I
L'inattendu joue un si grand rôle dans nos pauvres destinées humaines,
qu'un sage du monde antique, un Athénien, disait:
«Pour affirmer avec certitude que tel homme fut heureux, il faut
attendre qu'il ait cessé de vivre.»
Réflexion peu consolante, mais qui trop souvent nous revient en mémoire.
A Rochefort-sur-Mer, Georges avait fait construire une barque de forme
élégante, quillée, toute blanche avec un fin liston bleu.
Par une chaude matinée, suivant les sinuosités de leur petite rivière,
tous deux remontaient le courant, lui aux avirons, elle au gouvernail,
une main à la barre, l'autre pendante au fil de l'eau qui la
rafraîchissait.
Par instants, tous deux se contemplaient et s'enivraient l'un de
l'autre; leurs beaux regards rayonnaient de la sainte joie des coeurs,
lorsque, à un détour de la rivière, dans le demi-jour verdâtre tamisé
par les aunes, en écoutant le frémissement des feuilles, Mésange eut un
frisson brusque, un tressaillement involontaire, et devint toute pâle.
--Qu'as-tu donc, ma pauvre Mésange? froid peut-être. Un bras nu dans
l'eau. C'est imprudent.
--Non, non, c'est autre chose, dit-elle en hochant la tête; une pensée
noire, un pressentiment, une horrible crainte m'a serré le coeur.
--Que veux-tu dire? Parle, je t'en prie! Qu'avons-nous à craindre?
--Je ne sais... mais je souffre d'une vague appréhension dont je ne me
rends pas compte.... Je rêvais que j'étais trop heureuse... que les
grands bonheurs durent peu... je croyais voir passer des nuages dans
notre ciel.
--Songe fantastique, ma belle peureuse.... Et moi qui te croyais brave!
Mais, toute frémissante, elle appuya sa tête inquiète contre la poitrine
de Georges, comme y cherchant un refuge, et l'étreignit convulsivement
de ses deux bras.
Georges lui répondit par un long baiser.
Elle essaya de sourire, mais en vain, et jusqu'au soir resta toute
sérieuse, obsédée par une pensée fixe, comme par une sombre
hallucination....
Bien que Georges l'eût traitée de superstitieuse, ses craintes n'étaient
pas vaines et ne tardèrent pas à se réaliser.
Le mois d'après, nous étions en juillet: de mauvais bruits,
inconsistants d'abord, commençaient à se confirmer. Dans l'air passaient
déjà de vagues rumeurs de guerre et comme des bouffées d'orages
lointains.... Les événements marchent vite, ainsi que les morts de
l'ancienne ballade d'outre-Rhin.
Pour la première fois depuis le commencement du siècle, avant de s'en
être aperçue, la France avait l'ennemi aux frontières et se trouvait
brusquement envahie.
Se reposant un peu trop peut-être sur de glorieux souvenirs et ses
grandes conquêtes d'autrefois, elle se croyait forte et plus qu'en
mesure de résister, tandis que rien n'était prêt pour la défendre.
Nous étions en juillet de l'année terrible.
Aujourd'hui que les plus braves des deux armées reposent, pour la
plupart, dans la grande égalité de la mort, gardons-nous de
récriminations rétrospectives et de larmes déclamatoires. Assurément,
mieux vaudrait oublier; mais qui peut oublier? Ne rien taire est un
devoir grave. Le passé doit éclairer l'avenir.
Que ceux qui restent et ne peuvent être consolés nous pardonnent du
moins si nous touchons d'une main pieuse à de profondes douleurs encore
mal endormies.
Les hommes de terre ne suffisant pas à la défense de Paris, on fit appel
aux hommes de mer. Lorient, Toulon, Brest, Cherbourg, Rochefort
fournirent leur contingent. De tous les points du littoral, on répondit.
Quand, aux dernières nouvelles, plus sombres que les précédentes;
Georges Paulet interrogea Thérèse, simplement du regard:
--Va, dit-elle, répondant la première à sa pensée. Fais ton devoir; je
serai courageuse.
--Tu viens, Baptiste? avait demandé Georges.
--Oui, mon commandant.
Deux jours plus tard, tous deux s'enfermaient dans Paris assiégé.
