IV

Rentrés en ville vers trois heures du matin, les deux amis continuèrent

à se faire part de leurs impressions.

Couchés dans une grande chambre à deux lits comme d'anciens camarades,

après avoir soufflé leurs bougies, enveloppés de larges draps fleurant

la bonne lessive de province, ils prolongèrent dans l'obscurité leur

intime causerie à l'horizontale.

Georges Paulet ne pouvait parvenir à fermer l'oeil, et ne tarissait pas

sur les trésors de jeunesse, d'élégance, d'esprit et de beauté de la

petite fée de Saint-Christophe.

--A propos, explique-moi donc pourquoi sa mère l'appelle Thérèse et son

père Mésange?

--Un surnom qu'elle mérite bien et qu'on lui a donné quand elle avait

cinq ou six ans, à cause de sa gentillesse et de sa vivacité.... Elle

ne tenait jamais en place, pas plus que le petit oiseau bleu cendré de

nos jardins fruitiers.

--C'est curieux!... Et depuis la femme est restée vive comme l'enfant?

A une autre question, sans doute plus longue et plus sérieuse, que le

marin adressait à l'avocat, il resta sans réponse. Guérineau n'avait

peut-être pas entendu, car bientôt un ronflement sonore et régulier de

l'orateur fit comprendre à Georges qu'il pérorait dans le désert. Il dut

forcément se résoudre à dévider en silence l'interminable écheveau d'or

de ses rêves.

Le lendemain, dans la matinée, entre neuf et dix heures, un assez

curieux personnage se présentait à Saint-Christophe, à la petite porte

du moulin, une longue et large caisse de bois blanc sur son épaule.

C'était ce qu'on appelle un vieux loup de mer, un ancien gabier

d'artimon, ayant suivi Georges Paulet dans tous ses voyages et lui étant

dévoué comme un terre-neuve à son maître.

Fourniment bien astiqué, veste courte, petit chapeau de toile cirée en

arrière, grand col bleu rabattu, large pantalon ballant au-dessus des

chevilles, anneaux d'or fin aux oreilles, et une bonne grosse figure

irrégulière, tellement rouge, cuite et boucanée par les soleils, de

l'équateur, qu'on l'eût dite taillée à coups de serpe dans un bloc

d'acajou.

Il demanda Mlle Julie, fille de chambre de Thérèse Desmarennes.

--Que diable peut bien me vouloir ce garçon-là? se demanda Julie, jeune

paysanne alerte et affriolante comme une soubrette d'opéra comique.

--Que désirez-vous, mon brave, avec un si gros colis?

--Gros, mais pas lourd, répliqua le matelot. Mlle Thérèse est-elle à la

maison?

--Pas encore revenue de sa course à cheval.

--Ah! tant mieux, fit Baptiste avec un large rire. (Baptiste était son

nom.) Nous allons pouvoir tout arranger. Vite, sa chambre, s'il vous

plaît!

Un peu surprise, mais voyant qu'il n'y avait pas à répliquer, Julie

précéda le porteur dans le grand escalier, et le gabier ne fut pas long

à déballer le contenu de sa caisse, mais avec des précautions infinies,

comme une mère pour le trousseau de son enfant.

Il disposa lui-même, au fur et à mesure de l'exhibition, sur la

cheminée, sur les tables, sur les étagères, jusque sur les fauteuils,

tout un stock d'oiseaux rares de la Polynésie et de précieux coquillages

de la mer des Indes que le soleil d'Orient met en couleur à des

profondeurs insondables:

D'abord un oiseau-lyre, presque introuvable aujourd'hui dans les îles de

corail du Pacifique; puis un argus aux plumes caudales d'un dessin et

d'un ton merveilleux; des merles du Sénégal aux reflets métalliques; de

grandes conques marines à bouche de nacre rose, où soufflaient autrefois

les tritons de Virgile; de larges papillons de toutes les nuances: le

noir et vert de l'île d'Amboine, pris à vol ralenti sur la fleur

capiteuse des girofliers; le noir et or, indigène de Ceylan; le noir et

gris perle, en somptueux demi-deuil, des Indes orientales; le grand

azuré du Brésil; et, dans le nombre des menus souvenirs des pays

étrangers, toute une collection d'éventails, rivalisant pour la variété

des formes et la richesse des couleurs avec les oiseaux et les

papillons.

