Et n'allez pas croire qu'avec sa nature primitive un peu sauvage, Albert
de Rhuys fût un rêveur de la famille des Obermann ou des René. Loin de
là. Il n'avait absolument rien de ces grands mélancoliques incompris,
disparus avec les derniers types du romantisme. Lui aimait sincèrement
la vie dans la belle acception du mot; il admirait en toute sincérité
les oeuvres du grand créateur inconnu; et, sans être précisément un
artiste, il regardait de tous ses yeux les magnifiques paysages de mer
et de grèves si fréquents aux dentelures des côtes bretonnes. Quant aux
oeuvres humaines, il appréciait en connaisseur les pages émues de nos
grands poètes contemporains, et vibrait de tout son être à une phrase
musicale et profonde de Beethoven. En outre, si, comme orateur, il avait
renoncé à donner de la voix dans la grande meute enrouée du barreau
moderne, il possédait en revanche un fort bel organe de ténor pour
redire à Mlle Berthe des romances et des légendes fleuries du vieux
temps. Ajoutons que, se plaisant fort à la campagne, il savait faire
oeuvre de ses dix doigts dans la vie pratique. C'était un disciple fort
avouable de saint Hubert et de saint Pierre, ayant le coup d'oeil sûr et
la main prompte pour abattre au vol une pièce de gibier. Sans être un
pêcheur à la ligne, il savait à propos mouiller ses verveux sous les
herbes en droit fil des eaux courantes et, quand il ramenait gravement
son filet sur l'épaule, il n'y avait pas dans la Manche et
l'Ille-et-Vilaine un garçon de moulin pour dessiner en rivière un plus
beau rond d'épervier. Ces menus talents d'ailleurs ne servaient pas à un
égoïste: s'il y avait une fête de famille, un baptême, un mariage parmi
les pauvres gens du pays, on était tout surpris de voir apparaître une
belle truite de roche ou une grosse carpe à miroirs, apportée sur la
table par une main invisible, comme dans un conte de fées, sans oublier
les perdreaux suivant l'ordre des saisons. Un jour la femme d'un
sabotier, qui attendait la venue de son troisième enfant, fut prise
d'une folle envie de canard sauvage, Albert en eut vent, courut à
plusieurs lieues de là, tout près de Pontaubault, et s'enlisa jusqu'au
jarret dans les _herbues_ de la Sélune, à la poursuite d'un superbe
col-vert qui avait sa charge de plomb dans l'aile; il y risqua sa vie,
en fut quitte pour une belle fluxion de poitrine, bien caractérisée,
mais la femme du sabotier mangea du canard sauvage. Notre singulier
gentilhomme ne pouvant être l'oppresseur de vassaux qu'il n'avait plus,
se contentait d'être adoré de ses voisins, qui le nommaient _Monsieur
Albert_, tout court, résumant tous ses titres dans la noblesse de son
coeur.
Il se laissait donc vivre depuis cinq ou six ans de cette bonne vie au
grand air, vie rustique et bien employée, lorsqu'un soir il rentra chez
lui tout désappointé, avec quelque chose de profondément triste dans la
voix:
--Tante Berthe, vous ne savez pas?
--Qu'est-il arrivé, mon enfant?
--Je viens d'entendre un piano chez l'Anglais.
--Un piano chez l'Anglais? Impossible.
--A coup sûr ce n'est pas Germaine....
--Non, Germaine n'en joue pas.
Ici quelques lignes sont indispensables pour l'intelligence du récit,
car il faut bien expliquer par quelles mains et quelles fortunes
diverses avaient passé les débris du vieux château de Rhuys.
