A six heures, tous les invités se trouvaient réunis. Mme Gerbier, en
femme bien apprise, qui connaît son monde, et très heureuse d'ailleurs
de recevoir, fit les présentations d'usage avec la meilleure grâce et
sans gaucherie provinciale; ayant toujours eu les plus grands égards
pour la noblesse et le clergé, sans dédaigner l'intelligence du
tiers-état qui s'enrichit honnêtement.
A sa droite souriait l'abbé Dufresne; à sa gauche, M. Grandperrin était
carrément établi dans sa chaise. Maître Gerbier, cravaté de blanc,
rayonnait d'une façon discrète, près de Mme Grandperrin (veuve marquise
d'Évran), et le comte de Rhuys se trouvait près de Mlle Alise, en robe
maïs à noeuds de velours noir. Les autres convives avaient été répartis
dans l'ordre le plus harmonique au double point de vue des convenances
et des caractères. A la louange de Mme Gerbier, disons que, sans être
encombrantes, les fleurs n'avaient pas été oubliées. De riches bouquets
de plantes ornementales (plantes de rivière et plantes de jardin)
étaient fort habilement disposés, de manière à réjouir les yeux sans
gêner le regard, et permettre à tous les convives de se bien voir et de
s'entendre.
Comme l'avait dit Maître Gerbier, M. Grandperrin était un homme tout
rond: figure ouverte, cheveux blonds frisés et favoris en côtelettes,
également frisés. Né sous une heureuse étoile, il s'était développé dans
le sens naturel de ses aptitudes. Fils d'un petit filateur, il était
devenu gros filateur. Trapu, de taille moyenne, avec l'intelligence des
chiffres, une santé robuste et une volonté non moins robuste, il était
devenu très vite un des importants capitalistes de l'époque. C'était un
excellent convive, bon mangeur et buveur sérieux sans craindre pour sa
raison. Il y a des buveurs intelligents, comme il y a des buveurs bêtes.
Lui était un buveur intelligent. On prétendait même que c'était presque
toujours après un ample déjeuner qu'il avait remporté ses plus beaux
triomphes de tribune et donné ses meilleurs coups de boutoir
parlementaires. «Ce diable de Grandperrin, disait-on à la Chambre, quand
il est sur lest avec ses trois verres de Porto, ses chiffres nous
parlent tout seuls.» Que voulez-vous! Il avait su prendre la vie par
ses bons côtés; gardait sans doute une ligne de chance dans sa grosse
main nerveuse, et tout lui avait réussi... puisqu'il avait obtenu la
marquise d'Évran, la seule espérance qui lui semblât d'abord impossible
à réaliser. Mais il s'était fait si humble, avait paru si dévoué, avec
tant de sincère abnégation dans ses paroles émues, près du berceau de la
petite Alise presque mourante, que la marquise avait laissé prendre sa
main, bien froide d'abord.... Avec le temps elle avait fini par
apprécier la rare valeur de l'homme, mine d'or par le coeur et
intarissable banquier pour sa famille, payant toujours royalement, sans
l'ombre d'un sourcil circonflexe, les notes les plus formidables des
modistes et des couturiers, et disant parfois avec un adorable sourire
de bonhomie: «A quoi servirait tant d'argent, si ce n'était à donner un
peu de joie à ceux qu'on aime?» Il dépensait à peine les trois quarts de
ses revenus, et la mère et la fille passaient pour des élégantes du
meilleur style dans les salons parisiens.
Le comte Albert, placé près de Mlle d'Évran, avait attendu avec la plus
courtoise déférence, que la robe maïs eût apaisé son bruit dans toute
son ampleur, puis il vint s'asseoir à sa droite et se trouva bientôt
sous le feu direct de deux grands yeux intelligents et spirituels, qui
n'avaient l'air de rien voir et se rendaient compte de tout, dont les
paupières étaient frangées de longs cils et dont l'iris était brun.
Il ne put se défendre d'admirer avec un sourire d'artiste les libres
inflexions d'un cou charmant, vigoureux et d'un blanc mat, que faisaient
valoir, dans toute l'harmonie de ses lignes, le corsage un peu échancré
et l'opulente chevelure châtain clair relevée à grandes ondes de moire
avec des miroitements superbes. Il remarqua également de petites
oreilles merveilleuses dans leur volute diaphane, oreilles musicales si
jamais il en fut, vraies fleurs de chair où de fins diamants tremblaient
comme deux gouttes de rosée.
