Le lendemain, le premier rayon du soleil levant tomba sur la palette de
Georges, installé déjà sur le pont d'une arche attenant au vieux moulin
de la Sinope. Il était revenu seul au bord de la petite rivière où ils
étaient deux la veille. Condamné à partir le jour d'après, il n'avait
pas voulu quitter sa chère vallée sans lui dire un dernier adieu, et il
tenait à emporter dans son bagage d'artiste un vivant souvenir de cette
promenade où pour la première fois son amour avait discrètement parlé.
Le comte, qui n'avait pas fermé l'oeil de la nuit, était parti de grand
matin pour les dunes de Ravenoville, espérant qu'une longue course à
cheval dans les brumes de la Manche lui rafraîchirait le sang, et que
l'agitation du corps endormirait un peu la tempête morale; mais il eut
beau longer les grèves et lancer son coureur au ras du flot, jusque dans
la haute et folle écume des lames, rien ne put calmer sa fièvre, et il
eut grand'peine à patienter jusqu'à l'heure habituelle où Marie
descendait au jardin.
Elle n'avait pas dormi non plus, et, pour elle surtout, cette nuit fut
terrible. Pour échapper aux tourments de son insomnie, elle essaya de
lire, mais nos plus grands écrivains, prosateurs et poètes, étaient
fades près du roman de son coeur. Elle jeta un rapide coup d'oeil sur sa
vie... que devait clore bientôt l'union projetée avec Henri de
Morsalines. Ce mariage, qui lui avait presque souri le mois précédent,
lui semblait aujourd'hui sérieux comme une prise de voile; mais elle
était résolue au grand sacrifice, se regardant comme engagée par sa
promesse antérieure et comme indissolublement liée au grave gentilhomme
qui avait si courtoisement aspiré à l'honneur de cette union. Le jour de
sa demande, elle avait, sans arrière-pensée, mis franchement sa main
dans la sienne, et, ce jour-là, très certainement, sa petite main
n'avait pas menti.
Elle descendit à dix heures, comme d'habitude. A sa vue, le comte, pour
la première fois, fut troublé comme un enfant; il lui sembla que toute
son énergie s'en allait. Il était planté, tout songeur, derrière une
grosse touffe de lilas, confus d'abord et presque hésitant. Elle ne
l'avait pas encore aperçu.
Cette fois, elle ne fit pas attention aux grandes corolles de ses
magnolias, à peine accorda-t-elle un regard distrait aux myosotis des
sources acclimatés dans l'eau de son jardin; mais en passant près d'une
plate-bande de sable, elle se baissa vivement pour cueillir une jacinthe
orientale, puis quelques brins d'hysope aux fleurettes bleues qui, ce
jour-là peut-être, lui disaient quelque chose de l'Égypte et de
Jérusalem. Elle était vêtue de blanc, un simple ruban mauve nouait sa
chevelure. Tout en froissant les fleurettes parfumées dans ses doigts,
elle marchait avec lenteur et recueillement. Henri la contemplait. De
vagues ressouvenirs de poésie sacrée, d'_Esther_ et de Saint-Cyr, lui
revenaient en mémoire avec des fraîcheurs d'aurore, et jamais il n'avait
eu pour elle une si religieuse admiration. Dès qu'elle put apercevoir le
comte, elle vint à lui, qui semblait se trouver là comme par hasard,
tandis qu'en réalité il attendait depuis deux mortelles heures. Quand
les yeux de Marie répondirent aux siens, ce clair regard apaisa comme un
enchantement tous les tumultes de son coeur. Il se demanda comment il
avait pu douter d'elle un seul instant; mais, décidé d'avance à lui
parler le matin même, il entama l'entretien d'un ton qui n'était ni trop
intime ni trop solennel mais avec une certaine gravité dans la voix:
«Marie, dit-il en forme d'exorde, je suis vraiment heureux de pouvoir
causer avec vous quelques instants ce matin; si vous le permettez, je
tiendrais à votre assentiment sur quelques points en litige dans mon for
intérieur, et serais très désireux de connaître votre manière de voir et
de penser sur une question qui me donne à réfléchir....»
Sans témoigner trop de surprise à ce grave début, Marie fit signe
qu'elle écoutait; il continua:
«Je dois vous avouer en toute franchise qu'il m'est venu des scrupules,
puérils peut-être, qui assurément ne pèsent pas sur ma conscience comme
des remords, mais qui me préoccupent néanmoins, et même assez
sérieusement pour que je prenne la liberté de vous en faire part: je me
suis demandé parfois si, malgré de belles apparences qui plaident en ma
faveur, je ne serais pas au fond un très grand égoïste?»
Marie répondit par un geste de dénégation, en essayant de le détromper;
elle commençait à comprendre où il voulait en venir.