Nous ne raconterons pas tous les épisodes funèbres de ce désastreux
hiver. Nous tournerons d'une main rapide la page marquée de noir dans le
grand livre de nos annales. D'autres, plus tard, diront mieux que nous
les scènes d'héroïsme obscurément accomplies, les sentinelles perdues
frappées en silence et tombant à leur poste dans les brumes glacées de
la nuit. Nous nous bornerons aux quelques détails indispensables pour
l'intelligence de notre récit.
Dans le premier effarement de la grande ville investie, renfermée dans
un cercle de feu, nos marins arrivèrent simplement, sans cri, sans geste
et sans phrases, comme de braves gens qui accomplissent un devoir.
Avec leur habituel sang-froid et une rigoureuse discipline, ils se
multiplièrent sans bruit, heureux d'obéir à des chefs intelligents et
graves, que tous aimaient et respectaient.
Répartis sur divers points de la ceinture, où rien n'était encore
préparé, ils déployèrent une activité surhumaine, et grâce à eux, tous
nos forts, mis en état de défense, purent décemment répondre au feu de
l'ennemi.
Le 21 décembre, Georges Paulet et son matelot se trouvaient à l'affaire
du Bourget, héroïque et funèbre journée, qui jette un éclair de gloire
sur le fond noir de nos souvenirs, et que certes nos adversaires
n'oublieront pas.
Tandis qu'eux, abrités, tiraient à coup sûr du trou des caves, des
fenêtres des maisons, des rues barricadées, des murs crénelés d'un parc,
nos marins, tête haute et la poitrine en avant, sans détacher leur fusil
de l'épaule, attaquaient au pas de course, hache à la main, comme à
l'abordage, sous Jean-Bart et Duguay-Trouin.
Ce fut là, dans une lutte inégale et terrible, que tombèrent trois cents
des nôtres, humbles et stoïques serviteurs d'une grande cause. La
plupart d'entre eux savaient qu'ils n'en reviendraient pas, mais
s'étaient dit que leur exemple était bon, et c'est avec une âpre joie
qu'ils s'en allaient dans la mort.
Que de jeunes et vaillants coeurs cessèrent de battre ce jour-là! Que de
beaux et francs regards éteints pour jamais! Quelles mains robustes et
loyales brusquement refroidies, crispées dans une dernière étreinte sur
la grande hache de combat!
De toute cette ardente et sérieuse jeunesse, emportée d'un souffle
épique, comme si Jeanne d'Arc et Marceau revivaient en elle, restèrent
quelques flaques de sang noir éparses dans la neige.
Quand Georges Paulet tomba, d'un coup de feu en pleine poitrine, son
matelot s'agenouilla pour arracher l'uniforme et de la main chercha son
coeur, qui ne répondait plus. Il voulut emporter son maître, mais
presque aussitôt, frappé lui-même, il s'affaissa sur le corps de son
lieutenant.
Il ne reprit connaissance que deux nuits après, sur un froid grabat
d'hôpital, la tête enveloppée de linges saignants, à la lueur d'une
pâle veilleuse qui tremblait sous les voûtes.
--Mon commandant? où est mon commandant? furent ses premières paroles.
--Derrière l'église, où sont couchés les braves, répondit un camarade,
du lit voisin.... Il était encore temps pour toi... et pour moi.... Les
brancardiers nous ont ramassés.... Mais ceux qui dorment sont plus
heureux que nous.
La paix signée, après un séjour de trois longs mois à l'hôpital,
Baptiste revint seul au Moulin des Prés, avec une large balafre à la
tempe gauche et un crêpe au bras.
A Saint-Christophe, tout le monde prit le deuil. Bien que le souvenir de
l'héroïque défunt fût encore tout récent dans les coeurs, personne
n'osait en parler, dans la crainte de faire déborder le torrent des
larmes. Tous y pensaient, les yeux se comprenaient, mais les bouches
restaient muettes.
--Baptiste, avait dit Guillaume Desmarennes au matelot, si rien ne
t'appelle ailleurs, reste avec nous, mon garçon. Ici le travail n'est
pas trop rude. Regarde-toi comme faisant partie de la maison. Ta vie est
assurée, et chacun aura pour toi les égards qui sont dus à un digne
serviteur respectant comme nous la mémoire de celui que nous pleurons.