Et malgré lui il se prit à songer à ces immortelles naïades qui, dans
nos bas-reliefs de la Renaissance, versent d'un bras arrondi l'urne
penchée de leur fontaine, types d'aristocratie, de jeunesse et de grâce
mondaine, que le génie d'un statuaire a su trouver parmi les belles
rieuses de la cour de France, en y mêlant un pur souvenir de la Grèce
antique.
Albert de Rhuys comprit, du premier regard, que Mlle Alise d'Évran
n'avait aucun doute sur son incontestable et fière beauté qu'elle était
parfaitement sûre d'elle-même et à l'aise dans sa robe et dans la vie
comme un libre oiseau dans sa plume et dans l'air.
La bonne et grosse gaieté verbeuse de M. Grandperrin avait de prime
abord mis tout le monde à son aise. Après les premiers bruits de
cuillers et de fourchettes, la conversation naissante se prit à battre
la campagne à travers les généralités courantes. Il fut question de la
contrée et des environs curieux à voir, du mont Saint-Michel et de ses
fameux sables,
Source de tant de fables,
et des belles rangées de tamarix ondulant aux deux bords de la route; de
Cancale et de l'île des Rimains; d'Avranches et des profondes vallées
rocheuses de Carolles qui lui donnent l'aspect de Jersey; de Dinan sur
la Rance, et du cap Fréhel, qu'on visite en barque par les temps calmes;
et de Saint-Malo et du grand Bey, où dort Chateaubriand.
A propos de sa tombe, le comte Albert eut une sortie assez vive:
--Au lieu d'un mince grillage et de cette petite croix mesquine à peine
émergeant du roc, j'aurais compris, s'écria-t-il, une haute croix de
granit, qu'on pût saluer du large, à cinq ou six lieues en mer, et
disant de loin aux marins qui passent: «Là, près de son berceau, repose
quelqu'un de grand dont la France se glorifie.»
--Je suis absolument de cet avis, répondit Mlle d'Évran, d'une voix
musicale un peu grasseyante d'un charme incomparable d'imperfection dans
son timbre perlé.
Le comte s'inclina tout fier de cette approbation.
En habile maîtresse de maison, et en femme de tact, Mme Gerbier n'aborda
qu'un peu tard le chapitre de la fameuse propriété dont son mari avait
passé l'acte de vente. Ce ne fut guère qu'au dessert qu'elle parla pour
la première fois à M. Grandperrin de son acquisition, et de tous les
points de la table ce fut un vrai concert d'éloges.
--Monsieur, insinua adroitement à M. Grandperrin maître Gerbier, la
bouche encore sucrée par une grosse poire de beurré d'Aremberg,
monsieur, sans être trop indiscret, puis-je vous demander si votre
intention est de faire des constructions nouvelles dans le pays, et si
vous devez conserver intacte la région des ruines?
--Ma foi, je n'en sais trop rien encore. La question vous intéresse,
paraît-il?
--Oui, peut-être, mais indirectement. A propos de ces ruines, je sais
quelqu'un tout disposé à racheter, si faire se pouvait, les ruines
seules et un coin du vieux parc y attenant. Permettez-moi d'ajouter que
ce coin de vieux parc ne vaut guère mieux que les ruines,
pécuniairement. Ce sont deux non-valeurs, à proprement parler.
--C'est votre opinion bien fondée, je pense? répondit M. Grandperrin.
--Assurément. Figurez-vous un fouillis d'arbres inextricables où il fait
nuit en plein jour, où rien n'est aménagé (on n'y a pas fait une seule
coupe depuis trente ans). Ces antiques futaies chevelues et enchevêtrées
ne seraient bonnes ni pour la marine, ni comme bois de charpente. Toutes
les avenues sont encombrées de vieux chablis, branches vermoulues,
tombées au vent d'hiver. On n'y marche plus guère que dans la poussière
de bois mort.
--Et qui diable en pourrait vouloir dans ces conditions-là? fit
joyeusement M. Grandperrin.
--Dame, reprit maître Gerbier devenu sérieux, quelqu'un y attachant une
simple valeur morale, comme souvenir de famille, votre voisin d'en face,
M. le comte de Rhuys....
--Monsieur le comte, ajouta M. Grandperrin, je ne puis de prime abord
vous dire ni oui ni non. Ne prenez pas ma réponse pour une parole de
Normand. Vous allez vite la comprendre. Je n'ai pas encore vu la
propriété. J'ai acheté sans voir, pas tout à fait en aveugle pourtant.
