VII

Albert de Rhuys fit un récit détaillé de sa journée à Mlle Berthe, qui

trouva son neveu désappointé, moins triste pourtant, moins désespéré

qu'elle aurait pu le craindre. La chère et fine vieille se complut à le

faire causer longuement, et comprit sans doute qu'il y avait désormais

dans ce coeur-là quelque chose de plus que des _ruines_.

--Autrefois, j'ai connu les d'Évran, dit-elle, surtout la mère de Mme

Grandperrin. C'était une femme d'un grand sens et fort distinguée.

Malgré la mésalliance de sa fille, sans doute excusable, je ne serais

pas fâchée de la connaître.

Le lendemain, vers dix heures, dans un rayon de soleil qui tombait des

fenêtres et jetait une barre d'or sur la nappe, la tante et le neveu

déjeunaient paisiblement en tête-à-tête. Le comte coupait lui-même, sur

l'assiette de Mlle Berthe, de petites bouchées que sa fourchette

trouvait ensuite aisément (on se souvient même qu'elle tricotait sans

voir), lorsque Germaine entra. Elle apportait une pleine corbeille de

ses plus beaux fruits mûrs; Mlle Berthe la remercia et profita de

l'occasion pour obtenir quelques détails supplémentaires dans le récit

de la veille:

--Et les nouveaux arrivés, où logent-ils, Germaine?

--Mme Grandperrin et Mlle d'Évran, tout simplement chez nous. C'est plus

commode pour elles; M. Grandperrin et son neveu, dans la dernière maison

du bourg, la plus grande, qu'ils ont louée pour un mois.

Et quand Germaine s'en alla, Albert, en la reconduisant, n'oublia pas de

lui demander pour son propre compte:

--Et ce M. Alexandre, venu d'hier seulement? le connais-tu? Quel homme

est-ce donc?

--Ma foi! tout le contraire de vous-même, monsieur Albert, un vieil

enfant gâté, bien heureux d'avoir un oncle pareil, qui lui passe toutes

ses fantaisies. Il l'aime comme Mlle Berthe vous aime (à chacun les

siens), et ferme les yeux presque en riant sur ses petites folies. Ce

neveu mène grand train à Paris, joue à la Bourse et passe pour un beau

parieur sur le terrain des courses.

--Je vois ce que c'est, dit Albert, tout simplement ce que les journaux

de Paris nomment _un petit gras_ des hautes écuries, un merveilleux du

_sport_, un gandin de _Tattersalt_.

--Je ne connais pas bien ces termes-là, monsieur Albert, mais ce doit

être quelque chose d'approchant. Quant à la graisse, c'est précisément

ce qui le désespère. Il prend des leçons de boxe et d'escrime pour

maigrir. Mais ce qu'il perd aux exercices violents, il le rattrape vite

à ses déjeuners. Il mange et boit déjà comme son oncle.

--Ton petit doigt en sait long, Germaine. Tu me sembles merveilleusement

renseignée.

--Ce n'est pas bien difficile. J'ai connu tous ces détails par hasard;

vous savez bien que je suis allée à Paris deux fois: il y a trois ans,

puis l'hiver dernier. Mlle d'Évran m'a conduite dans sa loge au théâtre,

et même aux grandes séances de la Chambre.

--Encore un mot, Germaine. Ne trouves-tu pas ce M. Alexandre un peu

familier avec Mlle d'Évran?

--C'est bien naturel: depuis le berceau, ils sont élevés ensemble...

côte à côte.... Mais depuis qu'elle est sortie du couvent, et lui du

collège, elle lui a formellement interdit de la tutoyer, ne répondant

qu'à _vous_. Il a bien fallu obéir, et je vous assure qu'elle ne se gêne

pas avec lui et goûte fort médiocrement ses plaisanteries, souvent

cousues de gros fil. Tenez... pas plus tard que ce matin, il y a une

heure à peine, au moment même où Mlle d'Évran ouvrait sa fenêtre sur le

parc, M. Alexandre, pour essayer un fusil neuf, ne trouvait rien de

mieux que d'abattre un rouge-gorge qui chantait au soleil sur la grande

rosace, et du second coup, presque à bout portant, un pauvre petit faon

de chevreuil, qui n'a poussé qu'un soupir en tombant roide avec du sang

dans les yeux. Mlle Alise était hors d'elle-même. «C'est odieux et

ridicule, a-t-elle dit.--Une autre fois, quand vous tuerez vos bêtes,

que ce ne soit jamais sous mes yeux.» Après cela, M. Alexandre n'est

peut-être pas un méchant garçon, mais un vaniteux bouffi qu'elle regarde

comme un être sans conséquence.

Albert resta inquiet pourtant, et le soir même il aperçut au fond de la

grande avenue Mlle Alise à cheval, accompagnée d'Alexandre, tous deux

emportés par un galop rapide; et il lui sembla qu'ils étaient bien près

l'un de l'autre.... Il sentit comme une dent de couleuvre lui faire en

plein coeur une morsure profonde.

--Je suis tout aussi bon écuyer que ce garçon-là, maugréa-t-il, et je

n'entends pas que mon _Noir_ s'endorme à l'écurie.

Le soir même, il dit à Mlle Berthe:

--Ma tante, vous plaît-il d'être présentée à la famille d'Évran?

--Très volontiers, répondit-elle.

[Illustration]

Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran. · 第 30 / 39 题