Quand Baptiste eut disposé le tout à sa guise, se reculant un peu, la

main gauche en visière sur les yeux, pour mieux juger de l'effet

produit, il respira longuement comme un homme satisfait.

--Bien comme ça, dit-il; un petit aquarium comme on en voit peu.

--Muséum, voulez-vous dire. De la part de qui? fit la soubrette.

Le matelot mit un doigt sur sa bouche.

--C'est un secret, je n'en sais rien moi-même.

Et il disparut en remportant sa caisse vide, sans qu'on pût en tirer une

parole de plus.

--Moyen singulier de faire une déclaration, se dit tout bas la fine

guêpe d'antichambre.

Georges attendait son homme avec une impatience fiévreuse. Dès qu'il fut

de retour:

--As-tu bien fait tout ce que je t'avais dit?

--Oui, mon commandant. L'oiseau n'était pas en cage. En son absence,

j'ai tout arrimé comme à bord.

--C'est bien. Merci, Baptiste.

--Ah! mon pauvre ami, disait Guérineau à son camarade, comme te voilà

féru en plein coeur! Pas de précipitation, je t'en prie. Ne gâtons

rien.--Je t'aime assez, tu le sais bien, pour ne rien compromettre, et

ne t'engager dans aucune démarche inconsidérée. Laisse-moi donc faire,

je vais étudier sérieusement ta cause, la suivre comme une affaire du

Palais qui serait mienne.

--Mais quand reviendrons-nous à Saint-Christophe? Les pieds me brûlent

et ma tête s'en va.

--Quand reviendrons-nous? Dans trois ou quatre jours au plus tôt; mieux

vaudrait à la fin de la semaine. Heureusement que Desmarennes ne nous a

pas fait encore les honneurs de ses caves, et que nous n'avons pas

visité les chais dont il se fait gloire à bon droit. Ce sera un prétexte

plausible, et nous en profiterons pour rendre visite aux dames.

Le troisième jour (Georges n'eut pas la patience d'attendre le

quatrième), Paulet et Guérineau revenaient à Saint-Christophe dans

l'après-midi; mais, cette fois, ils avaient compté sans leurs hôtes,

absents depuis le matin, pour faire une excursion aux ruines de

Taillebourg, Desmarennes et sa femme en panier, Thérèse (ou Mésange) sur

sa belle petite jument favorite, fine coquette à robe alezan doré,

qu'elle nommait Topaze. Les deux autres bêtes de selle préférées était

un vif arabe noir et lustré connu sous le nom de Mistral, et la Grise,

une bonne et grosse normande qui ne fléchissait pas sous le poids de son

maître, quand Desmarennes accompagnait sa fille.

--A quelle heure doit rentrer la famille? demanda l'avocat.

--Peut-être pas avant la nuit.

--Et le maître de chais, pouvons-nous lui parler?

--Justement, le voilà sur le seuil de sa porte basse.

--Allons faire notre visite aux chais, dit Guérineau.

Bien que vivement contrarié de voir la maison vide, Georges Paulet fit

contre fortune bon coeur et se disposa à partager l'enthousiasme de son

ami pour l'aménagement des caves et des chais de Guillaume Desmarennes,

qu'ils visitèrent en détail, ayant pour introducteur le maître de chai

lui-même.

Il leur fit les honneurs de son domaine avec la majesté d'un suisse de

cathédrale. On commença par le chai principal, au ras du sol, et en

pente, qui suivait dans toute sa longueur, en ligne parallèle, les

bordures d'osier du jardin bas.