D'une part, Mlle d'Évran m'avait dit que le pays pittoresque et
accidenté lui plaisait; d'autre part, mon homme d'affaires, venu cinq ou
six fois dans la contrée, avait préalablement flairé le terrain; je
savais, à n'en pouvoir douter, que tous les immeubles étaient d'un très
bon rapport; j'étais donc sûr de ne pas m'enliser dans une mauvaise
entreprise. Mais, pour en revenir à votre désir personnel, demain, dans
l'après-midi, si vous le voulez bien, nous ferons ensemble une promenade
aux ruines. Je prendrai l'avis de Mme Grandperrin, consulterai Mlle
d'Évran, et si rien ne s'y oppose....
--Pour ma part, dit Mlle Alise, je connais déjà ces ruines, je ne vois
aucune objection à leur vente partielle, et je pense également que ma
mère....
Mme d'Évran l'approuva d'un signe de tête, le comte Albert la remercia
d'un éloquent regard, et une vive rougeur lui empourpra les joues.
L'espoir renaissait en lui. En quelques instants ce ne fut plus le même
homme, sa brusque sauvagerie s'humanisa, et il semblait presque heureux
quand on se leva de table pour prendre le café dans la chambre voisine,
où l'on apercevait le piano de Mme Gerbier, deux petites tables de jeu
avec leur tapis vert, et des albums de photographies à tranches d'or
sur une grande console en bois des Iles.
Le whist et les échecs eurent tort ce soir-là. On avait dîné tard, on
fit simplement un peu de musique après le café. Le piano était neuf et
bon. Mme Gerbier plaqua les premiers accords et acheva très correctement
deux ou trois valses en vogue d'un opéra-bouffe quelconque; mais son
jeu, d'une teinte neutre, contribua singulièrement à faire valoir
l'exécution nerveuse et colorée de Mlle d'Évran, qui lui succéda sans se
faire prier, et aborda les oeuvres de grand style de Weber et de
Beethoven comme si l'âme des maîtres passait en elle. Le comte Albert la
complimenta sans réserves et sut trouver à propos quelques paroles
ferventes qui furent très bien accueillies.
--Eh bien! répondit-elle, souriante, s'il en est ainsi, puisque vous
êtes réellement satisfait, à votre tour. Mme Gerbier m'a dit que vous
chantiez.
Il ne s'attendait guère à cette brusque demande et fut d'abord un peu
déconcerté, mais il comprit qu'il ne pouvait balbutier des excuses
banales; il essaya pourtant de dire que sa voix s'était rouillée dans la
brume du marais, et qu'il avait quitté Paris depuis longtemps, à
l'époque de Donizetti et du vieux succès de _Dom Pasquale_.
--Précisément, répondit-elle, Donizetti, frère poétique d'Alfred de
Musset, génie d'artiste paresseux; ce sont souvent les meilleurs. Eh
bien, nous écouterons la sérénade de _Dom Pasquale_, je vous accompagne
de souvenir.
Elle se remit au piano. Il s'exécuta de bonne grâce, et chanta vraiment
fort bien cette délicieuse inspiration d'un rossignol au coeur de feu
disant l'amour des nuits heureuses.
Sa voix émue, chaude et vibrante, sans faux éclat ni roulades
pédantesques, lui mérita les applaudissements de l'auditoire et un très
bon point de Mlle d'Évran. Il la remercia vivement de l'avoir si
obligeamment accompagné, et vers la fin de la soirée, il la remercia de
nouveau pour avoir plaidé si chaudement sa cause dans la question des
ruines. Elle comprit à son franc regard et à l'accent de sa voix qu'il y
avait dans ses paroles autant d'admiration pour sa beauté que de
gratitude pour son intervention généreuse; et ce soir-là, le comte
Albert rentra chez lui presque heureux, mais un peu troublé. Il traversa
sur la pointe du pied la chambre où Mlle Berthe sommeillait, lui donna,
sans la réveiller, un pur baiser filial, et, bien que fatigué par les
émotions diverses de sa journée, il eut grand'peine à s'endormir.
La nuit, il aperçut bien encore dans ses rêves quelques fragments des
ruines, mais il en vit surgir une image nouvelle, une femme souriante,
en robe maïs, qui le regardait fixement. La grande chevelure
châtain-clair, librement déroulée, lui descendait jusqu'aux pieds, et
dépassait la traîne de la robe sur les pelouses fleuries.
[Illustration]
V
Le lendemain, à une heure de l'après-midi, tous les convives de la
veille se trouvaient au rendez-vous. Le père de Germaine, familièrement
nommé le père Joussaulme, prit une grosse clef des vieux âges, et fit
bientôt tourner sur ses gonds rouillés une mystérieuse petite porte
basse ouvrant sur les ruines, ruines vénérables qui, depuis vingt ans,
n'avaient eu pour visiteurs que des merles ou des rossignols, et
parfois, en hiver, une mouette blanche venue de Saint-Malo jusqu'aux
étangs.
