A. L.

[Illustration]

I

Le vieux château de Rhuys ne s'était pas relevé de ses débris depuis le

siècle dernier. Presque aux limites de nos deux plus belles provinces,

dans cette région voisine de la mer, où l'austère Bretagne commence à se

fondre dans la grasse Normandie, mais assez loin pourtant de nos lignes

de fer et des grandes routes départementales, il était fort peu connu

des archéologues, il y a quelques années. De rares paysagistes,

marcheurs infatigables que rien n'arrête, savaient seuls qu'on trouvait

là, dans un pli de vallée, trois fragments remarquables de

l'architecture oubliée d'un autre âge: la haute arcade d'une chapelle

antique, dont la courbe hardie était enveloppée de rosiers sauvages; un

escalier tournant, vrai bijou d'orfèvrerie qu'un chèvrefeuille

enguirlandait de ses fleurs, mêlées aux grappes vermeilles des

viornes-obiers; escalier surpris de ne plus conduire nulle part, et dont

la dernière marche tronquée s'arrêtait brusquement en plein ciel; enfin,

une grande rosace intacte dans sa rondeur, dentelle de pierre brodée à

jour, et suspendue par des points d'attache invisibles, comme une toile

d'araignée gigantesque, entre deux massifs de hauts châtaigniers. Elle

était absolument veuve de tous ses vitraux à riches enluminures, mais en

revanche, laissait transparaître la rougeur des aurores et les adieux

pourprés des soleils tombants. On eût dit que la nature et l'art

s'étaient donné le mot pour faire un mariage pittoresque des plus

heureux entre ces vénérables débris et ces luxuriantes floraisons.

A l'arrière-plan des ruines, sous le tapis vert mat des lentilles d'eau,

de longs étangs dormaient à perte de vue entre d'interminables rangées

de hêtres. La perspective avait quelque chose d'étrange, de féerique et

de légendaire. On ne voyait jamais personne au fond des avenues, mais

parfois deux sveltes amoureux, en robe fauve et lustrée, un chevreuil et

sa chevrette, venus en curieux jusqu'au bord des anciennes douves, vous

regardaient passer de leurs grands yeux naïfs, aussi tranquilles dans ce

vieux parc oublié que sous les hautes futaies de la _Belle au bois

dormant_.

Il existait pourtant dans la contrée un comte de Rhuys, de la vraie

souche des anciens maîtres féodaux, mais ces ruines ne lui appartenaient

pas, et jamais il n'avait pu racheter ces précieux souvenirs de famille.

C'était d'ailleurs un singulier personnage: A vingt-trois ans, après

avoir achevé son droit à Rennes et commencé sa première année de stage à

Paris, il ne put voir longtemps la majorité de ses collègues plaider le

_pour_ et le _contre_ avec la plus scandaleuse indifférence:

«Décidément, pensa-t-il, je ne veux pas vivre d'un métier pareil.»

Avec son intelligence et son nom, il eût pu prétendre à une position

fort enviable dans la magistrature, mais à la condition d'être rivé du

matin au soir sur le même siège, pour n'assister, en définitive, qu'au

désolant spectacle de nos infirmités morales: cette honorable immobilité

ne souriait pas à sa vive et franche nature expansive, impressionnable

parfois jusqu'à l'invraisemblance. D'autre part, il se souciait

médiocrement du régime militaire, et ne sentait en lui aucune vocation

prononcée pour entrer dans les Ordres....

Il se trouvait donc étrangement dépaysé à notre époque essentiellement

pratique, où il faut être classé, enregistré, étiqueté, numéroté,

immatriculé, pour devenir quelqu'un ou quelque chose; à moins

d'aptitudes industrielles ou commerciales de haut vol ou de grande

aventure, grâce auxquelles, les affaires étant surtout l'argent des

autres, on arrive à une fortune rapide ou au train _express_ filant à

toute vapeur sur la frontière du Nord.

Après avoir jeté sa toque et son rabat, notre gentilhomme s'en revint

tout droit au petit bourg de Rhuys, retrouver la seule personne de sa

famille qui lui restât encore au monde, la soeur de son père, une sainte

et bonne vieille demoiselle qui, aux tristes jours de l'émigration,

avait beaucoup souffert, beaucoup pleuré, beaucoup brodé, se perdant les

yeux à cette ingrate besogne de fée. Plus tard elle était devenue

aveugle tout à fait.

