La belle promeneuse n'avait pas encore aperçu nos deux personnages quand
elle arriva au point culminant de la grande avenue, sur la pelouse de
haute lisse où se croisaient les quatre chemins verts. Là, elle s'arrêta
court en repliant son ombrelle. Soit que la pente, assez rude à monter,
l'eût un peu fatiguée; soit qu'elle fût trop animée par une marche
rapide; soit enfin que les rayons vivifiants des premiers soleils lui
eussent empourpré les joues, elle jugea à propos de faire une halte,
s'orienta du regard et respira longuement. Étaient-ce les parfums des
pommiers en fleurs, répandus par larges traînées dans l'air attiédi;
étaient-ce les violettes cachées ou les épines blanches qui parlaient du
printemps à ses petites narines roses, dilatées et toutes frémissantes?
Non, sans doute; sa pensée était ailleurs qu'aux idylles ce jour-là.
D'instinct elle flairait quelque chose d'inconnu dans la brise.
D'ailleurs les attributs de l'artiste en voyage, la pique et le parasol
au bord du chemin creux, n'avaient pas échappé à son premier coup d'oeil
et venaient d'évoquer brusquement dans sa mémoire toute une scène
lumineuse du passé, mais d'une époque déjà lointaine, où la réalité se
mariait au rêve. Elle tressaillit, comme éclairée d'un infaillible
pressentiment; et quand d'assez loin, près du comte, elle aperçut
l'étranger, elle n'eut pas un doute. C'est lui, pensa-t-elle. Presque
sans le voir, elle l'avait reconnu. Tout le sang de ses veines lui
reflua au coeur. Elle n'était guère préparée à une commotion si forte,
et fut obligée de s'appuyer un instant sur la haute canne de son
ombrelle marine. Elle se maîtrisa pourtant peu à peu, et quand elle put
reprendre sa marche, cette fois, grave et recueillie, elle avait
recouvré tout le sang-froid apparent qu'exigeait la situation nouvelle.
Le comte vint à sa rencontre, et lui prenant la main:
«Heureuse fortune pour nous, Marie. Permettez-moi de vous présenter un
de mes plus anciens amis, que jusqu'à présent vous connaissiez
simplement par ses oeuvres, Georges Fontan, qui nous revient
d'Égypte....»
Georges s'inclina profondément en essayant de voiler son trouble.
«Soyez le bienvenu, monsieur, dit Marie, de sa voix musicale et
pénétrante, impassible de visage, mais avec l'accent du plus grand
accueil.
--J'ose espérer, Marie, reprit le comte, que vous serez plus heureuse
que moi. Georges voulait absolument repartir ce soir même. A peine ai-je
eu le temps de l'entrevoir. Faites-moi la grâce d'insister pour qu'il
nous reste au moins quelques jours.
--Ah! monsieur, dit Marie, en le regardant bien cette fois, je... vous
en prie.»
Pour toute réponse, l'artiste s'inclina de nouveau dans le rayonnement
de son regard. Il était subjugué.
Le comte de Morsalines ramassa son fusil, qu'il avait failli oublier
(faute assez grave pour un chasseur); Georges boucla, tant bien que mal,
sur un coin d'épaule, les courroies de son équipement, et Marie Alvarès
rouvrit son ombrelle, en reprenant le chemin de l'avenue. Ils revinrent
ensemble à menus pas au château, en échangeant un peu au hasard quelques
phrases toutes faites sur la belle soirée d'avril.
De quel siècle datait le château? était-ce brique ou granit de Barfleur?
Et le mobilier? de style Renaissance ou Louis XV? Peu nous importe,
n'est-ce pas? Ce que je puis vous affirmer, c'est que notre nouvel hôte
trouva dans sa chambre d'ami linge de luxe, brosse à barbe, lime à
ongles, rasoirs de bonne trempe, ciseaux droits et curvilignes, petits
et grands miroirs, savons très onctueux, eaux de senteur où les Flores
des Deux Mondes se donnaient rendez-vous, en un mot tout ce qu'il lui
fallait pour refaire sa toilette de pèlerin, de sorte qu'il descendit
fort présentable à l'heure du dîner.
Ils devaient dîner seuls. Il y avait bien un quatrième couvert, pour une
respectable demoiselle de la maison, une soeur puînée de feu Alvarès,
que je cite seulement pour mémoire, mais elle fut peu gênante
ce-soir-là, ayant dû s'absenter pour une oeuvre de charité et pousser à
quelques lieues jusqu'à Sainte-Mère-Église, d'où elle devait revenir le
lendemain.
Ils dînèrent donc tous trois seuls, et purent deviser librement en toute
fantaisie.
Je crois que, parmi les nombreux indigènes de la Manche et du Calvados
et même des cinq départements de l'ancienne Normandie (pour ne pas trop
élargir notre cercle), on eût trouvé difficilement, dans la sélection
humaine, des types aussi accentués que ceux de nos trois personnages,
comme richesse intrinsèque d'organisme, et rares produits modernes de
notre monde civilisé.