Il avait eu pour premier acquéreur, à vil prix, en 1795, un tonnelier de
Vire, qui ultérieurement s'était arrondi de quelques-unes de ses
dépendances, en prés, étangs et bois, pour revendre le tout d'un bloc à
un marchand de bestiaux de Saint-Hilaire-du-Harcouët, lequel avait
doublé son gain en cédant l'immeuble et les ruines à un notaire de
Vitré, vers 1835, époque où, dans notre atmosphère poétique, le vent
soufflait au moyen âge. L'heureux notaire, dans un rayon d'or de sa lune
de sa miel, avait sérieusement parlé d'une restauration complète et
définitive de l'antique manoir, mais, devant le devis monumental de son
architecte, il avait demandé à réfléchir. Plus tard d'ailleurs, ses
garçons grandissant, ses fillettes fleurissant, obligé de faire face aux
dépenses du collège et aux frais du couvent, il avait renoncé, bien qu'à
son grand regret, à tous ses rêves d'artiste. Comme ses prédécesseurs,
il avait profité d'une fructueuse occasion pour se défaire de l'immeuble
et des précieuses ruines en faveur d'un touriste du Cumberland, James
Wilson, _esquire_, insulaire d'un blond fauve, garçon moyen, à qui sa
fortune princière permettait de réaliser ses plus riches fantaisies;
phtisique d'ailleurs à un degré suffisant pour que ses deux médecins lui
eussent expressément ordonné un climat moins brumeux que sa
Grande-Bretagne. Mais, aux premiers jours de novembre, il avait
grelotté... et déguerpi pour se rendre en Touraine. Ce jardin de la France
se trouvant encore trop humide pour sa poitrine délicate, il s'était
réfugié dans le Midi... à Pau d'abord, puis à Grenade et enfin aux
Canaries.... Il avait eu le temps d'enterrer ses deux médecins avant
d'en être au dernier période de son affection, mais, depuis vingt ans,
dans le bourg de Rhuys, personne n'en avait entendu parler, excepté son
jardinier, constitué gardien des ruines, auquel il payait exactement de
gros appointements trimestriels, mais avec défense expresse et réitérée
de ne jamais laisser entrer âme qui vive dans les ruines, qui
appartenaient, bien et dûment, à lui seul, James Wilson, _esquire_.
Cette façon d'agir semblait peut-être un peu britannique, mais il en
était ainsi; et, pour sa part, le jardinier était trop intéressé au
respect de la consigne pour ne pas l'avoir scrupuleusement respectée.
Germaine était précisément la fille du jardinier chez laquelle Albert
avait entendu le piano de la veille, exécutant pour la première fois,
avec une verve endiablée, une grande valse de Strauss dans le silence
des ruines. Fille unique, élevée dans un des meilleurs pensionnats de
Rennes, Germaine faisait la pluie et le beau temps dans la maison
paternelle, maison coquette et confortable, aménagée dans un coin des
ruines, et tenant de la ferme, du cottage et de la villa, comme savent
en construire nos voisins d'outre-Manche sur les vertes pelouses des
îles anglo-normandes. Vive, alerte, spirituelle et pimpante comme nos
fraîches soubrettes de l'ancien répertoire, Germaine était un des bons
partis de la contrée (son père avait cumulé depuis vingt ans, comme
jardinier-pépiniériste, gardien des ruines et maître meunier); mais les
gros propriétaires d'herbages et les notables marchands de bestiaux du
pays n'avaient pas encore osé se frotter à sa petite main blanche,
effarouchés par ses airs de grande demoiselle, malgré sa joyeuse humeur
et ses beaux rires d'argent clair. Ils comprenaient sans doute que la
belle fille tenait son coeur et sa dot en réserve pour quelque jeune
notaire bien propret en quête d'une étude, ou un substitut en passe de
devenir procureur. A vingt ans elle se trouvait assez jeune pour
attendre. Albert l'ayant connue tout enfant, avait gardé l'habitude de
la tutoyer, et entrait familièrement dans la maison à toute heure. On
s'y trouvait toujours enchanté de sa visite.
--J'en aurai le coeur net aujourd'hui même, se dit-il en se levant de
très bonne heure après avoir mal dormi. Je veux avoir le secret de cette
musique scandaleuse.