Les chais de Saintonge sont de vrais sanctuaires. On n'y voit pas

d'abord en entrant. Une impression de fraîcheur et de ténèbres vous

saisit à la fois, comme à l'entrée des vieilles cryptes romanes. On

marche à tâtons comme un aveugle; puis votre oeil se familiarise avec un

demi-jour crépusculaire aux tons roux, comme dans certains intérieurs de

Van Ostade, élève de Rembrandt (ou digne de l'être). Bientôt toute une

rangée de barriques en bon ordre émerge des pénombres. Les barriques

pleines rendent un son mat, mais si d'un coup sec votre doigt coudé

interroge une futaille vide, un son d'orgue pur et vibrant s'éveille et

se répercute en multiples échos jusqu'au bout du long sanctuaire. Ce

n'est pas une odeur d'encens, de myrrhe ou de benjoin qui vous prend

les narines, comme sous les piliers d'une église, mais le subtil et

tonique esprit de la vigne qui vous pénètre et vous réconforte. Peu à

peu le jour se fait; on commence à voir clair; et, dans une pensée

quasi-religieuse, on suppute l'âge et le nom de ces belles eaux-de-vie,

gloire de nos aïeux, qui vieillissent en paix dans leur bon fût de chêne

solidement cerclé; les unes presque blanches, d'autres jaune paille ou

couleur d'ambre, de trente, quarante, et même soixante ans, sans aucun

mélange adultère; provenant des vignes fameuses qui s'étalent au soleil

sur les deux bords de la Charente, soit dans les régions calcaires et

crayeuses de la rive gauche, reconnues comme les plus favorables

(Gimeux, Mainxe, Segonzac), donnant la grande et la petite champagne;

soit dans les terrains jurassiques et un peu argileux fournissant les

premiers et les seconds bois (le Cluzeaux, Cigogne, Mérignac); puis les

Borderies, provenant de vignes encadrées sans doute par une lisière de

forêts du temps de nos ancêtres;--et jusqu'à des échantillons de crus

inférieurs, tels que les eaux-de-vie de Surgères et d'Aigrefeuille,

destinées à des amateurs moins gourmets ou moins fortunés.

Tout s'y rencontrait, avec certificat d'origine et extrait de

naissance.

Maître Guérineau, quelque peu émerillonné par cette atmosphère

spiritueuse, avouait en toute sincérité, les narines gonflées, que cet

assortiment de futailles vénérables lui semblait moins funèbre que la

double rangée historique des caveaux de Saint-Denis. Il cheminait avec

lenteur et solennité dans un aimable recueillement, et quand les deux

amis passèrent, des chais où vieillissaient les eaux-de-vie, dans ceux

où fermentaient les vins de la dernière récolte, dans leurs barriques à

bondes levées, le bruit ou plutôt le grouillement simultané de leur

écume en bouillons sur trois ou quatre cents fûts en bon ordre qui

chantaient à la fois, ce bruit, à première entente, pouvait se confondre

avec le frémissement continu des hauts peupliers qui frôlaient au dehors

la toiture de ces interminables galeries. Les deux bruits semblaient

être un écho l'un de l'autre.

Jusqu'à six heures du soir, Georges Paulet, en victime résignée, eut le

courage de suivre et d'écouter Me Guérineau, qui se grisait à la fois de

sa parole éloquente et de l'esprit des vins.

Quand ils sortirent des chais comme d'une crypte crépusculaire, en

remontant au grand jour, le marin ne put retenir un cri de délivrance et

de joie.

Un bruit de roues se rapprochait, les maîtres de Saint-Christophe

revenaient, Thérèse en avant, au grand trot de sa vive et coquette

alezane. Devant la porte d'entrée, Topaze s'arrêta court, toute

frémissante sur ses fines jambes de race, le frein blanc d'écume et des

éclairs dans l'oeil. Georges fut souffleté au passage par le vent d'une

longue jupe d'amazone. Courant au devant de l'écuyère, il lui tendit la

main, qu'elle accepta, pour descendre comme un oiseau qui prend terre.

Il était pourpre d'émotion, Thérèse un peu rouge, mais sa rougeur, à

elle, pouvait être mise sur le compte d'une course précipitée dont elle

était encore toute haletante.

Il n'avait pas dit un mot; sa voix lui restait dans la gorge.

--Merci, fit-elle en parlant la première. Êtes-vous bon cavalier,

monsieur?

--Bien que marin, je puis tenir en selle, répondit Georges, croyant à

une fine pointe d'ironie.

--Eh bien! nous verrons, dit-elle.

Desmarennes voulut les retenir à dîner; mais, soit par diplomatie, soit

par discrétion, tous deux refusèrent. Guérineau prétexta d'ailleurs que,

le soir même, il attendait des confrères à sa table: parfait mensonge,

mais qui lui semblait utile à ses vues.

