Mlle Berthe et Mme Grandperrin se comprirent parfaitement, et leur
mutuelle sympathie se resserra d'un jour à l'autre. Mlle Berthe vint
souvent aux soirées de Mme Gerbier où se trouvait Mme Grandperrin, et
fut parfois de leurs promenades en voiture et à pied, tantôt marchant au
bras d'Albert, tantôt au bras de Mme Grandperrin, quelquefois s'appuyant
à celui de Mlle Alise, qui lui témoigna beaucoup d'égards et de
déférence. Elle lui en sut gré, et trouva son timbre de voix très doux,
presque chantant. Elle aurait bien voulu pouvoir démêler quelque chose
dans les inflexions variées de sa voix caressante, deviner ce qu'elle
pensait de son neveu, mais les secrets de Mlle Alise n'étaient pas
faciles à pénétrer. «Si je pouvais au moins voir ses yeux», pensait la
pauvre vieille; mais en cela l'aveugle se trompait. Elle aurait pu les
voir sans être mieux éclairée: car ces yeux-là ne disaient que ce
qu'ils voulaient dire.
Pourtant, dès les premiers jours de sa rencontre avec Albert, Mlle
d'Évran l'avait à peu près jugé: «Voilà sans doute le gentilhomme
vraiment digne de me donner son nom.» Et elle s'était accordé un mois
pour réfléchir, pour en faire une étude sérieuse approfondie. La moindre
faute de goût, la plus légère infraction aux règles de l'étiquette, une
fausse note du coeur suffisaient pour le perdre à jamais dans son
esprit. Elle attendait avec une anxiété curieuse, qui n'était pas sans
charmes, pour se prononcer en dernier ressort à son égard. Quant à lui,
elle avait compris, dès le premier soir, qu'il était bien à elle,
subjugué, parfaitement conquis; cela ne faisait pas de doute. Mais
elle-même se trouva bientôt prise à ce terrible jeu, comme une baigneuse
en rivière, souriant aux eaux limpides et perdant pied sans s'en
apercevoir.
Et par une étrange loi des contrastes, la Parisienne pur sang trouvait
dans cet amour discret d'un gentilhomme retiré du monde, quelque chose
de primitif, de salubre et de fortifiant comme un parfum sauvage de
marjolaine ou de romarin, tandis que lui respirait en elle une fine
plante de serre, au parfum subtil, exquis et pénétrant comme une fleur
de gardénia qui l'enivrait. Ils ne s'attendaient pas l'un et l'autre à
cette mutuelle surprise.... Ils se trouvaient ainsi dans la joie
profonde d'une rencontre inespérée, après s'être longtemps rêvés avant
de se connaître.
Lui était comme effrayé de son amour, et s'était bien promis de ne
jamais en rien révéler, de l'enfouir silencieusement dans la profonde
intimité de son coeur, à la fois trop humble et trop fier pour en faire
l'aveu, adorant Alise pour elle et ne voulant pas qu'elle pût songer un
instant qu'il lui ferait l'injure de mendier sa dot, dot considérable au
dire de maître Gerbier, qui évaluait à cinq cent mille francs au moins
les revenus annuels de M. Grandperrin, dont la fortune, par moitié,
appartiendrait plus tard à Mlle d'Évran.
Sans être précisément jaloux d'Alexandre, type vulgaire, causeur nul,
dont le front très étroit se dérobait sous un épais gazon de cheveux
ras, Albert restait soucieux cependant et trouvait que ce personnage de
famille était beaucoup trop souvent près de Mlle Alise. Aussi ne
voulait-il perdre aucune occasion de suivre à cheval les promenades en
voiture dans les avenues du grand parc ou dans les bois environnants.
Albert montait un vigoureux petit cheval du pays, noir comme jais, avec
une étoile blanche au front, qui se nommait _Érèbe_; à peine sorti de
ses landes bretonnes, d'un naturel un peu sauvage, chevelu comme les
bons coureurs de l'Ukraine, ayant quelque chose de vif, de svelte,
d'allègre et de fier, avec sa narine ouverte et son oeil de feu. Il
faisait vaguement rêver des fabuleux hippogriffes chantés par nos vieux
conteurs du moyen âge. Secouant sa longue crinière et sa large queue en
éventail, avec un hennissement de joie, il s'enlevait comme un oiseau
sous la main nerveuse de son maître, qui le maniait avec autant
d'adresse que de vigueur, l'arrêtant court au galop, et rivé en selle
comme si l'homme et la bête ne faisaient qu'un; tandis qu'Alexandre,
perché dans sa rondeur sur un très haut cheval anglais, dit de grande
race, et long jointé, manquait absolument de grâce naturelle; il était
solide, mais gourmé. Dans sa manière on retrouvait la haute école, la
roideur automatique, la rhétorique de manège, et ceux qui le voyaient
passer ne se gênaient pas pour se dire: «En voilà un qui a dû payer cher
son professeur.» Il n'y avait aucune comparaison possible entre les deux
cavaliers, et Mlle d'Évran n'était pas la dernière à s'en apercevoir.
[Illustration]