Baptiste avait accepté. Il eut son installation à part, dans une cabane
rustique, mais bien aménagée, où il remisa les filets, les verveux et
les nasses, les perches et les avirons des barques et des bateaux, et
tous les engins et instruments de pêche.
C'était au fond du grand parc, non loin du cher pavillon où, quelques
mois avant, s'abritaient, comme dans un nid d'amour, les pauvres
bienheureux au bonheur si rapide, sanctuaire à jamais voilé depuis à
tous les yeux profanes, où portes et fenêtres restaient hermétiquement
closes.
Après son travail de la journée, Baptiste, à l'heure du souper,
racontait parfois les divers épisodes de l'année terrible, et les
misères du siège, aux paysans de Saintonge revenant de leurs vignes ou
de leurs champs de blé; gens paisibles qui, dans nos temps modernes,
sont restés si loin du bruit des guerres. A chacun son tour: ils en ont
eu leur bonne part autrefois.
A l'époque de saint Louis, de Charles IX et de Louis XIII, ils ont assez
largement payé leur tribut. La bataille de Taillebourg, le siège de la
Rochelle, la prise de Saint-Jean-d'Angély, ont laissé chez les
arrière-petits-fils comme de vagues réminiscences lointaines des luttes
religieuses où ligueurs et parpaillots se portaient de si rudes coups,
au temps des grandes amours et des vigoureuses haines.
Mais voilà des siècles que les vignerons de Saintonge sont bien
tranquilles chez eux. Aussi les narrations de Baptiste, rapides et
colorées comme les récits des marins primitifs, leur semblaient-elles
des chroniques toutes neuves, attrayantes comme les fabuleuses légendes
d'un autre âge.
Peu à peu on se reprit à vivre à Saint-Christophe. Le train régulier des
affaires, la bruyante activité du moulin, les arrivages de blé, la vente
des farines, le bruit des longues charrettes allant et revenant de jour
et de nuit, et la récolte des foins, et la moisson, et la vendange,
occupèrent plus ou moins tout le monde.
Me Guérineau, l'avocat; Verdier, le notaire; le docteur Laborde
revinrent d'abord à de rares intervalles, puis régulièrement, comme
autrefois, déjeuner ou dîner à la maison.
Me Guérineau était certainement un de ceux qui avaient le plus
douloureusement ressenti la perte de Georges Paulet, son ami d'enfance
et son plus cher camarade, mais lui-même évita plus d'une fois de
prononcer son nom, d'abord à cause du grand deuil trop récent de
Thérèse, par crainte de toucher à des plaies encore vives; puis, par
habitude, soit qu'on y songeât moins, soit que, dans le tumulte et le
mouvement des affaires courantes, l'oubli, comme une mousse sur les
arbres, eût envahi par degrés une bonne partie des pensées quotidiennes.
De sorte qu'au bout de quelques mois on finit par ne plus en parler,
bien que sa mémoire restât profondément gardée dans le silence des
coeurs.
Quelques jours avant la funèbre nouvelle, Thérèse avait fait une grave
confidence à Mme Desmarennes: elle avait senti vaguement quelque chose
d'inconnu tressaillir en elle. Prise du fol espoir d'être mère, de voir
revivre dans un fier garçon bien à elle l'image du cher absent tant
pleuré, elle s'était quelque temps rattachée à ce dernier lambeau
d'espérance; mais, trop vite déçue dans son rêve, la jeune et sombre
veuve était retombée, de tout le poids de son coeur, dans sa résignation
muette, vouée simplement désormais au culte religieux des stériles
souvenirs.
La seconde année de son deuil, vers la fin du printemps, Mme Desmarennes
avait dit à sa fille:
--Thérèse, je vois bien que notre santé s'altère.... Rester ainsi,
toujours au même endroit, ce n'est pas vivre, mais végéter. Il serait
bon de changer d'air. La saison sera belle et chaude. Que dirais-tu de
Royan-les-Bains? Si nous allions y passer deux mois? Pour ma part, j'y
retournerai volontiers si le voyage t'agrée. Qu'en penses-tu, ma fille?
--Mon père viendrait-il?
