_A J. DE BLANZAY_.
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Si tes deux mains sont pleines de vérités, ne laisse échapper que les
vérités consolantes.
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Les règles générales ne ressemblent-elles pas aux grandes routes qui
poudroient sous les mille pieds des troupeaux aveugles.
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Le siècle fourmille de vieux enfants las qui répugnent à la fatigue de
penser. Déploie un rouleau d'images, ou chante-leur des chansons.
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On associe un peu trop aisément la misère et le génie: la misère est une
rude couveuse; pour un oeuf enchanté qu'elle a fait éclore, combien en
a-t-elle écrasés!
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La conscience: petite lanterne sourde que la solitude allume dans la
nuit.
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Le vin, l'argent, la gloire: sources de trois ivresses difficiles à bien
porter. Bon an, mal an, vous avez rencontré cinq ou six buveurs de belle
compagnie ayant le bourgogne ou le bordeaux galant homme; dans l'espace
d'un demi-siècle, peut-être deux ou trois riches que leur fortune ne
grisait pas, à l'aise dans leurs millions comme une grande dame dans sa
toilette: pour la troisième ivresse, si, dans le cours de votre
existence, vous avez connu un seul demi-dieu pouvant aspirer les arômes
du cigare magique sans être étourdi par ses bouffées capiteuses,
montrez-le-moi, je vous prie;--que je mette un genou en terre.
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Si vous faites la part de l'organisation d'un homme, de son éducation,
du milieu social où l'ont jeté sa naissance ou le hasard, et si vous
daignez réfléchir à la somme d'énergie nécessaire au lutteur engagé dans
cette passe terrible de la vie, vous serez parfois effrayé de la
grandeur morale de certains personnages que l'histoire oubliera, et vous
trouverez dans l'intimité de votre coeur une indulgence sans bornes pour
les faiblesses de tant d'autres.
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Connaissez-vous le pic, l'oiseau grimpeur habillé de vert, qui creuse
son nid à coups de bec dans les arbres de haute futaie, les chênes ou
les hêtres de nos forêts d'Europe; l'oiseau farouche, inquiet, bizarre,
qui rit dans la pluie et qui pleure quand le ciel est bleu? Quoi qu'en
dise la belle phrase brodée de M. de Buffon, ses oeufs ne sont pas
verdâtres comme sa robe de noces, mais blancs de neige, à coquille
lustrée comme la porcelaine fine, afin d'être visible à l'oeil de la
couveuse, dans la cavité profonde où s'abritent les nouveaux mariés.
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Ne trouvez-vous pas le bon sens ridicule et la raison stupide, quand le
coeur est en jeu?
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A quelques lieues de Paris, le chemin de fer passe à travers un
cimetière. A la vue des cyprès et des pierres blanches fuyant aux deux
bords de la route, on se demande: A quoi bon marcher si vite pour en
arriver là?
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Au fond des plus belles proses on trouve souvent un poète défleuri, qui,
d'un oeil mal essuyé, contemple son ancienne couronne de Nanterre.
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La valeur d'un écrivain se mesure à la somme de pensées qu'il remue dans
un siècle.
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La vieille bouche stridente de Voltaire, soufflant une bise froide qui
roula tant de feuilles sèches, dit moins de choses que la lèvre pincée
d'Erasme.
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Le chemin de ceinture a creusé un long tunnel sous la colline du
Père-Lachaise. J'ignore jusqu'à quel point la taupe industrielle a le
droit d'établir ses galeries souterraines sous la ville des morts. Une
voie de fer, installée sous mes vertèbres, me semble une violation de
sépulture. Il y a solution de continuité entre mes os et le centre du
globe. Le propriétaire du dessus n'a-t-il pas droit au dessous? Au nom
de ma concession à perpétuité, je réclame. J'ai ma pudeur funèbre et me
crois mal enterré.