Quand elle entendit la voix de son neveu revenant, elle ne put d'abord

en croire ses oreilles. Elle se leva en sursaut de son fauteuil; mais

étant seule et ne pouvant prendre son élan dans les ténèbres, toute

droite et immobile, elle attendit. Et quand elle put étreindre ce cher

et unique enfant de son frère défunt, elle l'embrassa convulsivement, le

toucha, le respira, se haussa sur la pointe de ses petits pieds pour

mieux envelopper son cou de ses deux mains qui tremblaient, et resta

longtemps sans pouvoir parler. Albert Rhuys la remit doucement dans son

fauteuil, et s'agenouillant devant elle en lui baisant les mains:

--Bien-aimée tante Berthe, lui dit-il, ne soyez donc pas émue à ce

point. Je reviens en santé, en très bonne santé, les joues rose vif

comme une vraie pomme normande... et rondes... à y mordre de toutes

vos lèvres.... Là... recommencez... Si j'ai quitté Paris brusquement,

sans vous écrire, j'ai eu tort.... J'aurais dû vous prévenir!...

Mais... tenez... j'aime mieux vous le dire tout de suite... je ne veux

être ni avocat, ni juge, ni commerçant, ni industriel, ni quoi que ce

soit au monde. Après neuf ou dix ans de collège entre quatre grands

murs, dix ans de prison qui vous ont coûté cher; après trois années de

ma sèche école de droit, et presque six mois de stage, j'en ai assez,

j'en ai trop de cette vie renfermée. Je n'aurais pas le courage de

continuer mes jours dans un cabinet d'affaires ou l'enceinte mal

odorante d'un tribunal. Je veux vivre enfin en liberté, au grand air,

avec vous, ma tante chérie. Je viens vous revoir, pour vous entendre,

pour vous aimer, car je ne vous ai ni assez vue, ni assez aimée jusqu'à

présent. Nous avons trop vécu séparés l'un de l'autre. Il me tarde de

réparer tant d'années perdues pour le coeur. Nous ferons tous deux, vous

appuyée à mon bras, de longues promenades au soleil, qui ne vous

fatigueront pas. Et le soir, aux veillées, je vous relirai lentement

tous les beaux livres que vous préférez, tandis que vous tricoterez à

l'aise vos petites jupes de laine pour les fillettes des pauvres gens.

Et il nous restera encore de longs jours bénis à passer ensemble pour

nous aimer.

La pauvre femme était folle de joie, et ne savait que répondre à tant

d'affectueuses câlineries très sincères, échappées d'un coeur débordant.

Elle fut vraiment très heureuse d'abord, se laissant vivre sans

arrière-pensée, et sentant remonter en elle comme une sève des vieux

jours. Mais peu à peu les réflexions soucieuses reprirent le dessus.

Elle gardait son idée fixe, se réservant tôt ou tard de remettre les

arguments sérieux en ligne de bataille.

Par une singularité curieuse chez certains aveugles, malgré les rudes

épreuves du passé, malgré l'affreuse nuit qui depuis vingt ans s'était

faite autour d'elle, les pensées de Mlle Berthe n'étaient pas

généralement tristes. Depuis longtemps résignée à vivre de prières et de

recueillement, déshabituée de voir avec ses yeux réels toutes nos

laideurs contemporaines, elle vivait réfugiée en elle comme dans une

sainte chambre noire qui ne tamisait plus que les rayons d'or des beaux

souvenirs. Il lui suffisait de regarder en elle pour y trouver toutes

les richesses du monde intérieur. Sous son petit bonnet ruché, d'où

s'échappaient quelques touffes de cheveux blancs, très doux à voir, son

visage pâle à tons d'ivoire rayonnait d'une beauté surnaturelle. Certes

l'âge y avait imprimé ses rides; mais irradiées et peu profondes, ces

rides étaient belles: elles racontaient simplement toute une vie de

sainte abnégation, d'humble héroïsme et de piété fervente.

Donc, un matin qu'Albert promenait Mlle Berthe, par un chaud soleil

qu'elle n'apercevait plus, mais dont les rayons vivifiants passaient

comme une caresse de velours sur ses paupières closes, presque heureuses

ce jour-là, la petite vieille aborda résolument la question d'avenir:

--Mon cher enfant, réfléchis un peu.... Quelle figure feras-tu dans le

monde avec nos cinq ou six mille livres de rente? Car, tu le sais, voilà

tout ce qui nous reste.