Les vieilles futaies du parc servaient de cadre aux ruines, et leurs
feuillaisons d'automne étaient riches en couleur: les chênes roux, les
hêtres jaune d'ocre teinté de feu, et par intervalles la note pourprée
d'un néflier sauvage donnaient la plus chaude valeur pittoresque à ce
coin de paysage, en plein été de la Saint-Martin.
On admira d'abord. Puis différents groupes se formèrent parmi les
promeneurs.
En tête marchaient M. Grandperrin, Maître Gerbier, le père Joussaulme et
le docteur, qui se baissait de temps à autre pour cueillir une jusquiame
ou un pied de belladone.
Dans les ruines mêmes, Mme Grandperrin Mlle Alise, Germaine, très animée
du geste et de la voix, et l'abbé Dufresne, examinant de près, avec son
oeil d'archéologue, les curieuses dentelles de la grande rosace.
De l'un à l'autre groupe, et parfois restant un peu en arrière, autant
que la politesse pouvait le permettre, le comte Albert de Rhuys, très
ému, presque silencieux et fort réservé, songeait à la grave question
qui peut-être ce jour même allait se décider pour lui.
Les groupes s'étaient rapprochés, et Maître Gerbier pérorait avec assez
d'animation en s'adressant à M. Grandperrin.
--Vous le voyez, c'est pittoresque, et bon surtout pour un peintre
cherchant un motif de tableau; mais, comme j'avais eu l'honneur de vous
le dire hier dans la soirée, toutes ces vieilles futaies à branches
gourmandes, poussées à tort et à travers, ne valent guère mieux que les
ruines effritées. Si on voulait en faire une vente partielle, il n'y
aurait qu'à estimer la valeur intrinsèque du terrain.
--Et d'ailleurs, ajouta Mlle Alise, je réponds qu'il y a d'autres
parties du parc non moins pittoresques et bien plus accidentées, au
delà des étangs. Hier même je les ai vues.
Mme Grandperrin appuya son dire d'un signe de tête affirmatif.
--Fort bien, fit M. Grandperrin, mais quelle étendue voudrait racheter
M. le comte de Rhuys?
--De la grille au premier étang, répondit Maître Gerbier.
--C'est-à-dire une contenance de...? reprit M. Grandperrin en consultant
Gerbier du regard.
--De dix-neuf à vingt hectares tout au plus. N'est-ce pas, père
Joussaulme?
--Plutôt vingt que dix-neuf, répondit ce dernier, flatté d'avoir à
donner son avis.
--Estimés combien par hectare? continua M. Grandperrin.
--De neuf cents francs à mille francs, tout au plus, reprit Gerbier. Les
terres sont bonnes, mais il faudrait défricher pour en faire des terres
arables. D'autre part, en tenant compte du bois qu'on pourrait abattre,
restons à mille francs l'hectare, soit une vingtaine de mille francs.
Qu'en pensez-vous, Joussaulme?
--C'est un chiffre raisonnable.
--Eh bien, nous allons peut-être pouvoir nous entendre.
Et comme Maître Gerbier se disposait à faire de la main un signe de
ralliement au comte Albert, resté un peu à l'écart, par une réserve
facile à comprendre:
--Attendez, dit vivement M. Grandperrin, avant de rien décider, je
demande un instant de réflexion.
En jetant par hasard les yeux sur les hauteurs, il avait aperçu à
mi-côte un ruisseau rapide qui tombait en cascades, et dont les eaux lui
semblaient assez bien nourries.
--Comment nommez-vous ce petit cours d'eau?
--Il est connu dans le pays sous le nom de _ru des Ormes_, mais il ne
figure pas sur les cartes.
--Ce n'est pas une raison. D'où vient-il?
--La source est tout près d'ici, répondit Maître Gerbier, sur la hauteur
même, dans un pli caché de la colline. Il sort d'une belle fontaine que
nous pourrons voir, fait plusieurs circuits, paraît et disparaît,
suivant la déclivité du terrain, se perd un instant sous les ruines
mêmes, et rejaillit au delà du chemin, tout au bas de la côte, pour
tomber dans la rivière, en amont du moulin que vous apercevez.
--Le mien, dit le père Joussaulme.
M. Grandperrin s'étant rapproché du cours d'eau, restait tout rêveur (ce
qui lui arrivait rarement), et, se caressant la barbe, il semblait
ruminer profondément quelque chose. Il ne s'était pas encore prononcé.
Le comte attendait avec une impatience fébrile son arrêt définitif,
comme un verdict du jury, quand un incident fort imprévu vint troubler
le groupe des promeneurs et déranger brusquement l'ordre des idées.
[Illustration]