--Eh bien! je n'insiste pas pour aujourd'hui, fit Desmarennes; mais

après-demain, dans la matinée, mes affaires me laisseront libre. Venez

tous deux de bonne heure. Pour mieux faire, je vous enverrai prendre en

voiture; puis nous ferons à cheval une excursion jusqu'au bout des

grandes prairies. M. Paulet pourra se rendre compte des nouveaux

barrages établis sur la rivière, dans l'air vif du matin, et nous n'en

déjeunerons que mieux. Qu'en dis-tu, Mésange?... Seras-tu de la partie?

--Mais volontiers, mon père.

[Illustration]

V

Au jour dit, tout le monde fut prêt.

A l'encontre de certains militaires, raides et gourmés, quand ils

s'habillent en hommes, en bourgeois, comme on dit, Georges Paulet se

trouvait parfaitement à l'aise en costume civil: petite jaquette noire,

pantalon gris, simple béret de laine brun, comme à la campagne.

Quand il mit le pied à l'étrier pour enfourcher Mistral, le bel arabe le

regarda d'abord de travers, en secouant sa crinière chevelue et dressant

sa queue en éventail: d'un vif mouvement de côté, il chercha à le

désarçonner; mais il s'aperçut vite qu'il avait affaire à quelqu'un de

souple et solide, dont la jambe nerveuse l'enveloppait bien. D'ailleurs

le cavalier l'appelait par son nom avec des inflexions câlines dans la

voix, en lui caressant l'encolure. Bientôt Mistral fila doux comme un

chevreuil.

Mlle Thérèse était sur Topaze, en amazone bleu cendré, et coiffée d'un

léger feutre à voilette relevée, ses adorables cheveux châtain clair

noués en arrière, un peu haut sur le cou, comme un gros bouquet à

torsades moirées.

Desmarennes montait la Grise.

Me Guérineau et Mme Desmarennes suivaient, dans un coquet petit panier.

Et, comme acolyte à la caravane, mais également à cheval, miss Flower,

sèche créature anglaise, à dents longues, pouvant avoir la trentaine,

mais accusant quarante ans; bonne écuyère au regard boréal, dont le

coeur, à basse température, devait certainement être au-dessous de zéro.

Ancienne institutrice, elle jouait présentement un triple rôle à

Saint-Christophe: elle tenait bien les écritures pour les nombreux

articles de toilette des fournisseurs; écrivait en pur idiome

britannique aux divers correspondants d'outre-Manche pour les vins et

spiritueux exportés à Londres et à Liverpool, et pouvait au besoin tenir

deux grandes heures au piano pour les sauteries improvisées. Au

demeurant, fille assez bon garçon, tenant les grandes utilités, en

termes de théâtre.--Sur le théâtre de la vie, ces rôles ont souvent leur

emploi. Elle s'était donc fait un nid dans la maison, et touchait

d'assez beaux revenus, en oubliant les orages du coeur.

A côté de Desmarennes, sur la Grise, elle montait Néra, une haute et

longue indigène bai-brun du Yorkshire.

Tout fut arrangé pour le mieux dans cette excursion matinale, et l'amour

y trouva largement son compte.

Miss Flower et Desmarennes, carrément établis sur leurs paisibles bêtes,

comme des gens qui ne tiennent pas à se fatiguer et qui d'ailleurs ont

tout le loisir d'arriver à destination, ralentissaient d'instinct leur

marche aux montées, tandis que Georges et Thérèse, s'interrogeant d'un

coup d'oeil pour un petit temps de galop, enlevaient prestement leurs

montures.

Mistral et Topaze bondissaient en hennissant clair.

Le soleil dissipait les dernières buées de la nuit, qui se traînaient

encore en longues écharpes blanches sur les prés bas et les terres de

labour.

Et, perdues dans les hauteurs du ciel, de petites alouettes invisibles

multipliaient en notes vibrantes leurs trilles d'espérance et de joie.

Quand Georges et Thérèse furent bien seuls, laissant la caravane en

arrière, Mistral et Topaze se remirent au pas, et quelques phrases

rapides furent échangées entre l'amazone et le cavalier.

