Albert de Rhuys fit un récit détaillé de sa journée à Mlle Berthe, qui
trouva son neveu désappointé, moins triste pourtant, moins désespéré
qu'elle aurait pu le craindre. La chère et fine vieille se complut à le
faire causer longuement, et comprit sans doute qu'il y avait désormais
dans ce coeur-là quelque chose de plus que des _ruines_.
--Autrefois, j'ai connu les d'Évran, dit-elle, surtout la mère de Mme
Grandperrin. C'était une femme d'un grand sens et fort distinguée.
Malgré la mésalliance de sa fille, sans doute excusable, je ne serais
pas fâchée de la connaître.
Le lendemain, vers dix heures, dans un rayon de soleil qui tombait des
fenêtres et jetait une barre d'or sur la nappe, la tante et le neveu
déjeunaient paisiblement en tête-à-tête. Le comte coupait lui-même, sur
l'assiette de Mlle Berthe, de petites bouchées que sa fourchette
trouvait ensuite aisément (on se souvient même qu'elle tricotait sans
voir), lorsque Germaine entra. Elle apportait une pleine corbeille de
ses plus beaux fruits mûrs; Mlle Berthe la remercia et profita de
l'occasion pour obtenir quelques détails supplémentaires dans le récit
de la veille:
--Et les nouveaux arrivés, où logent-ils, Germaine?
--Mme Grandperrin et Mlle d'Évran, tout simplement chez nous. C'est plus
commode pour elles; M. Grandperrin et son neveu, dans la dernière maison
du bourg, la plus grande, qu'ils ont louée pour un mois.
Et quand Germaine s'en alla, Albert, en la reconduisant, n'oublia pas de
lui demander pour son propre compte:
--Et ce M. Alexandre, venu d'hier seulement? le connais-tu? Quel homme
est-ce donc?
--Ma foi! tout le contraire de vous-même, monsieur Albert, un vieil
enfant gâté, bien heureux d'avoir un oncle pareil, qui lui passe toutes
ses fantaisies. Il l'aime comme Mlle Berthe vous aime (à chacun les
siens), et ferme les yeux presque en riant sur ses petites folies. Ce
neveu mène grand train à Paris, joue à la Bourse et passe pour un beau
parieur sur le terrain des courses.
--Je vois ce que c'est, dit Albert, tout simplement ce que les journaux
de Paris nomment _un petit gras_ des hautes écuries, un merveilleux du
_sport_, un gandin de _Tattersalt_.
--Je ne connais pas bien ces termes-là, monsieur Albert, mais ce doit
être quelque chose d'approchant. Quant à la graisse, c'est précisément
ce qui le désespère. Il prend des leçons de boxe et d'escrime pour
maigrir. Mais ce qu'il perd aux exercices violents, il le rattrape vite
à ses déjeuners. Il mange et boit déjà comme son oncle.
--Ton petit doigt en sait long, Germaine. Tu me sembles merveilleusement
renseignée.
--Ce n'est pas bien difficile. J'ai connu tous ces détails par hasard;
vous savez bien que je suis allée à Paris deux fois: il y a trois ans,
puis l'hiver dernier. Mlle d'Évran m'a conduite dans sa loge au théâtre,
et même aux grandes séances de la Chambre.
--Encore un mot, Germaine. Ne trouves-tu pas ce M. Alexandre un peu
familier avec Mlle d'Évran?
--C'est bien naturel: depuis le berceau, ils sont élevés ensemble...
côte à côte.... Mais depuis qu'elle est sortie du couvent, et lui du
collège, elle lui a formellement interdit de la tutoyer, ne répondant
qu'à _vous_. Il a bien fallu obéir, et je vous assure qu'elle ne se gêne
pas avec lui et goûte fort médiocrement ses plaisanteries, souvent
cousues de gros fil. Tenez... pas plus tard que ce matin, il y a une
heure à peine, au moment même où Mlle d'Évran ouvrait sa fenêtre sur le
parc, M. Alexandre, pour essayer un fusil neuf, ne trouvait rien de
mieux que d'abattre un rouge-gorge qui chantait au soleil sur la grande
rosace, et du second coup, presque à bout portant, un pauvre petit faon
de chevreuil, qui n'a poussé qu'un soupir en tombant roide avec du sang
dans les yeux. Mlle Alise était hors d'elle-même. «C'est odieux et
ridicule, a-t-elle dit.--Une autre fois, quand vous tuerez vos bêtes,
que ce ne soit jamais sous mes yeux.» Après cela, M. Alexandre n'est
peut-être pas un méchant garçon, mais un vaniteux bouffi qu'elle regarde
comme un être sans conséquence.
Albert resta inquiet pourtant, et le soir même il aperçut au fond de la
grande avenue Mlle Alise à cheval, accompagnée d'Alexandre, tous deux
emportés par un galop rapide; et il lui sembla qu'ils étaient bien près
l'un de l'autre.... Il sentit comme une dent de couleuvre lui faire en
plein coeur une morsure profonde.
--Je suis tout aussi bon écuyer que ce garçon-là, maugréa-t-il, et je
n'entends pas que mon _Noir_ s'endorme à l'écurie.
Le soir même, il dit à Mlle Berthe:
--Ma tante, vous plaît-il d'être présentée à la famille d'Évran?
--Très volontiers, répondit-elle.
[Illustration]