--Nous accompagner, si tu le désires. Cela te distraira sans doute un
peu, et, dans tous les cas, vaudra mieux pour nous que de piétiner
constamment sur place, avec toute une légion de pensées noires qui nous
obsèdent jour et nuit. Si tu m'en crois, nous partirons en juillet.
--Comme vous voudrez, répondit Thérèse, avec son pâle sourire de
résignée à qui tout semble indifférent.
La belle saison venue, Mme Desmarennes et sa fille louèrent à Royan le
chalet des Pins, où Desmarennes resta deux jours avec elles, et vécurent
là, non précisément comme deux recluses, mais très modestement et comme
dans un monde à part, sans se mêler à la foule tumultueuse et bariolée
grouillant aux bains de Pontaillac ou au théâtre du Casino; se bornant,
pour toute société, aux deux familles qui étaient venues les rejoindre,
celle du docteur et celle du notaire. Me Guérineau lui-même apparaissait
quelquefois, entre deux plaidoyers, au bord de la mer, pour y retremper
son éloquence, assurait-il avec la verve enjouée et par instants
gouailleuse qui était le vrai fond de son caractère.
Thérèse avait officiellement fini son deuil, et obéissant à l'étiquette
mondaine, avait quitté ses robes noires, pour ne pas attirer trop
longtemps l'attention des indifférents sur ses afflictions
personnelles, gardant pour elle seule le secret de sa douleur intime et
profonde; mais, comme d'instinct, elle avait renoncé aux couleurs
claires et aux nuances gaies d'autrefois. Ses toilettes habituelles
étaient toujours plus ou moins sévères, en harmonie avec le ton sérieux
de ses pensées.
Bien qu'elle descendît rarement sur les plages, elle devint bientôt,
malgré elle, le point de mire des lorgnettes et des longues-vues (rien
n'échappe à l'oeil désoeuvré des curieux qui s'ennuient); et peu à peu
les espérances des prétendants commencèrent à renaître. Une jeune veuve,
très belle encore, sans enfants, fille unique dont la fortune était par
avance cotée à son chiffre, intéressait au plus haut point tous les
élégants à bourse mince qui ouvrent si facilement leur bouche de fretin
vulgaire à l'hameçon d'argent.
Quand elle sortait avec sa mère pour une promenade à pied tout
simplement, du côté de Saint-Georges ou de Saint-Palais-sur-Mer, tous
les regards étaient braqués sur elle. On se montrait de loin cette jeune
femme aux sourcils froncés, aux lèvres serrées et ne souriant jamais. On
se demandait, avec une curiosité désobligeante, si parmi les beaux
élégants de la contrée personne ne pourrait tôt ou tard réveiller un
éclair dans ces grands yeux si obstinément voilés; si ce coeur en deuil
de son premier amour resterait à jamais fermé; et, en attendant la
solution du problème, on avait baptisé la jeune femme d'un surnom. On
disait la _Carmélite_ en parlant d'elle.
Thérèse et Mme Desmarennes avaient fait une excursion à la
Pointe-de-Grave; elles étaient descendues à Soulac, dans la vieille
église souterraine si profondément enfouie dans les sables. Une autre
fois, par un jour de calme exceptionnel, elles avaient pu aborder à
Cordouan, au phare planté sur un écueil à quatre lieues des côtes, et
qui, de loin, par les temps clairs, se dresse en champ d'azur comme une
haute aiguille blanche.
Thérèse monta jusqu'au sommet de la tour, d'où le magnifique panorama de
la Saintonge et du Médoc se déroulait à ses yeux dans les splendides
lueurs d'un soleil tombant.
Si l'aspect de la mer élargit les pensées et rend plus solennelles les
saintes joies des heureux, en revanche, pour ceux qui souffrent, elle
fait plus grande la solitude des coeurs. Vue de si haut et de si loin,
cette plaine bleue qui s'en allait à l'infini lui semblait immense et
éternelle comme son premier amour.
--Quel admirable décor, pensait-elle, pour notre pauvre bonheur perdu!
S'il était encore là, celui qui depuis deux ans ne peut rien voir ni
rien entendre!
Elle se sentit défaillante, et, prise d'un frisson mortel, eut une vraie
crise de larmes. Mais elle essuya vite ses joues en entendant derrière
elle le pas de sa mère montant les dernières marches de granit.