--Vous devez reconnaître, monsieur, que votre manière d'agir à mon égard

a quelque chose d'étrange, de peu conforme aux vieux usages de notre

monde européen....

Georges se taisait.

--Mais, reprit-elle, l'intention sauve peut-être le procédé.... Julie a

laissé faire votre matelot, et n'a pas eu le courage de réintégrer dans

sa caisse tous les trésors exotiques exhibés à mon intention, sans doute

d'après vos ordres?...

--Oh! mademoiselle, ce pauvre Baptiste eût été si malheureux! répondit

Georges dont la voix frémissait.

--C'est ce qu'a pensé Julie. Il est parti d'ailleurs comme si la foudre

l'emportait.... Pour ma part, toute réflexion faite, je me suis laissé

traiter comme une reine des pays étrangers, qu'on veut se rendre

favorable en abordant dans son île.

Georges répondit par un radieux sourire de gratitude en s'inclinant sur

l'encolure de Mistral.

Désormais, la glace était brisée, les regards s'échangeaient, les deux

coeurs se parlaient.

Topaze et Mistral, dont parfois les fines têtes intelligentes se

rapprochaient, se mordillaient la crinière à dent courtoise.

Ils semblaient tout comprendre et se dire:

--«Comme ils vont bien ensemble tous deux! Comme ils sont bien faits

l'un pour l'autre!»

--Décidément, songeait Thérèse en interrogeant ses plus intimes pensées,

si ce garçon-là veut de moi pour sa femme, je crois bien que je ne

tarderai pas à m'appeler madame Georges Paulet. Ce nom-là me sonne bien

à l'oreille.

En résumé, Georges était bon valseur, avait fort belle tenue à cheval.

Bien que jeune encore (quel âge? vingt-sept ou vingt-huit ans

peut-être), il parlait sérieusement, en homme d'expérience mûri par de

nombreux voyages, ayant souvent changé de ciel.... Comme réserve et

savoir-vivre, elle ne connaissait personne à lui comparer....

Assurément, il se serait jeté à l'eau ou au feu pour elle, afin de

ravoir son bracelet ou son éventail.... L'occasion ne s'en était pas

encore présentée, mais elle n'en doutait pas.... Parfaite concordance

dans les âges... rare harmonie dans les caractères.... Il n'en fallait

pas davantage... d'ailleurs il l'adorait tout simplement... et pour un

convalescent pris encore par intermittences des fièvres malignes de la

Vera-Cruz ou du Sénégal, quel meilleur remède que la sainte fièvre

d'amour?

Ainsi pensait-elle, en relevant sa voilette et attachant sur lui un de

ces francs regards qui sont toute une révélation des coeurs.

En homme bien appris cependant, Georges n'oubliait pas absolument

Desmarennes et quand on arriva, avec une apparence de bon ensemble, au

bout de la grande prairie, le marin écouta fort complaisamment toutes

les explications du gros propriétaire.

Desmarennes lui fit voir d'un coup d'oeil, en suivant la ligne des

peupliers, de longues et solides chaussées, établies avec des rigoles en

contre-bas de la rivière; rigoles alimentées par des vannes sans nombre.

--Quand mes prés ont soif, ajouta Desmarennes, on lève la pale aux

petites écluses, et toute la prairie se trouve inondée comme par

enchantement, à dose et à hauteur voulues. On n'a qu'à baisser toutes

les pales quand les prés ont assez bu.

Desmarennes ne s'en tint pas là. Il voulut initier le marin aux

rendements de ses prairies, lui expliquant la nature des bons fourrages

et lui nommant les principales graminées constituant la valeur de ses

foins exceptionnels; il cita la grande fétuque et le brome, sans oublier

la fléole, la flouve odorante et le vulpin des prés.

Georges écoutait fort obligeamment et paraissait parfaitement se rendre

compte de la prospérité de ces grands herbages, grâce à l'intelligence

et à l'activité du propriétaire, dont les yeux ne s'endormaient sur

aucun détail.

Au retour, le déjeuner fut très animé, les causeries quasi familières.