«Je songeais, ce matin même, dit le comte, à un _gentleman farmer_, pas
très vieux encore, c'est possible, mais un peu mûr déjà, ayant passé la
trentaine, d'habitudes rustiques, presque sauvages, aimant la chasse à
courre, le son des trompes, sa meute aux longs abois et même le
hennissement de ses chevaux, et je me demandais si ce gentilhomme
campagnard, confiné dans son manoir féodal comme un seigneur du temps
jadis, a bien le droit d'enchaîner à son existence monotone la vie d'une
femme jeune, belle, intelligente, faite pour s'épanouir en pleine
lumière dans les bals ou les salons de Paris, qui seuls peuvent
apprécier dignement ses éclairs de jeunesse, l'aristocratie de sa
beauté, toutes les fleurs de son esprit charmant et même (pourquoi ne
pas le dire?) le grand style de ses toilettes vraiment incomparables!
--Vous vous calomniez, monsieur le comte, répondit-elle avec un
demi-sourire.
--Certes, non; mais, en réalité, est-ce une perspective bien attrayante
que cet éternel horizon de prés, de bois et de grèves, aux fenêtres d'un
vieux château perdu dans un fond de province, où trop souvent l'ennui
doit tomber des plafonds? Enterrer de gaieté de coeur la jeunesse d'une
femme et ses plus belles années dans une pareille solitude, n'est-ce pas
aussi cruel que de prendre de beaux papillons de jour, encore tout
frémissants de la sainte lumière du soleil, pour les clouer vivants dans
les ténèbres?
--Vos comparaisons ne sont-elles pas un peu outrées et ne
représentez-vous pas sous des bien sombres quelques scènes tranquilles
de villégiature? Arrivez au but simplement.
--Pardonnez-moi, reprit-il avec animation, si je n'ai pas dit
précisément ce que je voulais dire, et permettez-moi d'expliquer plus
clairement ma pensée.»
Et mettant dans ses paroles un respect absolu et les nuances de la plus
discrète réserve, mais avec un tremblement nerveux dans la voix:
«Marie, dit-il, le jour où, n'écoutant que mes voeux personnels, je vous
ai demandé votre main, ce jour-là peut-être vous êtes-vous crue liée à
mon égard par des sentiments de gratitude exagérée, que j'apprécie sans
doute et qui vous font, à mes yeux, le plus grand honneur; mais si je
n'avais rien dit encore, si je vous adressais aujourd'hui cette demande
pour la première fois, votre réponse serait-elle absolument la même, en
toute liberté d'esprit, en pleine indépendance de coeur?
--Oui, monsieur le comte,» dit-elle à voix basse et les yeux gravement
baissés.
Le comte respira. Il y eut un long silence, et quand ils se levèrent
tous deux, avec son intuition de femme, Marie ajouta:
«Saviez-vous que M. Fontan veut absolument nous quitter demain? Sa
résolution est inébranlable. Il paraît que ce voyage au Nord lui tient
décidément à coeur.
--Et moi qui jusqu'alors avais regardé ce nouveau pèlerinage comme un
simple prétexte! C'est donc réellement sérieux?
--Très sérieux,» répondit-elle.
S'il restait encore des nuages dans la pensée du comte, ils furent
promptement dissipés.
Le paysagiste, bon marcheur, rentra à l'heure militaire, rapportant
l'esquisse de la Sinope, que le comte trouva fort belle et que Marie
Alvarès ne put voir sans être émue profondément.
«Hier, dit Georges à Henri, je t'ai fait cadeau de mon _Avenue des
Hêtres_; aujourd'hui, si tu le permets, je garde pour moi ce coin de
vallée comme un souvenir du pays.»
En déjeunant, on avait parlé, pour l'après-midi, d'une excursion à
Saint-Waast-de-la-Hougue. On attela _Sélim_, alezan brûlé à crinière et
queue flottantes, un arabe très doux, de onze ans déjà, âge fort
respectable pour un cheval; néanmoins, Mlle Marthe, qui, cette fois,
n'était pas sollicitée par une oeuvre de charité, préféra rester à la
maison. Ils étaient donc trois pour ce voyage: Georges et Henri sur le
devant de la voiture (Henri conduisait), Marie seule dans le fond, où sa
longue robe pouvait à l'aise épanouir son ampleur. Par la vitre,
baissée, il lui était facile, du reste, de renouer l'entretien
interrompu, quand, de temps à autre, il lui en prenait fantaisie. Tout
alla fort bien jusqu'à la croix des routes de Montebourg à Quinéville;
mais, un peu plus loin, en vue des hautes ruines de Saint-Michel, où
commence une côte rapide, qui descend en droite ligne, _Sélim_ fut
quelque peu effarouché par de longs nuages emportés au vent de mer et
qui, passant entre soleil et terre, barraient la route par intervalles
de leurs grandes ombres fuyantes; ce n'eût rien été, mais un troupeau de
moutons poudreux se jeta dans les roues; on coupa le troupeau. Pour
surcroît d'embarras (c'était ce jour-là foire de Quettehou, près
Saint-Waast, on n'y avait pas songé), une bande indisciplinée de gros
bétail, boeufs, taureaux, vaches et bouvillons, descendait la pente
opposée et venait rapidement à leur rencontre. (Les bêtes se rangent
moins volontiers que les hommes.)
