III

Il n'est pas si facile qu'on pourrait le croire au premier abord, de

vivre en paix dans une petite ville ou dans un bourg de province. A

Paris, chacun fait ce qu'il veut ou ce qu'il peut, perdu comme un libre

oiseau dans la grande forêt; mais en province nous habitons des maisons

de verre, où tous nos actes sont contrôlés par les nombreux voisins qui

n'ont rien de mieux à faire. En tenant compte des vanités en jeu, des

amours-propres froissés, des personnalités jalouses, on comprend sans

peine que, pour un petit nombre de gens groupés sur une motte de terre,

il est aussi difficile de s'entendre que sur le pont d'un navire en mer,

ou entre les quatre murs d'un étroit couvent. Heureusement qu'à son

bord, maître après Dieu, le capitaine a droit de vie et de mort sur

l'équipage, et que dans un monastère, le supérieur tient la règle

absolue dans sa main: la hiérarchie et la discipline sauvegardent

l'ensemble et le détail. Chacun sait à quoi s'en tenir. Cela suffit à

la rigueur; mais dans une petite ville, dans l'épanouissement des

libertés municipales, c'est tout autre chose.

Cependant, par une très rare exception aux règles générales, dans le

bourg de Rhuys, moitié breton, moitié normand, et composé de deux

longues rangées de maisons curieuses, aux deux bords de la route,

baptisée du nom de Grande rue, les trois personnages principaux de

l'endroit avaient résolu ce difficile problème de vivre en assez bonne

harmonie, comme des êtres intelligents et d'honnête compagnie: l'abbé

Dufresne, curé de la paroisse, le médecin des âmes; le docteur Le Bihan,

chargé des cures corporelles, et maître Gerbier, déjà nommé, minutant

les divers contrats de sa nombreuse clientèle. Ils se voyaient

journellement en très bons termes, et ces deux derniers avaient leur

banc à l'église. La foi du docteur était peut-être à dose homéopathique,

et on eut trouvé, sans doute, un grain de scepticisme au fond des

croyances de maître Gerbier; mais il n'y paraissait guère. Ils

écoutaient religieusement la messe du dimanche, et même parfois les

vêpres des grands jours.

Ajoutons que ces trois honorables personnages n'étaient pas absolument

dédaigneux des biens de la terre: la table de M. l'abbé se recommandait

par les plus beaux fruits de la contrée, mûris dans ses jardins: pêches

d'espalier d'un pourpre noir à faire envie aux couleurs des scabieuses,

poires fondantes teintées d'aurore, venues de ses vieux arbres en

quenouilles, et grosses rainettes à côtes, d'un jaune safran, parfumées

comme des fleurs de rosier sauvage. Le docteur était renommé pour les

sauces relevées et les condiments de haut goût: salmis de bécassines,

coulis d'écrevisses, matelottes de carpes et d'anguilles, et surtout une

merveilleuse sauce au lièvre, à consistance d'opiat, et d'un accent à

faire perler les tempes des plus braves. Quant au notaire, il avait la

spécialité des crèmes, grâce à Mme Gerbier, et dans le ministère de son

intérieur, soignait particulièrement ses vins. Les meilleurs crus de

Bourgogne et de Médoc se dépouillaient paisiblement dans ses caves, en

attendant l'heure solennelle où maître Gerbier, avec une paillette de

joie dans l'oeil, à travers ses lunettes à branches d'or, versait d'une

main recueillie le précieux liquide, authentique et vermeil, dans ces

fins verres de mousseline transparents et hauts sur tige, qu'on pourrait

prendre pour des tulipes de cristal.

On pense bien que, pour faire honneur à M. Grandperrin, son nouvel

acquéreur, maître Gerbier n'oublia pas ses deux voisins, et quand le

comte Albert de Rhuys, descendu précipitamment de chez Germaine, vint à

le rencontrer dans la rue:

--Cela se trouve à merveille, monsieur le comte, dit en souriant maître

Gerbier (la politesse en personne), j'allais précisément chez vous, pour

vous prier de vouloir bien être des nôtres ce soir même. Notre nouvel

acquéreur (pardonnez-moi si ma réserve professionnelle m'a fait garder

le silence jusqu'à présent), le nouvel acquéreur des immeubles en bloc

de ce pauvre M. Wilson, M. Grandperrin, arrive à six heures précises, et

dîne à la maison.

--Mais, dit Albert en feignant une assez vive surprise, quel homme

est-ce que ce M. Grandperrin?

--Un homme très recommandable, fort intelligent, et tout rond, qui vous

regarde bien en face; un des grands industriels de notre monde moderne,

quelque chose d'anglo-américain, bien qu'il soit né de parents français

sur le terroir du Cotentin. Mais ne vous y trompez pas, ce n'est pas le

premier venu, tant s'en faut. C'est un vrai fils de ses oeuvres. A

l'époque de mon dernier voyage à Paris, je l'ai entendu à la Chambre, et

bien qu'il n'y eût à l'ordre du jour qu'une simple question pécuniaire,

emprunts, obligations, reports et différences, je suis resté sous le

charme de sa parole brusque et autorisée. A l'aise à la tribune comme

chez lui, sans phrases, souvent les deux mains dans ses poches, avec sa

grosse verve de financier gouailleur, qui se borne à l'éloquence des

chiffres, si vous l'aviez entendu, si vous aviez pu voir miroiter ses

dividendes, c'était à vous en faire venir les millions à la bouche. Il

ferait un très bon ministre des finances, et sûrement il le deviendra.

Ah! c'est un rude adversaire pour les petits avocats verbeux qui osent

se croire des hommes d'Etat, et pour messieurs les généraux, qui, non

contents de leur gloire militaire, voudraient passer pour des orateurs.

Sa rude logique, à bonds de sanglier, culbutait leurs arguments comme

des châteaux de cartes.

--Tudieu! maître Gerbier, quelle chaleur d'âme pour votre nouveau

client! Mais puisque vous le connaissez si bien, dites-moi, je vous

prie, croyez-vous que ce nouvel acquéreur serait disposé...

consentirait....

--Ah! monsieur le comte, vous revenez à votre idée fixe, très naturelle

et très légitime du reste, le rachat des ruines, n'est-ce pas?

Albert fit un signe affirmatif.

--Sur cette question-là, reprit gravement le notaire, je ne vous

dissimulerai pas que M. Grandperrin n'a rien d'artiste, qu'il manque

absolument de lyrisme. Lamartine et Chateaubriand sont pour lui des

livres fermés; il n'a guère le sens féodal, et, franchement, je crois

qu'il serait difficile à prendre par le côté des croisades. Mais nous

verrons, comptez sur moi pour agir au mieux de vos intérêts et de votre

désir. Si je vous ai prié d'être des nôtres pour ce soir, croyez-le

bien, c'est d'abord pour avoir l'honneur de votre compagnie, mais aussi

pour vous mettre en relations directes avec le nouvel acquéreur

lui-même. Ne précipitons rien. Vous ne doutez pas de mon appui sérieux,

si je puis vous être bon à quelque chose.

--Merci! mille fois, mon cher monsieur Gerbier. J'accepte avec grand

plaisir. A ce soir donc.

[Illustration]

Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran. · 第 27 / 39 题