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Comme l'algèbre, le merveilleux a sa logique; c'est un petit monde à
part, un paradis terrestre hanté par de rares adeptes qui se grisent
d'azur et de rosée. Une fausse note dans cette assemblée d'élite est
d'une discordance aussi terrible que le cri rauque d'une perruche à
travers une belle phrase de Mozart.
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Il y a gens d'esprit et gens d'esprit. Que de frelons passent pour
abeilles! Heureux qui sait cueillir les sommités fleuries!
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Laisser croire qu'on a des idées rapporte souvent plus que d'en avoir.
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S'il est des femmes qui spiritualisent la chair, il en est d'autres qui
bestialiseraient le génie.
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Nous ne sommes créés ni pour les grandes douleurs, ni pour les joies
trop grandes... une pluie fine réjouit les oeillets et les tulipes, et
ne fait qu'en raviver les couleurs; une averse brise les tiges et couche
les plus belles fleurs dans la boue.
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C'est au pays de l'oiseau-lyre, dans la chaude contrée des arômes, parmi
les riches bouquets d'îles formés par des récifs de corail, que vivent
en bande les grands paradisiers. Le somptueux faisceau de leurs plumes
subalaires les oblige à courir des bordées contre le vent pour ne pas
froisser leur costume de cérémonie. Quand ils ont le bonheur de prévoir
assez tôt les brusques ouragans des tropiques, ils s'enlèvent comme une
fusée volante bien au-dessus de la ligne des nuages, et laissent passer
la tempête en promenant leur fantaisie dans les plus hautes régions de
l'éther. Ils attendent que la paix soit rétablie sur la terre pour
descendre dans leurs forêts parfumées. Leur robe-parachute est
magnifique d'ampleur. Mais si, trop enivrés par les amandes fraîches des
muscadiers, ou simplement attardés par une légitime folie d'amour, ces
pauvres rois de l'air sont surpris par l'orage sous les arbres serrés de
la Polynésie, le luxe de leur toilette devient pour eux un embarras
terrible; ils s'enchevêtrent en aveugles dans les lianes et les menues
branches, et les indigènes les abattent d'une flèche, ou les prennent à
la main sans blessure. C'est alors que commence leur supplice: dans
l'intérêt des plumes, pour conserver tout son lustre à l'oiseau rare, on
lui brûle les entrailles vives; puis on expédie dans le creux d'un
bambou le merveilleux défunt aux belles filles d'Europe et d'Asie. Ce
riche supplicié ne fait-il pas songer aux bien-aimés poètes qu'une
pensée malencontreuse engage trop avant dans la mêlée contemporaine?
Planez dans l'azur, ô poètes! laissez aux prosateurs la rude besogne
qui veut de longues bottes et des balais à grands manches. Platon, le
divin penseur, rendait pleine justice à votre charme souverain, mais il
comprenait que vous gêniez la manoeuvre: pleurez vos souvenirs, chantez
vos espérances; mais, pour Dieu! ne descendez jamais dans la désolante
ornière du présent.
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La langue française, si pauvre pour les écrivains qui la connaissent
peu, n'est-elle pas d'une richesse inouïe pour le virtuose qui laisse à
point tomber son doigt sur la note précise de l'immense clavier?
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Les bons vers sont comme les bons vins, ils gagnent à vieillir.
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Il est de pauvres gens qui ont le malheur de tout comprendre.
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Pourquoi s'étonner du grand nombre des ingrats? Donner de bonne grâce
est si rare! Aux mauvais semeurs, la récolte des ronces.
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Belle pensée de Tertullien: Notre impossibilité de concevoir Dieu nous
donne une idée magnifique de sa grandeur.
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Hygiène morale, santé du coeur.
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Autrefois le rat de moulin, le rat d'église, le rat d'égout vivaient à
l'aise, chacun dans son domaine; la civilisation moderne les oblige à
cumuler, à se disputer le royaume étroit des ténèbres, pour ne pas
mourir de faim. Pas un pauvre petit coin du monde qui n'ait son
inspecteur ou son éclairage au gaz!
