VIII

Mlle Berthe et Mme Grandperrin se comprirent parfaitement, et leur

mutuelle sympathie se resserra d'un jour à l'autre. Mlle Berthe vint

souvent aux soirées de Mme Gerbier où se trouvait Mme Grandperrin, et

fut parfois de leurs promenades en voiture et à pied, tantôt marchant au

bras d'Albert, tantôt au bras de Mme Grandperrin, quelquefois s'appuyant

à celui de Mlle Alise, qui lui témoigna beaucoup d'égards et de

déférence. Elle lui en sut gré, et trouva son timbre de voix très doux,

presque chantant. Elle aurait bien voulu pouvoir démêler quelque chose

dans les inflexions variées de sa voix caressante, deviner ce qu'elle

pensait de son neveu, mais les secrets de Mlle Alise n'étaient pas

faciles à pénétrer. «Si je pouvais au moins voir ses yeux», pensait la

pauvre vieille; mais en cela l'aveugle se trompait. Elle aurait pu les

voir sans être mieux éclairée: car ces yeux-là ne disaient que ce

qu'ils voulaient dire.

Pourtant, dès les premiers jours de sa rencontre avec Albert, Mlle

d'Évran l'avait à peu près jugé: «Voilà sans doute le gentilhomme

vraiment digne de me donner son nom.» Et elle s'était accordé un mois

pour réfléchir, pour en faire une étude sérieuse approfondie. La moindre

faute de goût, la plus légère infraction aux règles de l'étiquette, une

fausse note du coeur suffisaient pour le perdre à jamais dans son

esprit. Elle attendait avec une anxiété curieuse, qui n'était pas sans

charmes, pour se prononcer en dernier ressort à son égard. Quant à lui,

elle avait compris, dès le premier soir, qu'il était bien à elle,

subjugué, parfaitement conquis; cela ne faisait pas de doute. Mais

elle-même se trouva bientôt prise à ce terrible jeu, comme une baigneuse

en rivière, souriant aux eaux limpides et perdant pied sans s'en

apercevoir.

Et par une étrange loi des contrastes, la Parisienne pur sang trouvait

dans cet amour discret d'un gentilhomme retiré du monde, quelque chose

de primitif, de salubre et de fortifiant comme un parfum sauvage de

marjolaine ou de romarin, tandis que lui respirait en elle une fine

plante de serre, au parfum subtil, exquis et pénétrant comme une fleur

de gardénia qui l'enivrait. Ils ne s'attendaient pas l'un et l'autre à

cette mutuelle surprise.... Ils se trouvaient ainsi dans la joie

profonde d'une rencontre inespérée, après s'être longtemps rêvés avant

de se connaître.

Lui était comme effrayé de son amour, et s'était bien promis de ne

jamais en rien révéler, de l'enfouir silencieusement dans la profonde

intimité de son coeur, à la fois trop humble et trop fier pour en faire

l'aveu, adorant Alise pour elle et ne voulant pas qu'elle pût songer un

instant qu'il lui ferait l'injure de mendier sa dot, dot considérable au

dire de maître Gerbier, qui évaluait à cinq cent mille francs au moins

les revenus annuels de M. Grandperrin, dont la fortune, par moitié,

appartiendrait plus tard à Mlle d'Évran.

Sans être précisément jaloux d'Alexandre, type vulgaire, causeur nul,

dont le front très étroit se dérobait sous un épais gazon de cheveux

ras, Albert restait soucieux cependant et trouvait que ce personnage de

famille était beaucoup trop souvent près de Mlle Alise. Aussi ne

voulait-il perdre aucune occasion de suivre à cheval les promenades en

voiture dans les avenues du grand parc ou dans les bois environnants.

Albert montait un vigoureux petit cheval du pays, noir comme jais, avec

une étoile blanche au front, qui se nommait _Érèbe_; à peine sorti de

ses landes bretonnes, d'un naturel un peu sauvage, chevelu comme les

bons coureurs de l'Ukraine, ayant quelque chose de vif, de svelte,

d'allègre et de fier, avec sa narine ouverte et son oeil de feu. Il

faisait vaguement rêver des fabuleux hippogriffes chantés par nos vieux

conteurs du moyen âge. Secouant sa longue crinière et sa large queue en

éventail, avec un hennissement de joie, il s'enlevait comme un oiseau

sous la main nerveuse de son maître, qui le maniait avec autant

d'adresse que de vigueur, l'arrêtant court au galop, et rivé en selle

comme si l'homme et la bête ne faisaient qu'un; tandis qu'Alexandre,

perché dans sa rondeur sur un très haut cheval anglais, dit de grande

race, et long jointé, manquait absolument de grâce naturelle; il était

solide, mais gourmé. Dans sa manière on retrouvait la haute école, la

roideur automatique, la rhétorique de manège, et ceux qui le voyaient

passer ne se gênaient pas pour se dire: «En voilà un qui a dû payer cher

son professeur.» Il n'y avait aucune comparaison possible entre les deux

cavaliers, et Mlle d'Évran n'était pas la dernière à s'en apercevoir.

[Illustration]

Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran. · 第 31 / 39 题