--Tu as pleuré, ma fille?...
--C'est le grand vent de mer qui nous fouette les yeux, répondit-elle en
essayant de sourire.
--Descendons, tu n'y tiendrais pas.
D'autres fois, levée avec le soleil, elle s'en allait toute seule,
emportée par son bel arabe noir, jusqu'à la descente pittoresque et
sauvage où commence la Grande-Côte. Narines ouvertes et la crinière au
vent, Mistral semblait aspirer dans la brise de mer comme un souvenir du
pays natal. A l'aspect de ces larges grèves étalées à perte de vue,
l'impressionnable et fin pur-sang, dans sa noble intuition de race,
rêvait de ces grands déserts de sable où dormaient ses glorieux ancêtres
d'Orient. Il semblait entrevoir, comme par un effet de lointain mirage à
travers les âges, ces merveilleuses contrées d'outre-mer qu'il n'avait
jamais connues, mais qui lui apparaissaient comme dans une perspective
étrange, à la fois lumineuse et confuse.
Et Thérèse et Mistral, lancés tous deux à corps perdu dans ces grands
espaces libres, s'enivraient de la fraîcheur des brises, dans leur
course vertigineuse, aérienne et rapide comme un vol.
Un de ces jours-là, Thérèse commit une grave imprudence à son retour. Au
lieu de suivre, à gauche, dans les sables, le chemin tout tracé par la
roue des voitures, elle descendit à droite jusqu'au Puits-de-Lauture, où
le flot de marée s'engouffre avec des bruits de tonnerre.
De nombreux spectateurs, déjà groupés sur la falaise, regardaient, comme
à un décor de théâtre, jaillir par le trou béant les formidables flocons
d'écume.
Elle aussi voulut voir de près, mais sans descendre de cheval, le
curieux phénomène, et poussa Mistral en avant. Mal lui en prit: Mistral
regimba, d'abord effrayé du bruit; puis, hennissant et flairant la mer,
il s'arrêta court, humilié d'abord d'engager son fin sabot d'arabe sur
des roches de granit, coupantes comme des lames de rasoir, et qui
eussent effarouché des pieds de mule. L'écuyère s'entêta, la bête
s'obstina. Un coup de cravache bien cinglé répondit à son hésitation. Et
Mistral, bondissant sous l'outrage, se leva tout droit et, baissant
l'oreille, partit comme une flèche vers l'abîme où ils allaient
infailliblement rouler et disparaître tous deux.
Mais du groupe des curieux quelqu'un s'élança, se jetant à la tête du
cheval, et d'une main de fer lui comprima les naseaux.
Mistral s'abattit presque au bord de la falaise; Thérèse, dégagée de
l'étrier, se releva sans aucun mal apparent.... Mistral se remit sur
pied en boitant, mais il n'en fut pas de même du courageux sauveteur,
gisant inanimé sur les roches, tout pâle, avec un flot de sang qui lui
jaillissait des lèvres.
Le danger disparu, la foule s'approcha pour voir et fit cercle autour de
l'homme tombé.... C'était un jeune garçon imberbe, d'une vingtaine
d'années au plus. Sa fine chemise de batiste, déchirée par endroits,
laissait voir une poitrine toute blanche, labourée de sillons rouges, et
les tempes saignaient sous les cheveux blonds agglutinés. Ses yeux
fermés devaient-ils se rouvrir? Le coeur, interrogé, répondait encore
par de faibles battements. On lui jeta de l'eau de mer au visage, mais
en vain. Rien ne put le faire revenir de son évanouissement.
Deux douaniers, accourus en hâte, le couchèrent sur un brancard, pour le
transporter, avec des précautions infinies, jusqu'à la petite auberge
dominant la hauteur. Un lit de sangle y fut provisoirement disposé.
Quel était ce pauvre garçon? Personne ne le connaissait parmi les gens
du pays. Tout ce qu'on savait de lui, c'est qu'arrivé seul depuis trois
jours par le vapeur de Bordeaux, il avait loué pour la saison un chalet
à Saint-Palais-sur-Mer. Comme signalement, pantalon gris, cravate de
foulard et jaquette bleue... le vent de la côte avait emporté son
béret. Sur lui ni montre ni portefeuille, pas même une simple carte de
nature à éclairer sur son identité.
