C'était par une chaude journée de juillet, exceptionnellement calme.
Par la haute fenêtre, ouverte sur un ciel d'un bleu profond, les
effluves résineux des pins se mariaient au parfum de girofle des
oeillets sauvages.
Et tandis que la mer invisible continuait sur les plages le bruit
cadencé de sa basse continue, les notes égrenées d'un piano lointain
laissaient monter par intervalles un vague souvenir de berceuse à
l'oreille du convalescent.
--Puisque le docteur vous permet aujourd'hui de causer un peu, dit
Thérèse, permettrez-vous à une curieuse, indiscrète peut-être, de vous
demander quelque chose?
Il inclina la tête en signe d'assentiment.
--Quand vous vous êtes jeté si bravement à la tête de mon cheval, me
connaissiez-vous déjà?
--J'ignorais qui vous étiez et je ne sais pas encore votre nom....
Puis-je enfin le savoir?
Elle ne répondit pas directement et continua d'interroger.
--Et vous ne m'aviez jamais vue avant ce jour-là?
--Oh! si... une fois... une seule....
--Où donc? et à quelle époque?
--A Bordeaux, il y a quelques jours... au quai d'embarquement, quand
vous y êtes passée pour prendre le vapeur de Royan.... Et, depuis ce
jour-là, je n'ai eu qu'une pensée, vous revoir.... Dès le lendemain, je
suis parti pour vous rejoindre, espérant bien vous rencontrer tôt ou
tard sur les plages, mais vous restiez invisible, cachée à tous les
yeux. Je suis allé partout, à Saint-Georges, à Pontaillac, à la pointe
de Grave, mais en vain.... Ce n'est que le jour où vous avez failli vous
briser sur les roches que j'ai pu vous revoir et vous sacrifier ma
vie.... Car, vous n'en doutez pas, je vous suivais si vous aviez roulé
dans l'abîme....
Et un sourire d'une joie profonde éclaira son visage.
--Ah! fit Thérèse toute surprise, mais d'une voix très calme cependant.
--Et maintenant, reprit-il, puis-je enfin savoir votre nom?
Il avait osé prendre une de ses mains dans les siennes... il ajouta:
--Puis-je savoir si votre main est libre?
Il attendait sa réponse avec une anxiété fiévreuse.... Elle hésita
quelques secondes; mais, comprenant qu'il était impossible de garder le
silence plus longtemps, elle répondit d'une voix lente et grave:
--Vous avez sauvé votre belle-soeur.... Mme Georges Paulet... la femme
de votre frère... sa veuve aujourd'hui.... Elle vous en gardera une
éternelle gratitude....
Cette révélation inattendue fit au pauvre malade une impression
profonde... une vive rougeur empourpra ses joues, envahies presque
aussitôt d'une pâleur mortelle. Il resta longtemps sans pouvoir prononcer
une parole... sa main avait abandonné celle de Thérèse.
Cette fatale réponse l'accablait....
--Ah! pourquoi m'a-t-on fait revenir à la vie? murmura-t-il enfin, comme
se parlant tout bas à lui-même.... Mieux eût valu mourir et ne jamais
rien savoir.
L'arrivée de Mmes Verdier et Desmarennes vint à propos faire diversion à
la scène douloureuse, et bientôt la conversation habituelle à voix basse
reprit son allure générale autour du malade qui, dans sa prostration,
semblait sommeiller, étranger désormais à tous les bruits du monde.
Le docteur, comme de coutume, revint dans la soirée, et fronça le
sourcil en interrogeant le pouls de son malade. Il constata de la
fièvre, une vive agitation cérébrale, et recommanda expressément de le
faire moins causer le lendemain; même pas du tout, si faire se pouvait.
--Pour une première fois, il aura beaucoup trop parlé, pensa-t-il.
Quoi qu'il en fût, les jours suivants, le calme parut se rétablir
graduellement, et grâce à de sages ordonnances, régulièrement exécutées,
la convalescence marcha vite, la jeunesse reprit ses droits, et dans la
quinzaine Henri Paulet put faire à pied sa première promenade.