Il avait très belle mine, le paysagiste, avec sa fine barbe rousse en
éventail, comme les aimait notre cher et regretté Ricard, petit-fils du
Titien, né par erreur sous notre latitude; mais ce qu'il avait de
particulièrement remarquable, c'était l'oeil: l'iris, brun comme une
goutte de café noir, était sablé de points d'or, et le regard, sérieux
et recueilli, avait une longue portée comme ceux des marins, des rêveurs
et des fauves, habitués à embrasser d'un coup d'oeil de grands espaces
de mer ou de ciel. Pour avoir longtemps vécu dans les sables d'Égypte,
il avait gardé dans l'oeil un vague reflet du désert, et quand le regard
s'animait sous une paupière frangée de longs cils, il y avait là du
velours et du feu. A l'appui du regard la parole était vive, ardente,
colorée, tout en images comme les versets de la Bible et les récits des
conteurs orientaux. A son insu, Marie Alvarès subissait le charme
étrange de ses regards et vibrait aux sons purs de ses paroles magiques.
Elle était vêtue simplement d'une robe vert pâle, garnie de dentelles
noires, dont le corsage échancré carrément faisait singulièrement valoir
la jeune femme épanouie dans son luxe de beauté. Le cou, d'une blancheur
mate, était merveilleux d'inflexions aux moindres caprices de la pensée;
et, aux torsades opulentes de sa chevelure, on comprenait qu'à la
rigueur elle aurait pu s'en habiller comme Ève; sa voix musicale était
grave comme un son d'orgue ou caressante comme une prière de petite
fille.
Le comte, dont vous connaissez déjà le portrait, fut comme toujours
affable et spirituel, doué de la rare faculté de savoir bien écouter,
très sobre d'interruptions, fort heureux d'assister à cette paisible
fête de l'intelligence où le coeur entrait pour une grande part,
nullement fâché d'ailleurs de réchauffer son flegme un peu britannique à
cette ardente causerie dont Georges et Marie faisaient à eux deux
presque tous les frais. C'est réellement tout un monde que la
conversation intime d'un artiste bien doué, qui voit juste, apprécie
bien et trouve la plus belle des langues, la nôtre, pour traduire en
notes rapides et colorées tout son flux pittoresque de riches pensées
inattendues.
Bien que d'un ton fort réservé, Marie Alvarès fut très curieuse au fond,
comme sans doute elle se croyait en droit de l'être; nerveuse, inquiète,
incisive, interrogeante, elle multiplia les questions sur tous les
points, serrée d'arguments comme un réquisitoire; elle voulut tout
savoir de sa vie, surtout après son départ d'Alexandrie, depuis trois
années, époque de ses dernières nouvelles au comte de Morsalines, son
meilleur ami. Comme Georges n'avait rien à cacher, ni rien à inventer,
ses explications furent toutes naturelles. Il raconta qu'à son arrivée
à Alexandrie, et durant son séjour au Caire, jaloux d'abord de se faire
un nom à tout prix, il avait travaillé avec rage, à en perdre les yeux:
étudiant les sables, les ciels, les grèves, essayant de rendre la grâce
de forme ou la grandeur d'aspect des platanes, des lentisques, des
cèdres ou des tamariniers; à ses yeux la couleur n'était plus dans
l'empâtement en éclaboussures papillotantes des romantiques, ni dans les
froides grisailles aux maigres contours des Ingristes. Pour lui la vraie
couleur était simplement la logique de la lumière tombant sur les objets
et en précisant les valeurs relatives: ce qu'il avait essayé de rendre
et ce qui constituait la réelle originalité de ses oeuvres, grassement
éclairées, sans charlatanisme de tons criards.
Il raconta qu'en partant d'Alexandrie il était allé à Zanzibar, de là
sur la côte orientale d'Afrique, et qu'en s'engageant dans l'intérieur
des terres, lui et son escorte avaient été capturés par un chef de tribu
indigène qui l'avait gardé trois ans prisonnier; qu'il avait eu la vie
sauve grâce à son talent de peintre: il avait grossièrement esquissé,
disait-il, Sa Majesté africaine, assez haute en couleur, nuancée
d'acajou, une espèce de Soulouque moins l'uniforme, ainsi que la reine
teintée de palissandre, les principaux dignitaires couronnés de plumes
d'oiseaux rares, et toute leur progéniture, vrais singes d'enfants
grotesques, à jambes grêles et à tête d'hydrocéphales, tels que déjà
nous les avait montrés Decamps, etc., etc. Au bout de trois années
d'anxiétés, de fièvres, de nuits à moustiques, de peintures forcées, il
avait dû sa délivrance au passage d'une grande caravane anglaise, qui
l'avait très hospitalièrement recueilli. Il rapportait dans ses poches
de voyageur une foule de menus objets tenant peu de place, mais du plus
grand prix. Il étala sur les fleurs de neige de la nappe damassée de
petits scarabées historiques de cornaline orientale, d'émeraude et de
jaspe vert, qui avaient eu l'honneur de dormir, plusieurs siècles, sur
la poitrine des Pharaons défunts dans une hypogée de la Haute-Égypte;
des fragments d'ambre jaune d'une admirable transparence où
s'enchâssaient, parfaitement conservés, des insectes au corselet noir et
aux élytres de vermillon; curieux spécimens d'espèces disparues, qui,
bien avant notre déluge, depuis des milliers d'années, furent embaumés
tout vifs dans ces merveilleuses larmes d'or; enfin il exhiba deux
perles rares, que lui avait données l'iman de Mascate, perles en forme
de poire, grosses comme les perles blanches de notre gui d'Europe et que
Marie Alvarès trouva fort belles; il glissa ces deux gouttes de lait
irisées dans le creux de sa petite main longue, fluette, moite et rose,
et pour elles Marie Alvarès eut un éclair involontaire dans les yeux.