Et prenant son fusil, sous prétexte de battre les environs, tandis que
sa tête battait un peu la campagne, il se mit à poursuivre un gibier
fictif en attendant que Germaine eût ouvert ses fenêtres. Ce matin-là,
les perdreaux lui partaient dans les jambes, il oubliait de les voir, et
arpentait comme un fou les genêts, les bruyères et les champs de
sarrasin. Il recommença trois ou quatre fois le tour de la maison en
resserrant les cercles, comme s'il craignait d'arriver trop vite et
d'apprendre trop tôt quelque fatale vérité. Il fit tant et si bien,
qu'il était près de neuf heures quand il apparut dans l'avenue par une
pluie battante, trempé jusqu'aux os, avec son feutre à bords pleurants,
et son chien à l'arrière, la tête et la queue basses, tous deux en fort
piteux état, et ne se doutant guère qu'ils servaient de point de mire
(par une fenêtre entre-bâillée) à deux paires de regards féminins, fort
beaux sans doute, mais très peu charitables dans ce moment-là: ceux de
Germaine, d'une part, puis ceux d'une autre personne qui bientôt se
présentera d'elle-même. Quand cette dernière entendit le pas du chasseur
dans l'escalier, elle se glissa prestement derrière deux grands rideaux
de percaline qui, tout au fond de la pièce, abritaient les robes de
Germaine, et ramenant les anneaux sur les tringles, elle se blottit, en
vraie curieuse qu'elle était, dans cette cachette improvisée, n'oubliant
pas de s'y ménager une petite ouverture, dans le cas où il lui plairait
d'y couler son oeil.
Le comte entra mouillé, soucieux et d'assez méchante humeur.
--Dieu! comme vous voilà fait, mon pauvre monsieur Albert, s'écria
Germaine en joignant les mains et réprimant à grand'peine un sourire.
Venez donc vous réchauffer.
Et jetant dans l'âtre une brassée d'ajoncs secs et de menues brindilles
pétillantes, elle fit une large flambée au chasseur ruisselant.
--Il y a du nouveau, n'est-ce pas, Germaine? dit Albert anxieux, en
apercevant un magnifique piano d'Érard, qui tenait toute la place entre
la porte d'entrée et la première fenêtre.
--Sans doute, mais asseyez-vous d'abord, et commencez par sécher vos
guêtres. Surtout ne regardez pas d'un air sournois ce pauvre meuble, qui
ne vous a fait aucun mal. Cinq minutes plus tôt, vous auriez pu voir le
musicien, la musicienne, veux-je dire. Elle sort d'ici.
--Ah! fit Albert sur le ton de la plus parfaite indifférence. Et
l'Anglais?
--Il n'y a plus d'Anglais. Ce brave M. Wilson (que Dieu ait son âme
originale!) ne voyagera plus dans notre monde. Il est parti pour le
grand voyage. N'a-t-il pas eu la fantaisie de laisser par testament
vingt mille francs à mon intention, quand il me plaira d'entrer en
ménage. Qu'en dites-vous? pour ne m'avoir vue qu'une seule fois, toute
petite, au berceau, la bouche ouverte et les yeux dormants. Aujourd'hui,
comme je n'ai plus de secrets à garder, je puis bien tout vous dire.
Mais ne froncez pas le sourcil, et ne vous tourmentez pas d'avance pour
des nouvelles qui, après tout, ne sont pas si mauvaises que vous semblez
le craindre.
Albert, un peu rassuré, s'établit carrément dans la grande chaise que
lui présentait Germaine avec sa bonne grâce habituelle, tandis que son
épagneul, qui répondait au nom de _Sémillant_, allongeait son museau
tranquille sur deux pattes, à la meilleure place du foyer.
Albert avait jeté son feutre, et la flamme éclairait sa belle tête
bretonne, au profil de gerfaut, corrigé par un doux et profond regard,
et une bouche exquise dans sa courbe irréprochable, ombragée d'une fine
moustache noire. Il secoua brusquement sa grande chevelure mouillée, et
un vif éclair de bonté lui passant dans les yeux:
--Voyons, ma petite Germaine, raconte-moi ce que tu sais. Et d'abord,
est-ce à un héritier de l'Anglais que la propriété....
--Non. Cette fois la terre de France est rachetée par un Français.
--Un gentilhomme?
--Pas précisément, mais un notable personnage, considérable et
considéré, fort aimé dans son département, membre du conseil général, et
député, s'il vous plaît, homme richissime, un filateur de Rouen, M.
Grandperrin.