Ces premiers jours où il renaissait à la lumière et à la vie, au bord de
cette grande mer variant d'aspect à chaque heure, tantôt verte et
blanche sous l'écume des lames, tantôt bleue comme un saphir et aplanie
comme un lac, ces premiers jours furent pour Henri Paulet une longue
série d'enchantements.
Bien qu'il n'eût que trop clairement compris, aux paroles graves de sa
belle-soeur, que tout espoir d'un amour partagé lui était absolument
interdit, il n'en restait pas moins sous l'impression d'une joie
profonde, dont il ne se rendait pas compte et qu'il ne cherchait pas à
analyser.
Il pouvait au moins voir Thérèse presque à chaque heure du jour; il
marchait près d'elle, lui parlait, s'enivrait de sa voix et de son
regard, vivait dans l'air qu'elle respirait, et sentait parfois son
petit bras nerveux et volontaire s'appuyer résolument sur le sien aux
passages difficiles creusés dans le roc ou dans les sables.
Il tressaillait de tout son être au frôlement de sa robe, ou quand sa
chevelure dénouée le frappait en plein visage dans un brusque soubresaut
des rafales marines.
Fils d'une blonde Norvégienne de Drontheim, morte en lui donnant la vie,
ce fin garçon, aux longs cheveux ambrés et à l'oeil vert de mer,
réalisait sous le ciel du Midi un des types les plus purs des races
primitives du pays des neiges. Sa mère lui avait, assurément, légué
quelque chose de sa grâce native et de sa fière beauté sauvage. Son
profil presque droit, intelligent et grave, révélait à la fois énergie
et douceur. Près de Thérèse, il cheminait à pas recueillis, comme dans
un immense et lumineux décor de féerie. On eût dit qu'il marchait dans
un paradis terrestre.
A la place de Thérèse, il eût fallu être aveugle et sourde pour ne pas
s'apercevoir à chaque instant de cette muette et folle adoration, de
cette passion toute juvénile, si discrètement voilée dans son intensité.
Bien des femmes voisines de la trentaine, dans le charme souverain de
leur beauté mûrissante, éprouvent une étrange douceur câline à se
laisser franchement idolâtrer par un tout jeune homme aux impressions
neuves, dont le premier amour s'éveille comme un orage de printemps,
dans un ciel de lumière et de parfums. Il n'en était pas ainsi de
Thérèse; c'était même bien différent pour elle. Non choquée assurément,
mais toute surprise de cette brusque éclosion d'amour, elle en eut
d'abord un frémissement douloureux, comme une espèce de commisération
maternelle, à l'égard d'un enfant malade, inconscient et irresponsable;
mais elle n'en fut pas émue plus que de raison pour son propre compte,
et resta absolument étrangère à toute pensée d'amour. Dans son pauvre
coeur, encore tout meurtri de son deuil, une image inoubliable vivait
enchâssée profondément; aucune autre ne pouvait y pénétrer. Il n'y avait
pas deux ans qu'elle était veuve.
Que de fois, dans le silence et l'obscurité des nuits, n'avait-elle pas
eu de chères et douloureuses apparitions, qui, de leurs sources
profondes, faisaient jaillir des torrents de larmes!
Même longtemps après son réveil, elle croyait encore à la réalité de ses
visions trompeuses, et parfois refermait les paupières en essayant de
renouer ses rêves.
Quand le jour brumeux du matin éclairait, vaguement autour d'elle les
rideaux, les tapis et les meubles, tristement accoudée sur l'oreiller,
elle avait peine à croire qu'elle était définitivement seule, ouvrait
tout grands ses yeux fixes et tendait l'oreille, se demandant si Georges
ne reviendrait pas rouvrir sa porte et répéter ce cher petit nom de
Mésange qui remuait si délicieusement toutes les fibres de son coeur....