Après le dîner, toute la soirée fut charmante: elle se passa en musique.
Marie Alvarès, d'une voix émue, pénétrante, fraîche de timbre comme
celle d'un enfant, chanta les plus belles pages de _Don Juan_ et de la
_Flûte enchantée_. La voix du paysagiste, un peu rude d'accent, mais
d'une riche sonorité, fort juste et bien rythmée, ne fut pas trop
indigne de _Pamina_ dans le fameux duo d'amour en andante qu'on bisse
toujours au théâtre. Il fut également bissé par le comte, formant à lui
seul tout l'auditoire, et lui-même fit preuve de la meilleure grâce en
exécutant avec la sûreté de main d'un maître la _Marche turque_, vraie
musique de fête, de joie et de lumière, qui pour le nouvel hôte
s'épanouissait en fleurs de bienvenue.
On se quitta un peu tard. Marie Alvarès fit une profonde révérence au
paysagiste, mais sans lui offrir la main, et le comte reconduisit
Georges à son oreiller en lui disant:
«Comme tu es ici chez toi, tu commanderas. Demain, à ton gré, tu
dormiras ta grasse matinée ou tu continueras ton esquisse dans l'_Avenue
des Hêtres_; moi je reprendrai mon fusil et les furets pour achever, si
faire se peut, l'extinction de mes rongeurs. A onze heures précises le
déjeuner, si l'heure te convient. Alors nous aviserons pour
l'après-midi.» Le programme fut adopté.
Nos rêves, a-t-on dit, ne sont pas autre chose que l'intensité de la vie
réelle, en rose ou en noir. Cette nuit-là, tous trois dormirent en rose,
mais les rêves furent bien différents.
Marie Alvarès se demanda d'abord si les raisons que l'artiste avait
données de sa longue absence étaient fort concluantes. Il restait à cet
égard dans sa pensée quelques nuages persistants, mais ils se
dissipèrent dans l'envahissement du premier sommeil. Quand elle fut
entrée dans le pays des songes, perdant les notions de l'espace et du
temps, elle rêva que Georges lui faisait une cour assidue de huit années
(un an de plus que Jacob pour Rachel); mais les événements
s'accomplissaient dans les plus singulières conditions: elle traversait
à la nage un grand lac d'Égypte dont elle ignorait le nom (bien au delà
du Nil blanc), et dans les eaux tièdes et parfumées, parmi les roses
bleues des nymphaeas, Georges la poursuivait sans pouvoir jamais
l'atteindre. Ce lac était immense, et la poursuite dura huit années, au
bout desquelles le nageur épuisé succombait. Au dernier souffle, au
dernier regard de l'infortuné poursuivant, elle fut prise de pitié, se
détourna pour l'envelopper de ses deux bras, et put le ramener vivant
dans une île fleurie, où commença pour eux l'éternité des plus saintes
joies permises, comme dans une féerie de l'Ancien Testament.
Le sommeil de Georges le conduisit, par des chemins de traverse, au
palais de la Belle au bois dormant. La difficulté n'était pas d'y
entrer, mais, cette fois, d'en sortir. D'antiques forêts sans issues,
hautes comme des flèches de cathédrales, en défendaient les abords, et
de la dernière fenêtre on n'apercevait ni la campagne, ni la mer.
Georges essayait de fuir, mais ses jambes se dérobaient, et dans un
palais diaphane, en costume de cérémonie, sur un grand lit de parade,
une jeune et belle dormeuse, la fiancée de son meilleur ami, lui
souriait, les yeux fermés, l'apercevant fort bien à travers ses
paupières closes, et il entendait sa pensée lui dire clairement: «Pas
d'efforts inutiles, tu ne partiras plus.»
Pour le comte, il rêva tout naturellement de son prochain mariage
(Georges étant son témoin), et de longues années d'un bonheur paisible,
où toute une lignée de petits Morsalines, élevés dans les traditions du
père, vivaient en protecteurs intelligents des beaux-arts, comme une
vraie filière moderne de Médicis, par un heureux anachronisme, dans
notre siècle de fer anglo-américain.
Georges fut sur pied de grand matin et chercha à savoir où il se
trouvait. Était-ce bien sur notre globe ou dans le royaume des fées? Il
ouvrit ses fenêtres, l'air vif le dégrisa: la mer moutonnait en bas à
trois quarts de lieue, et sur les pentes boisées la grasse Normandie
étalait franchement ses verdures aux caresses de l'aurore. L'instinct du
paysagiste se réveilla, Georges partit pour l'avenue des Hêtres, se mit
résolument à l'oeuvre dans la rosée, et à onze heures son esquisse était
finie, avec une large traînée de soleil sous les branches et une fine
buée d'opale à la ligne d'horizon.
«Tiens, dit-il à Henri, qui vint à sa rencontre, voilà ton Avenue pour
décorer ta salle à manger, je n'en suis pas mécontent. Elle fera très
bon effet dans un petit cadre à biseau sablé.»
