Dans l'intervalle des promenades au parc ou en forêt, il y eut quelques
parties de pêche, et Albert ne fut pas fâché d'un incident dont
Alexandre se trouva le héros. Devant le pont même de son moulin, le père
Joussaulme avait ramassé d'un seul coup d'épervier une très belle
friture de goujons. Alexandre voulut avoir son tour, il prit bien son
temps, fit en conscience le triage des mailles, ramena un bout du filet
sur l'épaule, comme le père Joussaulme, prit entre ses dents une des
balles de plomb qui bordent l'épervier, pour lui donner du poids dans
son jet, puis il lança brusquement son engin avec la vigueur d'un
_rétiaire_ antique. Par malheur, il avait oublié de rouvrir la bouche,
et emporté par la balle de plomb qui lui restait aux dents, il perdit
l'équilibre et fit un merveilleux plongeon, éclaboussant du coup toute
la bande affolée des canards, tandis que Mlle d'Évran riait aux éclats.
Il n'y avait que trois pieds d'eau dans la rivière, ce qui enlevait
toute couleur dramatique à l'épisode.
Le même soir, Albert fut plus adroit et plus heureux. Dans une excursion
au marais, par un temps superbe, Mlle d'Évran s'était approchée d'une
petite vache bretonne dont la clochette au cou tintait clair, et qui
portait sur le front sa chaînette en fil d'acier tordu, coquettement
tressée. Elle mangeait tranquillement une poignée d'herbes dans sa main
et regardait avec plaisir Mlle Alise (comme les bêtes savent regarder
les gens qui les aiment), quand Albert aperçut un taureau venant droit
sur la belle promeneuse, l'oeil irrité par le foulard cerise qu'elle
avait au cou:
--Prenez garde mademoiselle, et permettez....
Et sans attendre sa réponse, il enleva le foulard d'un geste et déploya
ses couleurs vives aux yeux de la bête furieuse qui se rua sur lui. Il
fit volte-face comme un toréador, et quand la bête revint une seconde
fois, par une manoeuvre habile il contourna le tronc d'un saule creux
qui se trouvait à sa portée, mais en agitant toujours le foulard, tandis
que le taureau, lancé droit à plein corps, s'envasait jusqu'aux fanons
dans un large fossé plein d'eau limoneuse. Rafraîchi sans doute par ce
bain inattendu, le taureau disparut sur la rive opposée, tout cuirassé
de lentilles vertes, avec des guirlandes de cresson dans les cornes.
Albert s'inclina et rendit le foulard à Mlle d'Évran, qui lui serra
vivement la main. Elle était devenue toute pâle. Était-ce du danger
couru par elle? était-ce par crainte pour lui-même? Il n'eut pas la
vanité d'y songer.
Mlle d'Évran fut absente deux jours pour une excursion au mont
Saint-Michel qu'elle fit seule avec M. Grandperrin. Pour Albert, ces
deux jours furent éternels. Il comprit pour la première fois toute la
profondeur de son amour. Le monde lui semblait vide. Bien qu'elle fût à
quelques lieues seulement, et dût promptement revenir, il eut au coeur
une impression de froide solitude comme si elle s'en était allée loin,
très loin, de l'autre côté de la grande mer, et qu'il ne dût jamais la
revoir. Et durant les deux nuits il entendit sonner toutes les heures à
l'église du bourg. La seconde journée, errant comme une âme en peine, il
vint et revint plusieurs fois chez Germaine, ne pouvant y revoir Alise,
mais espérant du moins retrouver là quelque chose d'elle, et avoir la
consolation d'en parler.
Avec Germaine il eut de longs entretiens; il finit par lui dire:
--Germaine, pourquoi Mlle d'Évran ne s'est-elle pas encore mariée?
--Et vous? répondit Germaine.
--Moi? c'est différent.
--C'est toujours différent, reprit Germaine, très sérieuse sur un ton
plaisant. Vous pensez bien qu'elle a dû avoir ses raisons, comme vous
les vôtres. Elle n'a pas encore trouvé sans doute celui qu'elle a rêvé,
et cependant, avec un peu de mémoire, la liste serait longue des
prétendants éconduits.
