Dans la troisième lettre, destinée à son notaire, le comte, voulant que
Marie qui, après tout, était de sa famille, figurât au contrat avec un
apport convenable, lui donnait le château du Haut-Mesnil, où elle se
trouvait, et toutes ses dépendances.
Il descendit les grands escaliers bien avant l'aube, sur la pointe du
pied, à pas furtifs, pour n'éveiller personne. Dans la cour, un gros
chien de chasse lui mit en silence ses deux pattes sur la poitrine comme
s'il comprenait. Le comte embrassa sa fine tête de bonne race, et
s'esquiva en toute hâte. Son coupé l'attendait, à quelques minutes de
là, au village de Fontenay.
Par une amère ironie de sa destinée, une heure après, il rencontra sur
la route, dans la pleine lumière du soleil levant, deux personnages de
sa connaissance, des enfants de ses fermiers, qu'il avait mariés la
semaine passée: François Corbin et Guillette Mauger. Guillette avait sur
l'épaule la grosse _canne_ de cuivre où chaque fille du pays porte son
lait; François, en guise de collier sur sa blouse neuve, le talbot de sa
vache et les _enferges_ de sa _Grise_. A leur salut, le comte fit
arrêter:
«Eh bien, mes enfants, leur dit-il, vous voilà bien heureux, n'est-ce
pas! Il ne vous manque rien?»
François affirma naïvement que ses voeux étaient comblés.
«Et toi, Guillette? dit Henri.
--Dame, répondit la petite Normande à la mine éveillée... il y aurait
bien le pré de la Gervaise attenant à la maison... mais, faute de cinq
cents francs.
--Voici le pré de la Gervaise, dit le comte en lui glissant un billet
dans la main. Adieu, mes enfants.»
Il arriva à Valognes quelques minutes avant l'arrêt du train. Le chef de
gare, qui le connaissait, le salua avec les marques du plus profond
respect, lui ouvrit le wagon, sa casquette à la main, et quand il eut
refermé la portière, au sifflet de vapeur, il remarqua, avec surprise,
deux grosses larmes dans les yeux du gentilhomme qui n'avait jamais
pleuré.
[Illustration]
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