Marie était descendue; elle admira l'esquisse, et on déjeuna d'assez
joyeuse humeur, l'acclimatation morale et intellectuelle étant déjà
parfaite entre les trois convives. A table on parla de ce qu'il y aurait
à voir aux environs dans l'après-midi. On cita la tour de la Hougue,
célèbre par l'éclatant désastre de Tourville; le phare de Barfleur, qui
ne ressemble en rien à son illustre frère de Cordouan, le somptueux
édifice de Louis XIV, mais qui, tout moderne, dresse d'un jet dans le
ciel sa tige de granit monochrome, comme un jonc démesuré d'un seul
brin qui, planté dans l'écume des marées, peut sans crainte osciller aux
tempêtes, avec son étoile blanche au front qui regarde à dix lieues.
Enfin on parla de la _Sinope_, petite rivière sinueuse dans une vallée
profonde, très pittoresque vers la fin de son parcours, entre le hameau
de Lestre et le havre de Quinéville. Consulté sur les trois points,
Georges donna la préférence à la petite rivière.
«Adopté, dit Henri, et puisqu'il en est ainsi, la vallée se trouvant à
une lieue tout au plus, je vous y conduirai d'abord, et Marie t'en fera
les honneurs, tandis que je retournerai jusqu'à Sainte-Mère-Église,
chercher Mlle Marthe Alvarès, pure Espagnole du pays des oranges, qui
n'aime guère à voyager seule en voiture et que mon plus habile cocher ne
rassure pas. Vous aurez tout le loisir de faire une belle promenade, et
les premiers rentrés à la maison attendront les retardataires.» Le plan
fut agréé. On attela à midi et demi. A une heure, près de Quinéville, à
l'embranchement des routes, Georges et Marie mirent pied à terre et le
comte tourna bride en leur disant: «A ce soir.»
La vallée s'ouvrait à quelques pas de la route. Georges et Marie
n'eurent qu'à descendre par un étroit sentier, entre deux haies où deux
personnes ne pouvaient passer de front. Marie prit les devants à titre
de cicerone en marchant assez vite, et bientôt les deux promeneurs
virent miroiter la petite rivière, déroulée comme un ruban d'azur au
fond de sa vallée.
Le temps était superbe. Dans le ciel calme, d'un bleu pâle, quelques
nuées diaphanes traînaient nonchalamment comme des écharpes blanches. Le
printemps n'était pas très avancé, les ormes et les chênes n'avaient pas
encore de feuilles, mais par milliers les bourgeons pétillaient au bout
des branches, et les petits saules de la rivière, tout frais habillés de
vert tendre, se contemplaient en compagnie des larges fleurs d'or des
populages, des aigrettes neigeuses du trèfle d'eau et des élégantes
cardamines rosées. Les églantiers n'avaient pas encore fleuri, mais déjà
les pommiers, les aubépines, les violettes avaient donné leurs notes
suaves dans le concert des parfums printaniers. Et les oiseaux
chantaient. Le merle redisait tout en joie sa ritournelle aux sons
flûtés; la grive répétait sa phrase accentuée au timbre guttural; de
fort loin, à la cime des hauts arbres, les ramiers, roucoulant à voix
sourde et profonde, versaient au coeur de graves pensées d'amour; et par
intervalles, au vent frais de la côte, la mer, qui brisait à une
demi-lieue, et qu'on entendait sans la voir, dominait tous ces bruits
sans les éteindre, et jetait, comme un orgue de fête, sa rumeur
grandiose aux premières solennités du printemps.
Ils étaient seuls tous deux, libres pour la première fois d'échanger
sans contrainte leurs pensées, et ils avaient tant de choses à se dire,
eux surtout qui ne s'étaient jamais parlé! Bien qu'il se fût passé huit
années depuis la scène tragique où Georges avait fait preuve d'un si
grand courage, le souvenir en était présent dans la mémoire de Marie
Alvarès comme si l'épisode eût daté de la veille. Ce grave paysagiste,
revenu, sans mot dire, des pays étrangers, bronzé par les soleils du
Nil, et déjà célèbre à un âge où tant d'autres commencent à peine à
faire parler d'eux, il était là, marchant tout près d'elle, réglant son
pas sur le sien, et l'enveloppant de ses regards discrets, dont il
essayait d'assoupir les lueurs, qui révélaient une rare énergie dans
l'homme, et dans l'artiste une douceur infinie. Quand ils furent arrivés
presque à la berge de la rivière, sur une haute pelouse arrondie en
divan naturel, elle s'arrêta et lui indiqua du geste, comme elle lui eût
offert un fauteuil dans son salon, une place dans l'herbe où elle
s'était assise la première; elle jugea que l'heure était venue d'être
enfin éclairée: elle était fort émue, mais décidée à tout savoir. Elle
se recueillit un instant pour assurer son courage et entama l'entretien
résolument, en femme assez forte pour tenir tête aux éventualités les
plus désespérantes.
Elle commença presque sur le ton de l'indifférence.
«Vous m'avez bien reconnue, n'est-ce pas?» dit-elle, ses yeux d'un vert
sombre interrogeant les siens.
D'un signe de tête affirmatif, Georges répondit aussitôt, comme si
l'ombre d'un doute l'eût gravement injurié.
«Et, continua-t-elle, vous n'avez pas songé un seul instant que cette
petite fille, devenue grande depuis, dont vous avez sauvé la vie au
péril de la vôtre, pourrait en conserver quelque gratitude, et serait
peut-être un jour... heureuse de vous l'exprimer?
--Ce que j'ai fait était fort simple, très naturel, et tout autre à ma
place....
--En eût fait autant, vous croyez? répliqua-t-elle, un peu désappointée.
