevant une touffe de ces rosiers sauvages:

--Ah! les belles fleurs, dit Alise.

Elle voulut en avoir aussitôt, et quitta l'étrier.... Tous deux

arrivèrent ensemble au buisson de roses. Il n'en resta pas une sur la

haie. Quand il fallut remonter sur _Hermine_, Albert fit un marchepied

de sa main à mademoiselle d'Évran, elle accepta de bonne grâce et

s'enleva toute légère en se prenant à la crinière blanche.

Mais quand Albert eut dans sa main ce petit pied de fée, chaussé de

gris, petit pied fin bien arqué, spirituel et tout ému, dont il voyait

transparaître la cheville rose, et qu'il enserrait de ses doigts

convulsifs comme un vif oiseau prisonnier, il perdit absolument le peu

de raison qui flottait dans sa tête, et comme en délire il appuya sur le

pied divin ses deux lèvres de feu. Elle en tressaillit jusqu'à sa grande

chevelure, comme une plante qu'un chaud soleil aurait baisée brusquement

dans sa racine et qui en frémirait de toute la hauteur de sa tige.

Elle était pourpre. D'instinct elle étreignit sa cravache comme pour en

frapper l'insulteur... mais la cravache lui tomba des mains, et par une

réaction subite, Mlle d'Évran, de pourpre qu'elle était, devint pâle

comme une morte.... Ses yeux se fermèrent, elle défaillit et s'affaissa

dans les bras d'Albert.... Il reçut pieusement le fardeau sacré,

l'emporta près d'une source vive qui pleurait sous les grands arbres,

déposa Mlle d'Évran sur la mousse comme un enfant qui dort, enveloppa

religieusement des longs plis de sa robe les petits pieds qu'il ne

songeait plus à voir, lui jeta de l'eau fraîche au visage, s'agenouilla

devant elle et attendit....

Quand elle rouvrit les yeux, comme en sortant d'un mauvais rêve, elle ne

parut ni courroucée, ni confuse, mais triste, profondément triste, comme

d'une grave infraction à sa liberté individuelle, faute sérieuse qu'elle

avait peine à comprendre et qu'elle ne pardonnait pas.

Lorsqu'elle fut à peu près remise de son trouble, elle se leva

(_Hermine_ arrêtée broutait des branches de saule en attendant sa

maîtresse). Albert se disposait à la suivre; elle l'arrêta d'un geste.

--Je n'ai besoin de personne, dit-elle.

Elle se fit un montoir d'un vieil arbre tronqué, se remit prestement en

selle et, sans détourner la tête, elle disparut au galop sous les hautes

voûtes de la forêt.

[Illustration]

Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran. · 第 32 / 39 题