Il y avait là, comme élément de conversation, quelque chose de plus

intime qu'au grand dîner de la semaine précédente. Quand, vers trois

heures de l'après-midi, Georges Paulet et Guérineau se laissèrent

reconduire en voiture par Desmarennes lui-même, et lorsque Mésange leur

eut dit: «Au revoir, messieurs!» simplement à la manière dont elle

prononça: «Au revoir!» dans la bonne grâce attendrie de l'inflexion et

le rêve du regard, maître Guérineau comprit, à n'en plus douter, que

cette fois les deux coeurs étaient fiancés.

Trois jours après, Desmarennes, à huit heures du matin, entrait comme un

obus dans le cabinet de l'avocat, déjà à son travail et compulsant ses

nombreux dossiers.

--Voyons... maître Guérineau... pas d'équivoque et parlons

sérieusement.... Nous sommes bien seuls... et personne ne viendra nous

déranger?

--A cette heure matinale, ce n'est guère probable, et d'ailleurs je

condamne l'entrée.

Ce disant, il poussa la targette de sa porte et offrit son plus large

fauteuil à Desmarennes, qui s'y installa en essuyant la sueur de son

front et posa son grand chapeau sur la table.

--Savez-vous, maître Guérineau, que votre ami me plaît fort?... Entre

nous, bien sincèrement, dites-moi donc quelle est la position de ce

garçon-là... qui me semble avoir ensorcelé la maison.

--Ce n'est pas un reproche, n'est-ce pas? Posons bien nos prémisses....

Ce n'est pas moi qui vous l'ai jeté à la tête. C'est bien vous qui êtes

venu l'inviter et le prendre chez moi?...

--Assurément.... Mais, enfin, quelle est sa position, présente et à

venir?...

--Comme position officielle, lieutenant de vaisseau... brillant avenir...

le grade de capitaine de frégate en prochaine perspective.... Comme

position pécuniaire... à peu près dix mille livres de rentes

simplement, du chef de sa mère défunte. Le plus riche de la famille sera

plus tard son jeune frère, du second lit, qui possédera toute la grosse

fortune de l'armateur-expéditeur de Bordeaux.

--La fortune, pour moi, c'est quelque chose assurément. J'y tiendrais un

peu, je l'avoue, mais sur ce chapitre-là Mésange voit autrement, et je

ne veux pas la contrarier.... Mais dans l'espèce, comme vous dites, moi

je vois encore de très sérieuses difficultés.

--Lesquelles? fit l'avocat.

--Dans le cas où votre ami se prononcerait, je vous avoue franchement

que je ne veux pas d'un gendre qui serait en route continuelle, ballotté

du cap Horn au cap des Tempêtes; aujourd'hui sur la côte de Guinée,

demain à Madagascar, avec une pauvre fille à la maison, noyée dans un

déluge de larmes à propos de son cher absent. D'autre part, comment

faire? En France, un officier de marine ne peut pas, comme en

Angleterre, prendre sa femme à bord pour une traversée, à moins, dit-on,

d'être contre-amiral. Et nous n'en sommes pas encore là. D'ailleurs,

quand bien même il le pourrait, je ne tiens pas à ce qu'un étranger

m'emporte ma fille et me laisse dans une maison vide.... Comment faire?

--Dame! je ne vois qu'un moyen qui me semble très simple.

--Lequel?

--Une bonne démission. Georges Paulet a fait ses preuves au Mexique et

au Sénégal. Il est encore souffrant de son dernier voyage.... En temps

de paix, il peut très bien renoncer définitivement à la vie d'aventure.

--Voilà, précisément, où je voulais en arriver, répondit Desmarennes

comme allégé d'un grand poids qui lui étouffait la poitrine.... Qu'il

donne sa démission, autrement il ne sera jamais mon gendre.... C'est un

homme à la mer.... Voilà mon ultimatum.

--Rien n'est donc encore désespéré, répondit l'intelligent avocat en

dissimulant sa joie.... Laissez-moi négocier cette affaire-là.... Vous

savez parfaitement que vous parlez avant tout à un homme d'honneur qui

vous aime et vous estime profondément et ne trahirait en rien vos

intérêts de coeur ou d'argent, n'est-ce pas?

--J'en suis convaincu....