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Si vous avez eu le génie de Richelieu et la féconde astuce de Mazarin
pour vous édifier un trône, il vous est permis d'être grand comme Louis
XIV.
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Ne lisez Montaigne qu'à cinquante ans, quand vous aurez le torse
enveloppé de chaude flanelle, le ventre au feu, les pieds sur les
chenets, dans une chambre bien close et bien capitonnée, lorsque la
première bise d'hiver fouette les vitres et fait songer aux pauvres
errants sur les routes. Montaigne est la prose d'Horace. Son livre est
le bréviaire des vieux gourmets au coeur sec, hommes d'expérience aimant
à siroter la vie par petites gorgées et tenant à jouir pour tous les
centimes que renferme une pièce d'or quand ils consentent à la dépenser;
livre écrit en beau français, soit; et pour notre langue un des plus
riches filons du XVIe siècle; je l'avoue; mais livre des vieux,
évangile des égoïstes.
Est-ce bien le même homme qui a écrit une si belle page sur l'amitié?
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Les grands poètes de la Grèce antique sont nés sous une mauvaise étoile:
«Eschyle a le crâne brisé par une tortue tombant du ciel.
--Euripide est dévoré par la meute d'un roi de Macédoine.
--Sophocle est traîné comme un vieux fou devant l'Aréopage par ses
enfants irrévérencieux.»
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Les historiens qui blâment Julien l'Apostat trouveront toute naturelle
la conscience méridionale de Henri IV.
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Panthères et léopards ont une robe d'étoiles; mais le tigre est zébré de
grandes zones; il n'a jamais été _tigré_. On aura confondu, dans nos
premières ménageries, les rois et les reines de la race féline, et
l'usage aura religieusement consacré l'erreur populaire.
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Dans les belles années de votre jeunesse, à quatorze ou quinze ans, vous
avez rencontré sans doute en voyage une charmante ville haute abritée
par de vieux châtaigniers coquettement étagés sur ses pentes, et se
mirant de loin dans un fleuve tranquille, empourpré des lueurs du
matin. Aux derniers plans du paysage, comme un fil d'araignée jeté dans
la brume d'or, la courbe d'un pont suspendu mariait deux collines. Le
soleil printanier vous envoyait ses rayons, comme une pluie de joie;
toutes les cloches étaient en branle, l'orgue chantait et le vent tiède
et parfumé vous apportait des lambeaux de musique sacrée. Des enfants
roses jouaient au seuil des portes ouvertes. De jeunes femmes à longues
robes cheminaient vers l'église, et les petites vieilles, proprettes et
réjouies, laissaient épanouir de belles rides maternelles sous les
amples tuyaux de leurs bonnets à barbes de neige. Quoique étranger, vous
vous sentiez chez vous. La bienvenue rayonnait sur tous les visages,
comme une sainte lumière des coeurs. Depuis, vous avez vu bien d'autres
villes, plus grandes ou plus célèbres; mais la première est restée comme
une vivante image incrustée dans votre souvenir. Plus tard, vous avez
voulu la revoir; vous l'avez longtemps cherchée sans pouvoir la
retrouver. Vous ne saviez plus son nom: «Était-ce en France, ou sur un
versant d'Espagne? N'était-ce pas une cité flamande, une riveraine de la
Moselle ou du Rhin? Peut-être au pied des Alpes la retrouverais-je? Je
me rappelle une fraîche voisine de Saint-Gall, de Lucerne ou de Glaris.»
Mais non; vous perdez votre peine. Les années passent, et votre souhait,
vous finissez par ne plus y songer. Vous vous étiez dit pourtant:
«Si j'entendais prononcer le nom de cette ville, je la reconnaîtrais.»