Alors, en sauvant cette jeune fille vous n'avez obéi qu'à un mouvement
de commisération banale. Vous l'avez secourue comme toute autre
baigneuse anonyme en détresse, ne vous préoccupant que d'un facile
devoir accompli.
--Non, certes, se récria vivement l'artiste, et j'aurais donné tout le
sang de mes veines pour préserver des injures de la mer une seule boucle
de sa chevelure.
--Ah! fit-elle tout heureuse, en voilant l'éclair de ses yeux, vous la
connaissiez donc un peu déjà, vous l'aviez sans doute aperçue....
--Parmi les promeneuses de la grève, et j'avais admiré sa bonne grâce
toute française, et quelque chose de plus en elle, un type étranger,
d'une aristocratie rare, qui me parlait de l'Espagne où l'Arabie a
passé....»
«Impression très juste,» pensa-t-elle, avec une imperceptible rougeur de
joie; et reprenant la parole:
«Pourtant, depuis, vous n'avez pas cherché à savoir ce qu'elle était
devenue?
--C'était mon voeu le plus cher, mais après un mois de fièvre, quand je
pus enfin marcher et revivre, elle et sa famille avaient déjà fait voile
pour un pays inconnu....
--Le monde est-il donc si grand? répliqua-t-elle, aujourd'hui qu'on en
peut faire le tour en trois ou quatre mois. Dans un siècle de vapeur et
de voies rapides, on cherche, on demande, on s'enquiert, on
s'informe.... Il suffit de quelques signes indicateurs, en voulant bien,
avec un peu de persistance....
--Et le vrai nom que je ne savais pas!... reprit-il avec une certaine
animation, bien plus ému par ces lointains souvenirs que préoccupé de sa
défense personnelle.»
Ce fut alors qu'il lui raconta la visite précipitée qu'il avait reçue
de son père, voyageant sous un nom d'emprunt et le suppliant d'oublier
ses traces.
«J'ignorais ces détails,» répondit-elle, surprise et troublée, il ne
m'en avait jamais rien dit; et son coeur, immuable jusque-là, commençait
à plaider de lui-même les circonstances atténuantes en faveur de
l'artiste qui la contemplait.
Georges ajouta:
«Quelque chose de plus grave m'arrêtait.... J'avais pressenti
qu'elle-même m'interdirait de la connaître, qu'un abîme se creusait
entre nous deux, qu'elle avait passé l'Océan pour me défendre
l'espérance.... Et en effet, à quoi pouvais-je prétendre alors?
--Les vrais artistes peuvent prétendre à tout,» répliqua-t-elle
vivement, et sans transition, n'admettant pas les moyens termes, elle
lui cita Titien, Vélasquez et Rubens, traités comme des princes par les
souverains de leur temps.
«Oui, reprit-il, en essayant un triste sourire, mais alors j'avais
encore tout à faire.... Aussi je voulus à tout prix conquérir un nom
pour être digne un jour de la femme qui m'était apparue comme dans un
rêve, si jamais le hasard ou la Providence me permettaient de la
rencontrer.»
Un soupir involontaire échappa à Marie Alvarès.
«Il ne faut plus y songer,» se dit-elle tout bas, le coeur plein de
larmes.
Et il y eut un long silence tandis qu'elle regardait en elle.
Elle venait d'entrer dans un nouvel ordre de pensées, où sa ferme
volonté fléchissait. Elle en fut effrayée. Comme si elle se repentait
d'en avoir trop dit, ou craignant peut-être d'en révéler davantage, elle
se leva brusquement, et montrant du doigt, sur la haute colline d'en
face, les ruines de Saint-Michel, qu'ils n'avaient pas encore visitées:
«Passons la rivière, dit-elle, nous verrons l'abside romane en débris,
où se plaisent de grosses touffes de giroflées sauvages.»
Ils franchirent le petit pont d'une arche, près d'un moulin en ruines,
tout silencieux en travers de sa rivière, avec une grande roue immobile
dans son biez, et quand ils parvinrent aux débris de la chapelle,
Georges escalada la haute niche d'un vieux saint de pierre pour lui
arracher ses fleurs, sans crainte de sacrilège, puisqu'elle les voulait.
Puis ils donnèrent ensemble un rapide coup d'oeil à la fraîche vallée,
sinueuse, intime et profonde, tout en accordant un religieux souvenir
aux saintes croyances des ancêtres et en admirant leur merveilleux
instinct dans le choix des hauteurs pour le facile essor des prières.
Descendus de la colline, ils longèrent la Sinope en suivant l'autre
bord. Apercevant les trèfles d'eau, elle désira quelques-unes de ces
fleurs de neige en miniature si délicatement ouvrées par le grand
artiste inconnu, et pour les atteindre Georges se mit la poitrine dans
la rivière; il effraya même un grave martin-pêcheur, au guet sur une
branche morte, qui disparut aussitôt comme une étoile filante
horizontale, en leur jetant son reflet d'aigue-marine dans les yeux.
Puis il cueillit dans l'herbe, au hasard des rencontres, violettes,
marguerites, primevères, anémones, qui, mêlées à des branches d'aubépine
et de pommier, composèrent un énorme bouquet, assez peu harmonique,
presque invraisemblable, mais varié de formes, de nuances et de parfums,
les petites fleurs étouffées par les grandes, des tiges de roseaux
servant d'armature, et de hautes panicules de graminées ondulant à la
brise comme touffes décoratives. Ils reprirent à pied lentement le
chemin du parc, avec de longs silences ou de brèves paroles dans la
sainte logique de leur trouble mutuel. Et lui ne songea pas un seul
instant à lui demander d'appuyer son bras sur le sien: il avait trop
compris qu'elle refuserait. Quand ils repassèrent dans l'avenue des
Hêtres, où ils s'étaient rencontrés la veille et où il avait travaillé
le matin même, elle fit une seconde halte, ils vinrent s'y rasseoir.