Le docteur Laborde, mandé d'urgence, n'arriva que deux heures après
l'accident. Thérèse, inquiète et surprise, encore pâle de sa chute et
toute émue du danger que le jeune inconnu avait couru pour elle, était
restée à son chevet.
Dans l'attente, et durant deux mortelles heures, elle put contempler à
son aise et envelopper de tous ses regards ce jeune et courageux garçon,
immobile et les yeux fermés, et qui semblait endormi de son dernier
sommeil.
Plus elle le contemplait et plus elle croyait retrouver en lui une vague
ressemblance avec quelqu'un... vu autrefois, mais à une époque très
lointaine qu'elle ne pouvait préciser.... A qui ressemblait-il? Était-ce
une hallucination de son pauvre cerveau troublé? Il y avait là quelque
chose d'étrange, de mystérieux et de voilé comme l'implacable destin
antique. Elle n'osait s'arrêter sur une telle pensée et frémissait de
se répondre à elle-même.
Enfin le docteur Laborde arriva. Il commença par faire sortir tout le
monde, même Thérèse qui dut s'y résigner, et ouvrit toute grande
l'unique fenêtre pour faire affluer l'air vif du dehors.
Puis il mit un petit flacon sous les narines du malade, qui aspira
longuement et rouvrit enfin les yeux.
Il voulut parler, mais sans pouvoir articuler aucun son; la voix expira
dans sa gorge.
Le docteur l'ausculta, épongea ses plaies, les recouvrit de bandelettes,
mit un doigt sur ses lèvres pour lui imposer un silence absolu et
ordonna une potion calmante pour la nuit.
A Thérèse anxieuse qui attendait sa réponse:
--La convalescence sera longue peut-être dit-il, mais je réponds du
malade. Aucun organe essentiel n'est sérieusement intéressé.... Pas de
lésion interne.... Nous le sauverons. Mais que personne ne le fasse
parler. Pas un mot. Demain, de très bonne heure, je serai là, et dans
trois ou quatre jours nous pourrons le transporter dans un bon lit.
Sur ces entrefaites, Me Guérineau, en quête de toutes les nouvelles,
était survenu. Il avait pris des informations. Cet intéressant jeune
homme, objet de l'attention publique, si rapidement éveillée, avait
loué pour toute la saison le chalet des Grèves, à Saint-Palais-sur-Mer.
Il demeurait à Bordeaux, quai des Chartrons.... Orphelin de père et de
mère, il n'avait pas encore vingt et un ans, et ses tuteur et
subrogé-tuteur veillaient à son immense fortune, en attendant sa
majorité.
--Et son nom? dit vivement Thérèse.
--Henri Paulet, votre jeune beau-frère.
La ressemblance qui l'avait frappée s'expliquait naturellement.
--Et comment se fait-il que je ne l'aie jamais vu ni connu jusqu'à
présent? reprit-elle comme se parlant à elle-même.
--Par une raison bien simple, reprit l'avocat.... Il voyageait dans
l'Amérique du Sud à l'époque de votre mariage... et, depuis, les
circonstances dans lesquelles vous auriez pu le connaître ne se sont pas
présentées.... Depuis votre deuil vous avez toujours vécu dans
l'isolement, en recluse, absolument retirée du monde... et vos deux
familles sont restées comme étrangères l'une à l'autre....
--C'est singulier, reprit-elle... et lui sans doute ne sait pas sans
doute qui je suis... et ne connaît pas le moins du monde la femme qu'il
a sauvée.
--Nous le saurons bien dans quelques jours, répondit sentencieusement
Me Guérineau, puisque le docteur nous affirme sa guérison prochaine.
Dans tous les cas, l'incident n'en serait pas moins curieux pour des
reporters... mais je reste bouche close pour tout ce qui intéresse
votre chère famille.
Malgré les prévisions du docteur et ses potions calmantes, le malade eut
fièvre et délire deux jours et deux nuits, tantôt les yeux grands
ouverts et prononçant des mots incohérents d'une voix à peine
perceptible, tantôt retombant dans une prostration profonde et dans une
somnolence comateuse prolongée d'assez mauvais augure. Enfin, au lever
du troisième jour, on vit apparaître dans son regard quelques lueurs de
raison et dans son état général un vrai retour à la vie normale.