Un jour, par hasard, un indifférent répète devant vous ce nom-là; vous
tressaillez: c'est bien elle. Des syllabes identiques vous ont frappé
l'oreille. La ville est tout près de vous. Vous avez passé cent fois
près d'elle sans le savoir; c'est au plus à quinze ou vingt lieues. Vous
y courez en toute hâte; en route, vous écoutez chanter en sourdine dans
votre coeur l'orchestre magique des lointains souvenirs. Enfin, vous
entrez dans la ville de vos rêves; mais vous ne la reconnaissez plus.
C'est bien elle, pourtant; voici le mail, le pont là-bas, le clocher,
l'église, rien n'y manque; mais le ciel est gris, le fleuve sale, les
arbres rouillés, les gens rogues, les chiens maussades, les enfants
déguenillés et pleurards. «Quel changement! dites-vous; est-ce possible!
c'est une erreur, sans doute.» Pauvre homme! Toi seul as changé.
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Les _robes_ jouent un assez grand rôle dans notre existence d'homme.
Lorsque percent nos premières dents, que nous bégayons nos premières
syllabes et que nous essayons notre premier pas en trébuchant, notre
petite main s'accroche à une _robe_, la robe de la jeune et gracieuse
femme que Dieu fit notre mère. Elle, tricotant nos bas ou brodant nos
vestes futures, va tout droit son chemin sur le haut tapis des salons ou
le sable fin des allées, n'osant détourner la tête pour ne pas
décourager nos efforts..., mais son coeur a des yeux. Elle est un écho
de nos moindres mouvements. Elle chemine heureuse... l'enfant
grandira... et peut-être un jour sera Duguay-Trouin, Pétrarque ou
Vélasquez;--elle est la mère d'un homme qui doit dompter la mer ou
conquérir des âmes.--Au printemps de la vingtième année, le frôlement
d'une _robe_ éveille une tempête en nous; nos oreilles tintent, nos yeux
se troublent; quelque chose nous prend à la gorge et paralyse nos
paroles; avec quelle joie nous verserions tout le sang de nos veines
pour un seul pli de cette _robe_ qui passe!--Et plus tard, quand nous
avons vu soixante et quelques fois s'effeuiller la cime rougeâtre des
marronniers, que l'heure est venue de quitter la scène, que nous nous
sommes couchés pour passer bientôt par cette petite porte basse ouvrant
sur les grandes régions inconnues; alors, si à notre oreiller nous
entendons le bruit d'une _robe_ qui veille, nous savons qu'une belle
main pieuse est là pour clore nos paupières. Cette suave pensée nous
console presque de mourir, nous aide à passer doucement, à nous
éteindre comme la dernière lueur d'un cierge béni, qui se fond dans un
flot parfumé de cire blanche.
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J'aime le sourire des gens graves. Quand je vois s'entr'ouvrir la bouche
discrète des penseurs, je me souviens des riches floraisons répandues
sur les calmes étangs des bois: trèfles d'eau, sagittaires, nymphaeas,
villarsies. Les enfants qui passent ne se doutent pas des longues
racines chevelues qui plongent aux abîmes; ils n'aperçoivent que la
fleur suave éclose des profondeurs.
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Pour marcher dans l'histoire, quel guide préférez-vous, de Jules ou de
Henri? L'un vous prend la main comme à un enfant, et, témoin ému de vos
rires et de vos pleurs, vous promène haletant à travers les comédies ou
les drames du passé; l'autre est froid et fatigant comme un
procès-verbal: ce sera l'Anquetil des races futures; on l'achète pour
meubler sa bibliothèque, mais on l'ouvre peu. Il me semble que la Muse
sévère de l'histoire n'interdit pas les manifestations de la vie;
flammes visibles ou feux couvants, tous les vrais historiens sont
passionnés. Hérodote est grand-oncle de l'Arioste; Thucydide, un peu
cousin de Tyrtée; et Tacite frère de Juvénal.
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Il est des heureux qui naissent pour aimer, d'autres pour être aimés.