--Ah! reprit Albert curieux.
--Oui, des officiers supérieurs de marine et de l'armée de terre,
continua Germaine; des magistrats, présidents et procureurs; des avocats
en renom, des commerçants et des industriels; maîtres de forges,
raffineurs de sucre, fabricants de Champagne, dont les caves, dit-on,
sont assez vastes pour qu'on s'y promène en voiture; nous avons eu
jusqu'à un proviseur d'une grande ville du pays chartrain, qui s'est
permis d'espérer.... Pour celui-là, je vous assure qu'il n'a pas fait
longue antichambre sur le palier des soupirants.
Mais, continua Germaine, il y avait toujours quelque chose à redire.
Nous avons trouvé les officiers de terre trop peu instruits ou trop
contents d'eux-mêmes, les marins trop absents, les magistrats trop hauts
sur cravate et trop gourmés, roides comme les militaires sans avoir la
distinction des nobles; les avocats trop vaniteux et trop parleurs;
trop prosaïques, les commerçants et les industriels; en somme, tous ces
gens-là beaucoup trop intéressés et trop désireux de la grosse dot de la
belle fille aux yeux d'or plutôt que vraiment amoureux de Mlle d'Évran.
Grâce à Dieu et à son esprit, elle a su se garer de la marée montante,
pour se donner le temps de réfléchir et de choisir à son gré; il est
probable qu'elle voudra simplement de quelqu'un qui la prendra pour
elle-même, et qui, sans être précisément un Narcisse de beauté, sera
capable d'apprécier sa rare valeur de femme, un homme ayant la fierté du
caractère et la richesse du coeur; ce qui n'est pas si facile à trouver
qu'on pourrait le croire, aujourd'hui surtout.
--Elle a raison, parfaitement raison, dit Albert; je comprends
mademoiselle d'Évran et l'approuve de tous points. Mais avoue, Germaine,
que sa fortune la rend inabordable, et fera sans doute reculer ceux qui
seraient peut-être dignes d'elle, et qui, l'aimant comme elle mérite de
l'être, se tairont... n'oseront jamais....
--Ils auront tort, ceux-là, repartit vivement Germaine. Tenez,
permettez-moi de vous le dire; je vous connais mieux que vous-même, mon
pauvre monsieur Albert. Eh bien, avec votre caractère de rêveur, vous
n'arriverez jamais à rien. Votre fierté mal placée vous fera toujours
craindre une humiliation.
Ici Germaine changea de voix:
--Et si, au lieu d'être riche, elle était pauvre, que diriez-vous?
--Explique-toi, Germaine.
--Je m'entends fort bien: si elle se marie au gré de son beau-père (M.
Grandperrin songe peut-être pour elle à son neveu, ce qui n'aurait rien
d'étonnant)....
Albert devint très pâle.
--Dame, dans ce cas-là, continua Germaine, la dot sera belle, moitié de
l'immense fortune à chacun. Mais dans le cas contraire, si M.
Grandperrin n'approuve pas le choix de Mlle d'Évran, elle est d'âge à
suivre sa volonté, à faire les trois sommations respectueuses, pour ne
pas dire irrévérencieuses. Et alors, si elle se trouve simplement
réduite aux apports de sa mère, elle n'aura pas grand'chose, presque
rien pour ainsi dire... ce qu'elle apportera à son adorateur, ce n'est
vraiment pas la peine d'en parler.
A mesure que Germaine s'expliquait, la belle et franche physionomie du
comte Albert s'éclairait.... Tout son coeur était comme envahi par un
souverain philtre d'espérance; il se sentait revivre et se trouvait de
force à remuer le monde.... Il entrait dans un nouvel ordre de pensées.
Des perspectives inattendues s'ouvraient à son regard charmé comme de
grandes avenues lumineuses.
--Vraiment, dit Germaine, paraissant toute surprise, je n'aurais jamais
cru que cette dernière nouvelle pût vous causer une joie si grande.
[Illustration]
X
Quand Alise revint, Albert alla au-devant d'elle, ému comme s'il la
retrouvait après un long voyage, et qu'il eût failli ne plus la revoir.