--Eh bien... je ne dirai absolument rien à Georges Paulet de notre

entrevue de ce matin... et je vais l'interroger sérieusement sur ses

intentions.... Si, comme je veux l'espérer, le navigateur renonce

définitivement aux voyages, et désire fixer sa tente au bord de votre

petite rivière, comme un gendre bienheureux et dévoué... il

contribuera, assurément, à la joie tranquille de vos derniers jours, qui

sont encore très loin, grâce à Dieu et à votre constitution robuste, qui

vous permettrait d'enterrer tous les gendres.

Desmarennes remercia l'avocat d'un large sourire. Il pourrait donc

garder sa fille, sa fille bien mariée et vraiment heureuse. Ne lui

avait-elle pas dit, la veille: «Mon père, si vous voulez me donner un

mari, choisissez M. Georges Paulet, je n'en veux pas d'autre»?

Le jour même, Guérineau se proposait de dire à Georges:

--Mon ami, donne ta démission, autrement tu n'auras jamais la fille; je

connais Desmarennes, il ne bronchera pas.

Donner sa démission!... L'officier de marine y avait déjà songé....

Certes, renoncer à la mer et à ses belles perspectives d'avenir, si

jeune encore, à vingt-huit ans, au premier abord cette décision lui

semblait un rude sacrifice.

S'il était au moins capitaine de frégate!... Mais quand parviendrait-il

au grade d'officier supérieur, dans un temps de paix profonde et pour

longtemps assurée? Qui pouvait le dire?

C'était aussi difficile à savoir par avance que de sortir de la Région

des Calmes avec un navire à voiles avant l'usage de la vapeur.

D'autre part, il devait le reconnaître, il avait déjà suffisamment fait

ses preuves en mer, et même sur terre, dans des circonstances graves.

Plus d'une fois porté par ses chefs à l'ordre du jour, à la rigueur il

avait bien droit au repos.... Sa santé se trouvait déjà compromise. Son

devoir strict de marin ne l'empêchait donc pas d'obéir au voeu le plus

cher de son coeur.

Qui peut d'ailleurs se vanter de connaître l'impénétrable avenir? Les

circonstances présentes se trouvant toutes favorables, s'il ne se

prononçait pas d'un jour à l'autre, Mésange, par déception, peut-être

par dépit de voir qu'il hésitait à tout sacrifier pour elle, qu'il ne

l'aimait pas absolument et sans réserve, en un mot, jalouse de la mer,

Mésange donnerait sa main au premier prétendant disponible, à un être

quelconque, indifférent pour elle.... On voit parfois de ces brusques

revirements néfastes.... Et toute sa vie à lui, par la faute de son

irrésolution, serait à jamais désenchantée... il se trouverait réduit à

reprendre la rude existence de bord, à courir, comme un morne et éternel

bohème de la mer, sur toutes les houles du globe, avec une sourde plaie

au coeur et le poignant souvenir d'un paradis perdu.

Aussi, quand Maître Guérineau, sur un ton de grave confidence et avec un

demi-sourire perplexe, lui demanda:

--Georges, s'il te fallait donner ta démission... que ce fût le seul

moyen de réussir?...

--Le faut-il absolument?

--Absolument.

--Eh bien! c'est dit. Je renonce à la mer.

Les deux amis s'embrassèrent spontanément.

Georges écrivit le soir même au ministre de la marine, en faisant

surtout valoir une santé profondément altérée par un trop long séjour

aux colonies.

La démission fut acceptée et, après ses bons états de service, trouvée

toute naturelle en temps de paix par ses camarades de bord.

Pour le mariage, les préliminaires ne furent pas longs. Georges fit

correctement sa demande, fut agréé comme gendre par Desmarennes, et deux

mois après on put voir à Saint-Christophe une des plus belles

cérémonies dont les Charentais aient gardé souvenir.

On ne raconte pas le bonheur des élus.

Un simple petit détail nous semble pourtant de nature à ne pas être

oublié.

Quelques semaines avant la célébration du mariage, comme les fiancés et

leurs familles faisaient une promenade dans le grand parc, Desmarennes

fut tout surpris de voir son pavillon de chasse bouleversé de fond en

comble par un groupe de maçons et de charpentiers qui piétinaient dans

ses ruines.