--Mais j'espère bien ne pas faire trop mauvaise figure, reprit-il

presque en riant. Ici, nous ne sommes pas à Paris; et d'ailleurs, vous

devez me rendre cette justice, que je ne ressemble guère à l'Enfant

prodigue; ce serait plutôt le contraire. Loin de vouloir m'échapper à

tire d'ailes de mon cher coin natal, c'est toujours à contre-coeur, et

pour vous obéir, que j'en suis parti... et durant toutes mes absences,

à mon gré beaucoup trop prolongées, je n'étais tourmenté que d'un

éternel esprit de retour. Maintenant que me voilà revenu, je me trouve

très bien ici. Pourquoi changer? Je n'aime pas le jeu, n'ai point la

folle passion des voyages lointains, ni des toilettes extravagantes,

toutes causes de ruine... et il me semble que jusqu'à présent nous

avons très bien pu faire face à toutes nos dépenses, et même au delà.

--C'est bel et bien pour le présent, reprit-elle, mais l'avenir? Je ne

serai pas toujours là pour veiller à l'ordre de la maison, je me sens

lasse, et peut-être le temps n'est pas loin.... où... tiens... j'ai

froid rien que d'y songer....

--Il est encore loin, ce temps-là, grâce à Dieu, reprit Albert vivement.

Pourquoi vous mettre en tête de ces idées noires? Vous marchez droit

comme une demoiselle de vingt ans, les années n'ont aucune prise sur

votre petit corps robuste, vous avez passé vaillamment l'âge des

crises, et vous êtes au beau fixe de la vieillesse en fleur, qui vaut

mieux assurément que les maturités chancelantes comme on en voit tomber

tous les jours.

--Tu plaisantes, et tu détournes la question. Tu sais parfaitement ce

que je veux dire, et tu fais la sourde oreille. Tu ne peux pourtant pas

vivre seul, il te faudra tôt ou tard une femme à ton foyer... quand je

ne serai plus là.... Sans trop attendre... lorsque tu voudras, tu

pourrais fort bien....

--Négocier un mariage avantageux, n'est-ce pas? Ma foi, non, ce n'est

pas là ma manière de voir.

--Tu ris comme un grand enfant des choses les plus sérieuses....

--Trop sérieuses, ma tante, beaucoup trop sérieuses pour moi.

--C'est donc bien effrayant qu'une belle et pieuse jeune fille, heureuse

de porter notre nom, qui mettrait sa petite main blanche toute émue dans

la tienne, en souriant de visage dans toute la grâce de son coeur? Sans

courir bien loin, dans la contrée, il en est qui, sans être absolument

très riches, te donneraient une aisance honorable; tu peux les voir, il

en est de fort belles, dit-on, qui ne seraient pas fâchées d'être

vues.... Tu connais les frères, les cousins les grands-parents, qui te

feraient facilement accueil dans une partie de chasse, une promenade,

aux bains de mer, quand tu voudras... au lieu de vivre en sauvage,

comme un ours.... Ma foi tant pis! le mot est lâché.

Mais le neveu restait inflexible sur le chapitre du mariage, il était

encore bien jeune... on avait le temps d'y songer... sa trentaine

n'était pas sonnée.... La pauvre vieille se demandait s'il était pétri

d'un autre limon que les autres hommes, si jamais un regard de femme

n'avait rien éveillé dans ce coeur dormant, ou si quelque passion

profonde et cachée, quelque amour impossible, le rendait invulnérable à

tout autre amour.... Enfin un jour, à bout d'arguments, buttée, perdant

patience, Mlle Berthe lui dit à brûle-pourpoint:

--Fais-moi une promesse, Albert.

--Volontiers.... Laquelle?

--D'épouser la première femme qui te plaira réellement.

--Je le jure, mais à une condition....

--Dis.

--C'est que cette charmante personne voudra bien de moi....

--Assurément, répondit aussitôt Mlle Berthe. Elle serait donc bien

difficile, murmura-t-elle tout bas; mais elle ne laissa rien voir de sa

pensée, qui s'acheva dans un sourire intérieur.

Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran. · 第 25 / 39 题