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Pourquoi saluez-vous le corbillard qui passe, conduisant un mort que
vous n'avez jamais connu? les opinions varient: les Pharisiens disent:
«Bon voyage; il ne pourra plus nuire: morte la bête, mort le venin;» les
chrétiens: «S'il a eu des torts envers moi, j'en ai eu peut-être à son
égard: je lui pardonne;» les masses, raisonnant peu, mais souvent fort
éclairées sans le savoir, obéissent à une pensée plus haute, saluent, à
son entrée dans une autre vie, un être d'un ordre supérieur, et tirent
simplement leur casquette à l'immortalité de l'âme.
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A notre époque, les acteurs comiques, injectés d'atrabile, succombent à
des accès de folie noire, tandis que les préposés aux pompes funèbres
meurent souvent de pléthore alcoolique, exhilarés, épanouis; leur
dernier soupir est un éclat de rire.
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Entre les aveugles-nés et les aveugles par accident la différence est
grande; aux derniers seuls la douleur. Ils ont joui de la lumière, ils
savent ce qu'ils ont perdu, tandis que les premiers marchent au milieu
d'un paradis terrestre qu'ils ne connaissent que par ouï-dire; ils ne
peuvent soupçonner les splendides paysages que chaque aurore éclaire
pour les voyants.
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Les êtres qui n'ont jamais aimé ressemblent aux premiers aveugles.
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Les coloristes naissent au pays du soleil ou de la brume: Vénitiens ou
Flamands; Titien et Véronèse, Rubens et Van Dyck. La lumière des uns
est-elle plus riche, plus grasse, plus ruisselante, plus égale, plus
légère, plus subtile, plus aérienne? chacune a son caractère et sa
beauté. Ce sont des lumières soeurs, sous des latitudes extrêmes. L'une
est comme un rayonnement du vrai soleil; l'autre semble jaillir de
l'âme, du foyer divin qui éclaire l'artiste noyé dans les ténèbres des
basses régions humides.
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Le plus riche héritier des belles traditions de la grâce antique, le
grand maître de la Renaissance, Jean Goujon, n'a jamais copié ni imité
la Grèce. Il l'a comprise, il l'a aimée, se l'est assimilée dans son
ardent amour, et, devenu créateur, il a laissé des oeuvres qui vivent,
et qui vivront tant qu'un soleil se fera gloire de les éclairer. Il a
retrouvé le charme souverain de la beauté païenne dans l'harmonie de ces
corps suaves qui savent chanter aux yeux. C'est un frère de Prud'hon et
d'André Chénier.
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Les serments se prêtent, mais ne se donnent pas: ce qui explique leur
grand nombre.
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Toutes les religions sont bonnes; la plus belle des raisons ne vaudra
jamais la suprême douceur de croire à quelque chose.
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Jusqu'à présent personne n'a pu me prouver que Dieu n'existait pas: donc
j'y crois.
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Les artistes n'ont pas la folie de vouloir plaire à tout le monde. Ils
savent bien qu'ils travaillent pour des groupes similaires, des
_voyants_ organisés comme eux, mais qui, ne sachant ni sculpter, ni
peindre, se glorifient d'un frère supérieur réalisant son oeuvre dans
l'harmonie de leurs pensées.
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Chacun a ses pauvres. Pour moi, je donne de préférence à ceux qui me
plaisent; c'est injuste pour ceux que j'oublie à regret: j'aime à penser
qu'ils pourront plaire à d'autres.
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J'aime peu les avocats. Quand on veut me prouver quelque chose, j'ai
l'habitude de m'en aller.
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De son vivant donner son nom à une rue de Paris, représente chez nous le
comble de la gloire: rue Rossini, rue Auber, rue Lamartine. Alfred de
Musset et Théophile Gautier, qui pourtant ne se ressemblent guère, mais
tous deux d'une distinction si rare, obtiendront-ils jamais cette
sanction municipale?
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Les choses les plus graves, les plus belles, les plus saintes, ne se
prouvent pas, mais se révèlent: nous comprenons l'amour en aimant, la
charité en donnant, la foi en croyant.