--Qui sait? se disait-elle; il aura été mal enterré peut-être... et
précipitamment. Nous avons eu l'extrait mortuaire, c'est vrai... mais
on n'a pas rapporté le corps.... Je n'ai pas vu de mes yeux, touché de
mes deux mains ses plaies glorieuses dans une horrible certitude....
Quand il est tombé sur le champ de combat, qui donc l'a ramassé?... On
ne sait. Nous n'avons eu aucun détail précis à cet égard. Le doute est
permis. Baptiste l'a vu tomber, assure-t-il; mais, frappé presque
aussitôt lui-même, il n'a pu voir qui l'avait relevé.... Et que s'est-il
passé depuis?... Une erreur est possible, dans le pêle-mêle et le grand
désordre qui suit une retraite après les batailles....
La pauvre femme revenait souvent à ces pensées tristes et mornes, qui
troublaient à la fois sa tête et son coeur, tandis qu'elle cheminait
près de son jeune beau-frère, Henri Paulet, que berçaient encore toutes
les illusions de son âge.
Certes, pour ce brave enfant qui s'était spontanément dévoué pour elle,
elle ressentait une gratitude infinie. Bien que simple femme, elle
était de force à lui rendre la pareille si l'occasion s'en
présentait.... En temps de guerre et d'épidémie, sous la tente du soldat
ou sur un lit d'hôpital, elle l'eût soigné avec l'abnégation absolue
d'une vraie soeur de charité, mais il ne fallait pas lui demander autre
chose.... Aucune pensée d'amour ne pouvait trouver place dans un coeur
qui ne lui appartenait plus; où veillait, sans jamais s'éteindre, un
religieux et fervent souvenir.
Au cours de ces longues promenades quotidiennes, elle, la femme
reconnaissante, et son jeune beau-frère, ébloui de sa beauté,
cheminaient dans la vie, côte à côte, pour ainsi dire, mais se
trouvaient fatalement sur deux lignes parallèles, pouvant aller jusqu'au
bout du monde sans jamais se rencontrer.
Ces excursions de famille, où se trouvaient souvent réunies Mmes
Desmarennes, Laborde et Verdier, étaient toutes naturelles en
villégiature de mer; aux yeux du monde le plus strict et le plus
scrupuleux, il n'y avait absolument rien à dire. Il n'en est pas moins
vrai qu'on en jasait déjà depuis quelques jours. Les commentaires
allaient leur train de Pontaillac à Saint-Georges. Les gens les mieux
informés prétendaient que le jeune Henri (et à ce nom ils fredonnaient
un air de chasse de l'Opéra-Comique), le jeune Henri devait bientôt
consoler la belle veuve, en essuyant ses dernières larmes; tandis que
les robes noires étaient mises au crochet de l'oubli, les toilettes
bleues et roses allaient donner du travail aux couturières de la
contrée.
Un simple télégramme de quelques mots vint brutalement couper court à
tous ces bruits, et briser pour le pauvre amoureux le fil d'or des
enchantements.
Le télégramme était ainsi conçu:
«Saint-Christophe.--M. Desmarennes très mal.... Vous demande.
«Signé: BAPTISTE.»
On fit en hâte malles et paquets, et le soir même Mme Desmarennes et sa
fille prenaient le chemin de fer par la ligne de Pons.
Elles étaient déjà casées dans leur compartiment, et le sifflet de la
locomotive avait donné le premier avertissement du départ, lorsque Henri
Paulet, debout sur le marchepied du wagon, demanda à Thérèse d'une voix
émue:
--Me sera-t-il permis de venir à Saint-Christophe prendre des nouvelles
de M. Desmarennes, et de vous revoir bientôt?
--Assurément, répondit Thérèse. Vous êtes de la famille.... Notre
maison sera toujours la vôtre.
Mais ces quelques mots furent prononcés lentement, d'un ton grave et
solennel qui disait absolument le contraire des paroles et ne laissait
aucune place à l'espérance.
[Illustration]