Cette courte absence de Mlle d'Évran n'était peut-être qu'un petit acte
de diplomatie féminine de sa part; toujours est-il qu'à dater de ce
jour-là, elle fut parfaitement sûre qu'elle était profondément aimée.
Le lendemain de son retour dans l'après-midi, M. Grandperrin prit son
fusil pour lever une compagnie de perdreaux signalée dans un champ de
sarrazin; et Alexandre se dirigea vers le moulin Joussaulme, où la
veille il avait posé des verveux en rivière sous les yeux du meunier.
Albert et Alise partirent seuls pour une longue promenade dans la forêt
faisant suite au grand parc, Albert monté sur _Érèbe_, Mlle d'Évran sur
une vive et coquette jument blanche qu'elle avait baptisée du nom
_d'Hermine_.
Quand les dernières maisons du bourg furent bien loin derrière eux,
lorsque, après un galop rapide, ils entrèrent sous bois et se trouvèrent
bien seuls, on eût dit que les chevaux comprenaient la pensée de leurs
maîtres; ils se mirent au pas, et quand leurs têtes fines se
rapprochaient, le petit Noir mordillait à dents câlines la crinière
blanche _d'Hermine_, avec un hennissement clair, qui parfois faisait
sourire l'amazone et le cavalier. Tous deux avaient tant de choses à se
dire qu'ils gardaient un silence profond. L'automne était doux comme un
printemps, si doux que, se trompant de saison, quelques églantiers
avaient refleuri. Apercevant une touffe de ces rosiers sauvages:
--Ah! les belles fleurs, dit Alise.
Elle voulut en avoir aussitôt, et quitta l'étrier.... Tous deux
arrivèrent ensemble au buisson de roses. Il n'en resta pas une sur la
haie. Quand il fallut remonter sur _Hermine_, Albert fit un marchepied
de sa main à mademoiselle d'Évran, elle accepta de bonne grâce et
s'enleva toute légère en se prenant à la crinière blanche.
Mais quand Albert eut dans sa main ce petit pied de fée, chaussé de
gris, petit pied fin bien arqué, spirituel et tout ému, dont il voyait
transparaître la cheville rose, et qu'il enserrait de ses doigts
convulsifs comme un vif oiseau prisonnier, il perdit absolument le peu
de raison qui flottait dans sa tête, et comme en délire il appuya sur le
pied divin ses deux lèvres de feu. Elle en tressaillit jusqu'à sa grande
chevelure, comme une plante qu'un chaud soleil aurait baisée brusquement
dans sa racine et qui en frémirait de toute la hauteur de sa tige.
Elle était pourpre. D'instinct elle étreignit sa cravache comme pour en
frapper l'insulteur... mais la cravache lui tomba des mains, et par une
réaction subite, Mlle d'Évran, de pourpre qu'elle était, devint pâle
comme une morte.... Ses yeux se fermèrent, elle défaillit et s'affaissa
dans les bras d'Albert.... Il reçut pieusement le fardeau sacré,
l'emporta près d'une source vive qui pleurait sous les grands arbres,
déposa Mlle d'Évran sur la mousse comme un enfant qui dort, enveloppa
religieusement des longs plis de sa robe les petits pieds qu'il ne
songeait plus à voir, lui jeta de l'eau fraîche au visage, s'agenouilla
devant elle et attendit....
Quand elle rouvrit les yeux, comme en sortant d'un mauvais rêve, elle ne
parut ni courroucée, ni confuse, mais triste, profondément triste, comme
d'une grave infraction à sa liberté individuelle, faute sérieuse qu'elle
avait peine à comprendre et qu'elle ne pardonnait pas.
Lorsqu'elle fut à peu près remise de son trouble, elle se leva
(_Hermine_ arrêtée broutait des branches de saule en attendant sa
maîtresse). Albert se disposait à la suivre; elle l'arrêta d'un geste.
--Je n'ai besoin de personne, dit-elle.
Elle se fit un montoir d'un vieil arbre tronqué, se remit prestement en
selle et, sans détourner la tête, elle disparut au galop sous les hautes
voûtes de la forêt.
[Illustration]