Ce fut alors que Marie Alvarès renoua le premier dialogue interrompu.
Elle était arrivée à une de ces heures décisives qui, dans la joie ou
dans les pleurs, marquent les grandes étapes de la vie. Aux intonations
sérieuses, presque solennelles de sa voix, aux regards fixes de ses yeux
graves, Georges comprit que ses paroles seraient irrévocables.
«Monsieur Fontan, dit-elle, j'ai quelque chose à vous demander, pas à
l'artiste, à l'homme simplement.»
Georges affirma qu'il obéirait en aveugle à toutes ses volontés.
«Merci, reprit-elle, écoutez-moi donc quelques instants, je vous prie,
et veuillez me répondre sans arrière-pensée, comme je vous parle
moi-même.»
Il fit un signe d'assentiment. Elle continua:
«Saviez-vous que le comte de Morsalines (il y a trois ans bientôt) avait
sauvé quelque chose de plus précieux que ma vie, celle de mon père et
même son honneur compromis?»
Georges répondit affirmativement.
«Il vous a donc parlé? reprit-elle. Vous a-t-il aussi informé de la
parenté qui nous lie?... vous a-t-il dit qu'il m'avait demandé d'être sa
femme, et que... j'avais promis de l'être?»
Georges avoua que le comte lui avait tout appris.
«Alors, reprit-elle, je n'ai plus de secrets à vous révéler, vous savez
tout et vous voyez clair dans ma vie... qui désormais ne m'appartient
plus.»
Et elle murmura comme à demi voix:
«Les rêves doivent rester dans la région des rêves.»
Georges n'avait que trop compris.
«Hier, continua-t-elle, vous deviez partir pour un voyage au Nord; c'est
mon intervention qui vous a retenu; pardonnez-moi. Je souhaite
aujourd'hui que ce voyage ne soit pas différé.... Vous partirez bientôt,
n'est-ce pas? demain....»
Ce dernier mot fut prononcé d'une voix si faible, que Georges le devina
au mouvement de ses lèvres plutôt qu'il ne l'entendit.
«Ah! de grâce, fit-il, pliant à son insu sous l'autorité de cette
brusque prière, ne m'accorderez-vous pas au moins encore un jour?...
peut-être à la veille d'un adieu éternel.»
Elle ne répondit pas d'abord, elle parut réfléchir, comme interrogeant
son courage, puis:
«Eh bien! dit-elle, le jour d'après.»
Elle voulut reprendre l'énorme bouquet qu'elle avait oublié, mais cette
grosse gerbe de plantes mal nouées s'éparpilla dans l'herbe, et quand
ils s'empressèrent de les rattacher ensemble en resserrant les brins de
viorne et d'osier, leurs mains se rencontrèrent dans les fleurs; il
pressa les deux siennes, qui ne purent se défendre de lui répondre par
une étreinte, et alors, comme un fou, il porta ses deux mains à ses
lèvres.--Elle se leva brusquement, irritée, et tous deux alors reprirent
lentement leur chemin, marchant l'un près de l'autre, mais sans échanger
ni regards ni paroles, comme deux boudeurs divins, gardant la conscience
de leur bonheur perdu, qui tiennent en main la clef des Paradis
terrestres et s'interdiraient eux-mêmes de jamais les ouvrir.
Ils rentrèrent les premiers. La petite église de Saint-Marcouf avait
tinté six heures dans l'éloignement. Henri de Morsalines n'était pas
revenu. Elle se mit au piano, comme pour rompre un mauvais charme et
chasser toute une obsédante légion de pensées noires. Les partitions
d'_Euryanthe_ et d'_Obéron_ se trouvant ouvertes par hasard, elle joua,
comme elle eût joué toute autre chose, la musique pénétrante de Weber,
le génie d'outre-Rhin qui a le mieux compris la poésie des bois: le son
lointain des cors, le frisson des feuilles, le murmure des sources
cachées. Georges écoutait. Peu à peu, sous l'influence de ces oeuvres
magiques, il fut envahi par une sensation de fraîcheur religieuse comme
s'il entrait dans une forêt haute: les tempes se calmèrent, les nerfs se
détendirent, un souverain philtre d'apaisement s'infusa dans ses veines,
et, du fond de son coeur assoupi, commençait à déborder le torrent des
larmes, lorsqu'un bruit de roues sur le pavé de la cour annonça
l'arrivée du comte. Marie se leva pour le recevoir, et Georges, mal
réveillé de son rêve musical, s'attarda au salon. Lorsqu'il put
s'arracher de son fauteuil, il aperçut, oubliée sur un coin du piano,
une petite cravate de dentelle noire, encore tout embaumée de sa
chevelure.