Il y avait surtout dans le nombre un petit taureau noir sauvage, aux
regards de travers, qui faisait blanc de son oeil et à qui, sans doute,
la robe alezan de _Sélim_ ne revenait pas. Il se rua sur lui en droite
ligne et se campa sur ses quatre pieds en baissant la tête comme s'il
voulait éventrer le cheval et mettre à néant l'équipage. _Sélim_ fit un
bond de côté, se cabra, partit à fond de train sans qu'on pût l'arrêter
et vint s'abattre au bas de la côte, sur la borne kilométrique. Georges
et Henri furent jetés à terre violemment, Georges sur le gros tas de
pierre des cantonniers, Henri au revers du fossé. Marie Alvarès, à part
quelques éclats de vitre, n'eut aucun mal. Elle s'échappa comme un
éclair de la voiture renversée, et quand elle aperçut Georges étendu
sans mouvement, pâle et la tête en sang, elle ne fut plus maîtresse
d'elle-même, et courut à lui d'abord: la rivière étant là tout près,
elle y descendit en hâte pour mouiller une grande plaie ouverte à la
tempe; son mouchoir, son foulard de cou, ses manches de batiste y
passèrent, et pour assujettir le bandeau improvisé, elle noua
convulsivement sur le tout la coiffure en grosse cotonnade bleue de la
petite bergère aux moutons, qui se trouvait là. Georges revint à lui:
«Merci, Marie, ce n'est rien,» dit-il à voix basse.
Pour le comte, brusquement étourdi de sa chute, quand il rouvrit les
yeux, il eût préféré ne jamais les rouvrir. Il avait tout vu dans
l'empressement affolé de Marie près de Georges, et désormais il n'était
que trop éclairé. Sous le coup rapide de cette commotion morale qui le
frappait si rudement en plein coeur, il retomba dans un long
évanouissement réel, et, quand il reprit conscience de la vie, Georges,
Marie et la petite bergère lui jetaient encore de l'eau froide au
visage.
La voiture étant brisée et le pauvre _Sélim_ couronné, ils revinrent
dans une longue charrette de paysan, que son conducteur ramenait à vide.
Au retour, on coucha l'artiste, pris de fièvre; mais le médecin déclara
son état sans danger (deux ou trois jours de repos devaient suffire), et
Mlle Marthe s'installa au chevet du malade en vraie soeur hospitalière.
Le comte n'avait aucune blessure sérieuse apparente. Sa détermination
était prise. Il s'était dit:
«Je comprends tout maintenant de Marie Alvarès. Rien ne prévaudra contre
son opiniâtre et inflexible volonté. Georges serait parti demain; c'est
elle qui a dû hâter son départ. Elle en a eu le courage. Je la connais
bien: esclave d'une première parole donnée, elle aurait mis sa main dans
la mienne sans hypocrisie, et elle aurait suivi jusqu'au bout la ligne
rigoureuse du devoir. J'en suis sûr. Il est des femmes que leur dignité
sauvegarde, qui, d'instinct, ont horreur d'une tache, comme l'hermine de
la boue; mais elle en serait morte. Et moi, d'ailleurs, aurais-je pu
étouffer ses pensées, renverser d'un souffle les images de ses rêves,
écraser ses lèvres, qui, peut-être, dans la franche illusion du sommeil,
auraient prononcé à haute voix le seul nom qui lui reste au coeur!
aurais-je eu la force d'assister froidement à cette longue agonie? non,
ce viol me révolte. Il faut une victime, je disparaîtrai.»
De toute la soirée, le comte ne laissa rien voir de son agitation, il
resta impassible. Marie put croire même que son empressement de folle
près de Georges, blessé, n'avait pas été aperçu. Avant de rentrer chez
lui, le comte de Morsalines vint s'informer de la santé de l'artiste,
qui sommeillait, et, quand il prit congé de Marie, il lui souhaita le
bonsoir affectueusement, mais simplement, comme s'il devait la revoir le
lendemain; pourtant elle remarqua quelque chose de singulier dans son
regard, un peu fixe ce soir-là, mais affable toujours.
Le comte de Morsalines ne se coucha pas de la nuit, et voulut partir
sans phrases, sans récriminations banales, sans faux attendrissements
sur lui-même. Il écrivit trois lettres, dont deux très courtes, à
Georges et à Marie; la troisième à son notaire, sous le couvert de Mlle
Marthe. Voici les deux premières:
«MARIE,
«J'ai compris le secret de votre héroïque mensonge, mais je n'accepte
pas le sacrifice. Vous êtes libre. Je me suis toujours fait une joie
d'obéir à vos moindres volontés, je désire que, pour une fois, les
miennes soient exécutées. J'ai prié Mlle Marthe de vous les exprimer.»
La seconde lettre était ainsi conçue:
«GEORGES,
«La vie est semée de singuliers inattendus. Nos deux rôles sont changés.
Aujourd'hui, c'est moi qui voyage, et pour revenir, Dieu sait quand?
J'ai toujours eu l'envie de connaître la flore de l'Himalaya.»