Le docteur, anxieux, malgré son calme apparent, épiait de tous ses
regards la renaissance tardive de son précieux sujet, observant les
phases diverses de son retour à la vie.
Quand le malade rouvrit enfin les yeux, étonné de se voir dans une
chambre d'auberge, cherchant à se rendre compte de son entourage, et
comme mal réveillé d'un mauvais rêve, Thérèse, à son chevet, soufflait
sur une tasse de tisane un peu chaude et attendait l'ordre du médecin
pour la présenter.
Mais le malade, peu soucieux du breuvage, les yeux obstinément fixés
sur la belle et sombre veuve, buvait simplement la femme du regard.
--C'est bien moi!... Sauvée, grâce à vous, dit Thérèse.
Puis, rapprochant la tasse:
--Allons, prenez, fit-elle d'une voix caressante et quasi-maternelle,
mais impérieuse dans sa prière, comme si elle parlait à un enfant.
Il but d'un trait et remercia en baissant la tête. Puis, comme fatigué
d'un premier effort, et doutant de la réalité, il referma les yeux et
retomba sur l'oreiller comme pour retrouver en songe une apparition trop
prompte à s'évanouir.
Le docteur crut comprendre alors que le pauvre garçon avait reçu en
plein coeur une de ces rudes atteintes que les médecins terrestres ne
guérissent pas.
--Diantre! pensa-t-il à part lui, ce cas pathologique échapperait à mon
ministère.
Dès que le malade fut bien couché dans un grand lit horizontal, au
chalet des Grèves, sa convalescence fut beaucoup plus rapide qu'on ne
l'avait d'abord supposé.
On avait fait venir de Bordeaux une vieille servante de la maison, du
nom de Rosalie, portant la grande coiffe des filles de Marennes, et qui
veillait, comme un vrai garde du corps, près du malade qu'elle avait
connu tout enfant.
Si jamais convalescent fut choyé, soigné, dorloté comme un vrai fils de
prince, ce fut assurément le jeune héros de cette aventure.
Le chalet des Grèves n'était pas éloigné du chalet des Pins, où
demeuraient Thérèse et sa mère; et d'autre part la famille Verdier et
celle du docteur s'étaient installées, d'un commun accord, au chalet des
Bruyères, avoisinant la Conche de Vaux.
Quant à Me Guérineau, pour garder, disait-il, sa pleine liberté
d'envergure, il était tout simplement à Royan même, à l'hôtel de
Bordeaux, mais tous les jours un panier de louage le ramenait aux
chalets amis, où les familles en villégiature de mer continuaient
assidûment leurs relations de bon voisinage.
Grâce à la parenté désormais reconnue des familles, il n'était pas rare
de voir réunies dans la chambre du malade, mais parlant à voix basse et
à phrases décousues, Thérèse et sa mère en compagnie de Mmes Verdier et
Laborde, occupées à divers ouvrages d'aiguille ou de crochet, et menant
à bonne fin ces menus chefs-d'oeuvre de dessin et de couleur qui
révèlent à la fois la patience et l'esprit des petits doigts féminins,
pour la plus grande joie des heureux à qui les cadeaux sont destinés.
Un matin que le docteur, après sa première visite, avait bien auguré de
la journée et permis au convalescent de causer un peu plus que
d'habitude, Thérèse se trouva quelques instants seule avec lui....
Sur un pliant, assise au pied du lit dont les rideaux étaient relevés et
continuant son travail de tapisserie (un grand vulcain, papillon rouge
et noir, épanoui sur une branche de tilleul), elle travaillait avec
recueillement, les yeux baissés sur son aiguille, tandis que lui
(qu'elle croyait assoupi) la regardait fixement avec une douceur
infinie.
Bientôt ce regard pesa sur elle dans un silence embarrassant qu'elle
voulut rompre.
Elle se leva vivement, sous prétexte d'arranger les oreillers, qu'elle
tassa d'une main rapide en se rapprochant du malade.
Lui continuait à la contempler, mais sans mot dire, comme si le bruit
d'une parole eût brisé le charme de ses pensées.
[Illustration]