--Grandperrin? Je ne connais pas ce nom-là. Mais le piano.... Ce n'est
pas M. Grandperrin, je suppose....
--Non, certes. C'était Mlle Alise d'Évran (inclinez-vous devant ce beau
nom), fille de Mme la marquise d'Évran dont, sans vous désobliger, la
noblesse est d'aussi pur froment que la vôtre.
--Quel rapport entre Mlle d'Évran....
--Et M. Grandperrin? Attendez, vous désirez tout savoir avant d'avoir
entendu. Mlle Alise d'Évran est la belle-fille de M. Grandperrin par
cette raison bien simple que M. Grandperrin a épousé Mme veuve la
marquise d'Évran, sa mère.
--Assez forte mésalliance entre l'hermine et le blaireau.
--Vous en parlez bien à votre aise, vous, monsieur Albert. Et la rigueur
des temps, vous n'en tenez pas compte? Vous ne savez pas que ce pauvre
marquis avait risqué et perdu presque tout son avoir dans une entreprise
industrielle où il ne voyait pas clair... qu'il avait laissé sa veuve
ruinée, d'une santé très compromise, avec une charmante petite fille aux
yeux superbes, mais qui toussait à en faire frémir, et qui n'avait plus
qu'un souffle.... M. Grandperrin, depuis longtemps reçu et estimé dans
la famille, et déjà riche à millions, est venu à point dans une heure de
crise, a demandé très humblement sa main à Mme d'Évran, qui, ne songeant
qu'à sa chère petite presque mourante, et dont l'avenir était noir, a
consenti par amour maternel.... Et voilà comme Mlle Alise d'Évran est
devenue la belle-fille de M. Grandperrin....
--Circonstances atténuantes, répondit Albert avec un soupir
d'allégement. C'est égal, pour la marquise d'Évran, s'appeler Mme
Grandperrin, c'est dur....
--Peut-être, reprit Germaine. Mais depuis, la petite fille a grandi dans
l'or et dans la soie, comme une belle enfant dorlotée, gâtée, adorée.
Autrement, elle n'eût pas vécu et ne fût pas devenue la grande
demoiselle que vous auriez pu voir si vous étiez entré cinq minutes plus
tôt.
--Charmante, un modèle de perfections, n'est-ce pas? dit Albert avec une
nuance d'ironie.
--Sans doute, fort belle à tous égards, ni trop sérieuse, ni trop
enjouée, pensant juste, parlant bien, et marchant avec une grave
élégance.... Mais tenez... brisons là, vous m'en feriez trop dire.
--Une vraie Parisienne moderne, dit gaiement Albert, jouant _Orphée aux
Enfers_ et _Giroflé-Girofla_.
--Oh! reprit vivement Germaine, vous qui chantez si bien, soit dit sans
compliment, si vous entendiez de sa main Mozart et Beethoven, dès la
première note vous comprendriez qu'elle a su garder le respect des
maîtres.
--Mais tu m'en parles, dit curieusement Albert, comme si tu la
connaissais de très longue date.
--Certainement.... Quand j'arrivai pour la première fois au couvent de
Rennes, toute petite et un peu confuse dans ma courte jupe de cotonnade,
Mlle Alise s'y trouvait déjà parmi les grandes. Et malgré la différence
d'âge et de race, elle vint à moi avec tant d'accueil, un sourire si
charmant, que je l'aimai à première vue, et depuis, je ne l'ai jamais
oubliée. Trois ou quatre fois depuis ma sortie du couvent, en allant
voir Cancale ou le mont Saint-Michel, elle est venue, comme une bonne
fée souriante, dire bonjour en passant à sa petite Germaine, et je vous
avouerai que j'ai contribué, pour ma part, à l'achat de la propriété par
M. Grandperrin.
--Et sais-tu, Germaine, dans quel but il a fait cette acquisition de
nos immeubles? Est-ce pour y bâtir une maison de plaisance, y construire
un château moderne en vieux style, ou simplement pour y jouir du revenu
des terres en honnête et bon propriétaire? Peut-être celui-là
consentirait-il?...