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Après cette vie terrestre, où donc irai-je? Où sont allés ceux que
j'aime. Le reste m'importe peu.
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Quand la poésie se met à la queue d'un parti politique, elle se dégrade.
De souveraine, elle descend au rôle de servante. La princesse
éblouissante devient Peau d'Ane. Et pourtant notre coeur devrait être
un abîme d'indulgence pour les poètes, ne fût-ce que par gratitude pour
les saintes joies qu'ils nous ont données dans leurs jours de lumière.
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Au printemps dernier, j'ai pu voir un papillon sortant de sa chrysalide
comme de l'étui d'un éventail. D'abord étourdi et comme ébloui par le
grand jour, il se traîna gauchement sur le sol, étirant ses ailes
gommeuses, agglutinées, collant au corps comme une robe de soie
chiffonnée; mais le soleil eut bientôt fait de lui sécher les ailes, et,
comme une flèche, il disparut dans un rayon du matin. Après son départ,
l'intérieur de la chrysalide garda longtemps ses couleurs: bandes de
pourpre, stries d'azur et points d'or.--En songeant à cette chrysalide
et aux riches empreintes qu'y avait laissées le splendide pèlerin du
ciel, je me souviens des coeurs où l'amour a passé.
* * * * *
On a comparé les hommes qui changent d'opinion à des girouettes qui
tournent; ceux qui n'en changent pas, à des girouettes rouillées qui
n'obéissent plus au vent. Nous voilà donc rangés dans une de ces deux
catégories: nous sommes des pantins ou des ganaches; dure
alternative.--Tous les changements sont fort honorables quand ils n'ont
pas eu l'intérêt pour mobile. Mais qui le saura?
* * * * *
Au Théâtre-Italien, ne comprenant pas les paroles, j'écoute simplement
la passion qui chante, et me laisse aller en pleine eau, sans
contrainte, au courant du grand fleuve harmonique. A l'Opéra, c'est
autre chose, je souffre presque toujours d'entendre notre belle langue
française si cruellement martyrisée par un ténor pour l'émission facile
de sa note à effet. Est-ce un jargon de Savoie ou d'Auvergne? Je pars
désappointé, ne pouvant endurer plus longtemps un tel supplice de
l'oreille.
* * * * *
L'oiseau qui n'a pas encore brisé la coquille de son oeuf peut-il se
douter par avance des magnifiques paysages qu'il verra défiler dans son
vol, lorsque, obéissant au libre gouvernail de ses ailes, il s'en ira
tout en joie par le ciel, saluant au miroir des rivières la frémissante
image des chênes et des hêtres dont les hautes cimes verdoient mêlées à
des rougeurs d'aurore.--Pour l'inconnu d'une autre vie, nous sommes
l'oiseau dans l'oeuf, hermétiquement clos: impossible de rien voir au
travers. Mais nous avons des pressentiments, et plus nos pressentiments
sont riches, plus notre intelligence est grande.
* * * * *
Un positiviste peut être un honnête homme, mais, assurément, il est
affligé d'un cerveau étroit: il peut savoir beaucoup; avec la patience
des taupes souterraines, il peut creuser, pour une certaine classe de
curieux, de profondes galeries d'érudition, mais il n'invente rien.
L'imagination lui manque, et le goût et le sens critique. Dans mes jours
gris, j'ai eu le malheur d'en connaître quelques-uns: pas une lueur dans
leur physionomie, pas une inflexion reposante dans leur timbre de voix.
* * * * *
Les grands prosateurs sont presque aussi rares que les grands poètes.
* * * * *
Mahomet et Napoléon Ier, deux génies essentiellement pratiques,
commencèrent par épouser des femmes très riches, toutes deux veuves et
plus âgées qu'eux.
* * * * *
Pourquoi tant de veuves se remarient-elles, et si peu de veufs?