Il se jeta comme un chat sauvage sur ce chiffon béni dont le parfum
l'enivrait, le couvrit de baisers et de pleurs convulsifs et, voleur
inquiet, le serra vivement dans sa poitrine; mais son geste rapide fut
aperçu par le comte, qui passait devant la porte-fenêtre du jardin. Pour
lui ce ne fut qu'un éclair, mais lui donnait la mesure d'un abîme et lui
révélant pour la première fois à lui-même toute la profondeur de son
amour. Le comte avait pu voir sans être vu. Il passa vite comme si de
rien n'était, se jeta brusquement dans une contre-allée ombreuse du
jardin et se laissa tomber sur un banc, presque anéanti, la tête enfouie
dans ses deux mains, comme cherchant à retenir ses dernières lueurs de
raison.
Vous souvient-il de ces clairs et profonds étangs des bois où, dans le
sillage d'un cerf, toute une meute en délire a passé? Il ne suffit pas
d'un instant pour que la vase retombe, que les grandes herbes
tourmentées se dénouent et que les eaux remuées aplanissent le miroir où
les hauts peupliers redressent lentement leur image.
Le cerveau troublé du comte de Morsalines resta d'abord dans un désordre
pareil: il lui fallut quelque temps pour retrouver le fil de ses pensées
perdues et se reconnaître dans la nuit qui s'était faite en lui.
«C'est elle que Georges a sauvée, murmurait-il d'une voix sourde...
toutes les preuves sont là: sa chevelure blonde, cette plage bretonne,
les désastres du père, l'origine franco-espagnole de Marie, son âge (il
y a huit ans... elle en avait quinze), les dates et jusqu'aux chiffres
des années, tout concorde: les moindres détails ne laissent pas un doute
dans leur inexorable enchaînement.»
Et se levant pour arpenter à grands pas les allées:
«Quel aveuglement! disait-il, j'aurais dû tout prévoir; il l'aime avec
rage, et c'est dans un élan de passion comprimée qu'il a mouillé de ses
larmes et couvert de baisers la petite dentelle noire de son cou.»
Puis, réfléchissant:
«Après tout, pensait-il, suis-je en droit de lui jeter mon blâme?
Peut-être ne lui a-t-il rien dit et ne s'est-il pas départi de la
réserve absolue que lui commandaient notre ancienne amitié, les plus
simples devoirs d'un hôte et ses protestations de gratitude. Il n'est
coupable d'aucun aveu, sans doute, mais la voix, le geste, le regard ont
parlé.... Elle a dû le comprendre à ne pas s'y tromper. Hier, dans la
soirée, au seul récit de ses voyages, comme elle écoutait, et comme elle
le regardait! Jamais elle ne m'avait paru si belle, tous deux se
transfiguraient dans le rayonnement l'un de l'autre, et quand elle a
chanté son duo d'amour, jamais tant d'âme n'a vibré dans sa voix!
D'ailleurs, n'est-ce pas lui qui l'a sauvée? Est-il étrange qu'elle en
ait gardé souvenir? Et moi, qu'ai-je donc fait pour elle? un sacrifice
de portefeuille, quelques chiffons de bank-notes pour tranquilliser son
père dans une heure de crise? Voilà tout.
«Georges est un grand artiste, qui porte un nom justement célèbre, et
moi? qui suis-je? Sans faire partie du vulgaire troupeau des hommes,
puis-je me compter parmi ces êtres supérieurs qui naissent avec une
lumière en eux pour éclairer les foules? Puis-je entrer en lutte?
«Et pourtant, qui sait? Pourquoi me créer des fantômes? Sans vouloir
être trop fier, dois-je naïvement descendre au plus humble des rôles? Il
me semble, sans orgueil, que je vaux aussi quelque chose. Georges
l'aime, soit! mais elle? qui le prouve? Ce néfaste épisode de mer date
de huit ou dix années. N'a-t-elle pas eu le temps de l'oublier, si
jamais, du reste, elle a réellement songé à lui? Il a vécu dans les pays
lointains comme s'il n'était plus de ce monde, sans donner de ses
nouvelles ni s'être jamais enquis de personne. Marie peut être
fantasque, bizarre, d'un caractère impossible à classer, elle m'a dit
souvent qu'elle se regardait comme une énigme pour elle-même, mais chez
elle le coeur est un diamant pur, et quand elle a mis, tout récemment,
sa petite main dans la mienne, j'ai pu lire sa réponse dans son limpide
regard. J'ai cru en elle, et j'y crois encore bien plus qu'en moi-même
et que dans tous ces froids raisonnements qui s'enchevêtrent dans mon
cerveau malade.... Demain, dans la matinée, à tête et coeur reposés, à
l'heure où elle descend au jardin faire visite à ses fleurs, je lui
parlerai et je verrai clair dans ce qu'elle me dira, à la franche
lumière du premier soleil.»
Et, dans la rapide contradiction de ses pensées, le comte se rattachait
des deux mains à ces petites branches menues et pliantes, mais solides
toujours, que sur le bord des abîmes se complaît à nous tendre la
maternelle espérance.
Dans les revirements de son esprit, il en vint presque à excuser
l'artiste d'abord si gravement incriminé. Il se représenta dans ses
moindres détails la scène de la veille, la présence inattendue de
Georges dans son parc, leur joie mutuelle de cette rencontre toute
fortuite, qui assurément n'avait rien de prémédité (le hasard est si
grand, et parfois si rude!). Le comte se rappela la surprise, nullement
jouée, du paysagiste à la vue du portrait sur ivoire, et son trouble
subit, qu'il n'avait pas remarqué d'abord, quand il lui demanda si
l'image était belle.... Il se souvint parfaitement que l'artiste, devenu
pâle, avait gardé quelque temps le silence, trop ému sans doute pour
trouver à l'instant sa réponse.