--A vous vendre à part, n'est-ce pas, vos ruines de famille? Toujours
cette idée fixe, dit Germaine en se touchant le front, mais avec un
sourire et un regard d'ineffable commisération, comme si elle répondait
à un enfant malade. Sur ce chapitre-là, monsieur Albert, vous m'en
demandez trop long... je n'en sais rien.... Mais, tenez... voilà
justement maître Gerbier qui passe dans la Grande rue. Il a rédigé
l'acte de vente, et pourra vous renseigner mieux que moi.
--Tu as raison. Au revoir, Germaine. Allons. _Sémillant_.
Et le chien et son maître partirent comme un éclair.
Dès qu'ils furent au bas de l'escalier, une tête rieuse et spirituelle,
encadrée d'une luxuriante chevelure châtain-clair, apparut entre les
rideaux entre-bâillés, qui s'écartèrent brusquement.
--Ouf! dit Alise d'Évran, je dérogeais à ma dignité de demoiselle bien
née dans ce rôle d'écouteuse... et je commençais à manquer d'air. Mais
j'ai pu tout voir et tout entendre.
--Et que pensez-vous de notre visiteur, mademoiselle?
--Quel drôle de garçon! Il a quelque chose de doux et de fier, qui ne
lui va pas mal, et j'avoue que, pour un gentilhomme rural, il n'a pas
l'air trop satisfait de sa personne, ce qui ne me déplaît pas.
--Ah! pour celui-là, mademoiselle, à coup sûr, la fortune ne l'a pas
gâté. Il a pourtant, en manière d'acquit, terminé consciencieusement
toutes ses études de droit et commencé son stage d'avocat à Paris même;
mais le métier de robin et la vie casanière lui répugnant d'instinct, il
est revenu simplement au gîte pour y planter ses choux, comme ont dit,
ou plutôt pour y battre nos bruyères.
--Et pourquoi n'est-il pas entré dans la marine, cette belle voie toute
grande ouverte aux aventureux? Il aurait très bien porté l'uniforme, et
serait aujourd'hui, à trente ans, je suppose, officier supérieur. Avec
sa fière mine, l'épaulette d'or lui vaudrait mieux que la veste de
chasse et son chien aux talons.
--Sans doute, mais il n'a pas voulu quitter sa vieille tante aveugle,
seul débris de sa famille, qu'il adore comme un fils. A cause d'elle, il
a renoncé courir le monde.... Et ici ils vivent tranquillement à deux
avec cinq ou six mille livres de rente. Je dis tranquillement, non pour
lui, car Dieu sait s'il est tourmenté par une idée fixe, qui le hante
jour et nuit: il voudrait pouvoir racheter les ruines du château de ses
pères, qui ne furent jamais à vendre en lots séparés, un coin de parc et
ses ruines, seulement. L'Anglais n'a jamais voulu en entendre parler...
et d'ailleurs, seraient-elles à vendre, sa mince fortune n'y suffirait
pas.... Voilà le papillon noir de sa vie....
--Et qui l'empêchait d'épouser une femme riche dans le pays? A Dol, à
Combourg, à Fougères, il n'en doit pas manquer qui se fussent trouvées
heureuses et honorées de porter son nom, et dont la fortune....
--C'est précisément ce que lui a souvent répété Mlle Berthe, sa digne
tante, aveugle très clairvoyante, je vous assure. Mais il a constamment
répondu qu'il n'était pas un coureur de dots. Voilà son dernier mot et
où nous en sommes.
--Quel singulier personnage! reprit Alise, moitié songeuse, moitié
souriante. Il faudra sans doute que la demoiselle qui pourrait en
vouloir vienne lui demander sa main. C'est le monde renversé. Il s'est
fort peu inquiété, du reste, du portrait flatteur et à grands traits que
tu esquissais de mon humble personne... et comme il a dégringolé dans
l'escalier avec son quadrupède, quand tu lui as parlé de ses ruines et
de Maître Gerbier!
--Chez lequel vous dînerez aujourd'hui avec M. Grandperrin. Il doit
arriver ce soir à six heures précises. Le notaire invitera peut-être
aussi M. Albert, et bien que très sauvage, il acceptera, pour la
question qui l'intéresse si gravement... j'en mettrais ma main au feu.
[Illustration]