* * * * *
J'ai connu des gens polis comme des notaires, paraissant discrets comme
des confesseurs, qui, dans le geste ou dans les mots, n'avaient rien de
compromettant si on venait à parler d'une femme absente, mais leurs yeux
s'éclairaient d'une lueur singulière et devenaient bavards comme des
crieurs publics.
* * * * *
O sainte hypocrisie du coeur, sois mille fois bénie, comme la clef d'or
ouvrant le paradis des songes! Sans toi les chemins fleuris où nous
guide sûrement la main d'une femme courageuse ne seraient qu'une voie
semée d'épines et de ronces: les mauvaises nouvelles écartées, les
créanciers apaisés, les courants d'air étouffés dans les froids
corridors, le gibier cuit à point, le café noir saisi dans son arôme,
les pantoufles des petites habitudes chaudement fourrées de cygne, tous
ces riens enchantés constituant la seconde moitié de la vie, à qui les
devons-nous? Nous serions de grands ingrats de ne pas le reconnaître.
* * * * *
Les plus hautes cimes sont éclairées les premières par le soleil qui se
lève et retiennent les dernières lueurs du soleil qui s'en va: images
des peuples providentiels, à l'aube et au déclin de leurs destinées.
* * * * *
Les gens acclimatés dans la douleur sont dépaysés dans les joies. Que,
par une rare fortune, une seule fois dans leur vie, ils aient le malheur
d'être heureux, ils cèdent à la secousse; ils passent brusquement comme
d'un rêve dans la mort, sans transition, avant d'avoir bien compris la
prospérité qui les tue.
* * * * *
Quelques chirurgiens, qui m'ont tout l'air de mauvais plaisants,
s'étonnent de ne pas trouver l'âme au bout de leur scalpel, en
fouillant le cadavre: c'est la chercher quand elle est partie.
* * * * *
Les artistes, constamment préoccupés de l'expression du beau, vivent
dans un monde à part, dans une haute région, leur vrai domaine, où, sans
mot dire, d'un geste, d'un regard, les initiés se comprennent, comme
dans une franc-maçonnerie tacite des intelligences.
* * * * *
Bien écouter, bien marcher, deux qualités rares... chez les artistes
dramatiques.
* * * * *
On sort toujours plus grand d'une promenade au Louvre. Quand on a pu
saluer dans leurs oeuvres Léonard de Vinci, Rembrandt, Titien ou
Raphaël, on a vécu quelques instants dans la famille des grands esprits.
Au déclin du jour, on les quitte à regret, et, du fond des galeries, les
divins maîtres vous accompagnent longuement de leurs regards placides et
de leur indéfinissable sourire; et souvent la nuit heureuse est toute
peuplée de beaux rêves, grâce à leur radieux souvenir.--Je sais une
éminente artiste du Théâtre-Français qui, chaque semaine, fait
pieusement au Louvre un pèlerinage de deux ou trois heures.
* * * * *
Les carpes aiment la boue, la truite les eaux limpides. Ainsi dans le
monde moral: à chacun son élément, ce qui tue les uns fait vivre les
autres.
* * * * *
Se trouver à l'aise dans la compagnie des hommes supérieurs indique une
supériorité, et réciproquement: un être inférieur y sera gêné comme une
oie fourvoyée parmi des cygnes.
* * * * *
L'homme, fils de la femme, est illogique, et souvent bien plus qu'elle.
* * * * *
Don Juan, c'est Chérubin grandi, l'adolescent fait homme, le rêve
réalisé.... Il ne doit pas vieillir.
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Si vous dépassez une petite moyenne de vertus, attendez-vous à être
traités comme de grands criminels; exemples: Socrate, Jésus-Christ,
Jeanne d'Arc.
* * * * *
Les grands poètes sont les plus clairs: une merveilleuse lucidité dans
l'ordre des idées, la plus rigoureuse précision dans le choix des mots
feront éternellement vivre Homère, Virgile et La Fontaine, que lisent
les enfants et que se font relire les vieillards, à l'aurore des
impressions, aux dernières lueurs de la pensée.
[Illustration]