Son architecte lui-même, Anselme Durieux, était là en personne,

commandant à une équipe d'ouvriers, son feutre sur l'oreille et tout

bosselé, et ses habits couverts de plâtras.

Il semblait ne pas reconnaître Desmarennes au passage, avait déjà fait

abattre le grand mur de droite, et les pioches entamaient le grand mur

de gauche du pavillon central.

--Que diable faites-vous donc là, Durieux? s'exclama Desmarennes....

Certes, voilà du nouveau pour moi... le propriétaire ne sait pas ce

qu'on fait chez lui?

--Ordre de mademoiselle Thérèse, fit gravement Durieux, impassible et

fort de son droit.

--Ah! c'est différent, fit le père avec une moue sérieuse.... Mais

pourquoi ne m'a-t-on rien dit?

--Une surprise... tu le sauras plus tard... quand il le faudra,

répondit Mésange souriante, en se haussant sur la pointe de ses petits

pieds et prenant d'une main familière le menton de son père désarmé,

absolument comme une jeune déesse antique lorsqu'elle adressait une

demande au maître des dieux.

Mlle Thérèse avait commandé à l'architecte deux chambres de plus au

rez-de-chaussée et une chambre à l'étage supérieur. Quelque chose de

simple, avait-elle dit, de rustique, d'élégant, de commode et de bien

éclairé.

L'architecte avait d'abord contrecarré tous ses plans pour y substituer

les siens, comme un petit Bramante de province, rêvant d'édifier un

palais ducal et mystifié de se voir réduit à construire une masure; mais

Mlle Thérèse avait tenu bon.

--Voilà ce que je veux, avait-elle ajouté, ni plus ni moins.... C'est à

faire ou à ne pas entreprendre.

Il avait bien fallu en passer par là, et Anselme Durieux exécutait en

hâte, bien à contre-coeur, mais à la lettre, les ordres précis de Mlle

Desmarennes.

A l'époque de leurs migrations, les oiseaux bienheureux qui reviennent à

nos régions tempérées, ramiers des bois, loriots et rossignols, rêvent

en voyage à l'édification de leur nid futur.

A peine installés dans leurs nouveaux cantonnements, ils le bâtissent,

le façonnent à leur guise, bien capitonné de fins duvets, de crins, de

laine et de soie... souvent de terre et de mousse à l'extérieur...

mais, à l'intérieur, ouaté comme une vraie conque de velours.

Mésange avait eu la même pensée.

Elle avait pris toutes ses mesures pour être prête au jour fortuné

marquant une si belle page dans sa vie.

Les oiseaux, que bien à tort on dit légers, sont très sérieux quand il

faut songer à tous ces menus détails de ménage, qui contribuent pour une

si grande part aux joies sacrées bénies par le créateur des mondes.

Pourquoi une jeune, charmante, heureuse petite femme intelligente et

bien Française, n'aurait-elle pas fait comme eux?

Le soir du mariage, au lieu de quitter brusquement leurs familles, pour

s'en aller Dieu sait où!... prendre un bruyant chemin de fer, crachant

sa fumée noire; au lieu de traverser des villes inconnues, de passer par

de froids et luxueux hôtels qui, à vrai dire, ne sont que des auberges

où entre tout le monde; où les glaces, rayées en tous sens, affichent de

vulgaires noms de femmes écrits au diamant par les grandes coureuses des

stations balnéaires ou hivernales, les nouveaux mariés restèrent

simplement chez eux, à Saint-Christophe, bien seuls, au fond du grand

parc, inaugurant le pavillon restauré comme Mésange l'entendait, ayant

pour uniques serviteurs la fine soubrette Julie, et Baptiste, le gabier

d'artimon, qui, son temps fini, restait au service de son maître pour le

département de la pêche et des bateaux.

Ce fut au bruit des eaux courantes, dans une verte presqu'île, tout

embaumée par les menthes et les reines des prés, que la jeune femme

interna son bien-aimé, l'enveloppa de ses deux bras et prit sa tête

heureuse sur son coeur enchanté, pour le reposer de ses rudes et longs

voyages.

[Illustration]

Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran. · 第 19 / 39 题