«Dès qu'il l'a reconnue, se disait le comte, il a compris le danger...
et quand il a pu se remettre de son trouble, le brave et digne garçon a
voulu partir, réalisant en un clin d'oeil un héroïque sacrifice dont je
ne me doutais pas.... Tandis que j'insistais, me fâchant presque pour le
retenir, lui cherchait en hâte quelque prétexte plausible pour expliquer
son brusque départ (ce voyage en Norvège doit être de pure invention),
il était déjà descendu pour boucler son bagage, et serait déjà loin à
cette heure, si Marie n'était venue. De nouveau, j'ai dit: «reste,» et
sur mon insistance réitérée, c'est elle qui l'en a prié. Sous le charme
de sa voix et de son regard, il n'a pu se défendre, je le comprends, et
n'ai rien à dire; je dois attendre, j'attendrai que la pleine lumière se
fasse; d'ici-là pas de bruit sinistre ou banal chez un vrai gentilhomme,
comme je prétends l'être.... Il ne se passera rien qui ne soit digne
d'elle, de mon hôte ou de moi-même.»
Il rentra, déjà presque maître de lui-même, et, de toute la soirée, rien
dans son attitude ou son regard ne révéla les grandes crises de l'orage
intérieur. Quand Mlle Marthe Alvarès descendit, à l'heure un peu tardive
du dîner, le comte la présenta fort gracieusement au paysagiste.
Mlle Marthe n'a guère été citée que pour mémoire au début de ce récit.
Je lui demande humblement pardon de mon irrévérence. C'était encore une
très belle personne. Tous les âges ont leur genre de beauté, et quelques
femmes ont vraiment tort de regretter si amèrement leur première
jeunesse. Il est des arrière-saisons, chez les brunes surtout, qui n'ont
absolument rien à envier aux vertes richesses des printemps. Mlle Marthe
avait d'admirables épaules, et des bras d'un modelé superbe, en pleine
chair sans empâtement, avec les deux fossettes légendaires souriant à
la rondeur des coudes. Aux lumières, elle avait une splendeur de reine,
et elle faisait encore sensation dans un bal de charité. Aux temps
mythologiques, le maître de l'Olympe l'eût certainement préférée à toute
la suite juvénile, mais un peu ascétique, de la Diane chasseresse, et de
nos jours, un lieutenant-colonel du génie, un très beau capitaine de
frégate, et même un propriétaire de hauts-fourneaux, personnage
considérable de l'Eure, avaient sérieusement aspiré à sa main potelée;
mais l'armée de terre et l'armée de mer, ainsi que la grande usine,
avaient échoué devant son ferme vouloir de rester demoiselle. Quelque
mystérieux hidalgo défunt lui souriait-il encore au fond de son passé
dormant? Ceci la regardait seule. Elle adorait sa nièce, se plaisait à
revivre en elle et le surplus de son coeur se répandait en bonnes
oeuvres, largement et sagement réparties. Fort pieuse, très aimée des
pauvres, elle savait encore occuper sa vie et la poétiser dans ses
reflets de soleil couchant.
Elle était peut-être imbue de quelques préjugés, mais ces légères
imperfections donnaient du relief à ses qualités grandes. Sa présence
fut très heureuse ce soir-là, au milieu des passions contenues qui
couvaient autour d'elle, sans qu'elle pût s'en douter. Georges lui plut
de prime abord. Toute vive, elle eut son franc parler. Elle avait gardé
la nostalgie de l'Estramadure et fut très injuste pour la France
méridionale, qu'elle déclarait une mauvaise parodie de l'Espagne. Les
arènes d'Arles et de Nîmes ne furent pas épargnées et baptisées par
elles de faux cirques où grimaçaient de faux toréadors, évoluant sous de
faux soleils. Carcassonne, Collioure et Perpignan sonnaient mal à son
oreille, à côté de Séville, de Grenade et de Cordoue, et elle avoua que
les dialectes de la Provence et du Languedoc lui donnaient
particulièrement sur les nerfs quand elle songeait à sa belle langue
espagnole, faite de musique et de lumière, où de simples porteurs d'eau
se nomment des _Aguadores_.
Son petit havanais, gros comme le poing, dont Georges caressait les
belles soies blanches, tout en lui donnant du sucre et en admirant ses
oreilles roses, fit également très bon accueil au paysagiste. La
conversation ne languit pas un instant. Mlle Marthe s'étonna à bon droit
de plusieurs choses qu'elle avait peine à comprendre.... Elle trouvait
que les Français, pour la plupart si contents d'eux-mêmes, sont
généralement d'une ignorance de carpes sur les détails les plus
habituels de la vie. «Je n'en connais pas un sur mille, disait-elle,
sachant que le café dont il boit tous les jours lui vient d'un arbuste à
fruits rouges comme nos cerises.»
Elle avait demandé un jour dans un cercle d'érudits, où se trouvaient
quelques botanistes, le vrai nom de l'arbre qui fournit le palissandre,
et personne n'avait pu lui répondre.
Mlle Marthe, ayant beaucoup voyagé, se plut à donner à Georges de
curieux détails sur les pépites, les paillettes et la poudre d'or,
vannés sur la côte de Guinée, dans le sable des rivières, par de beaux
noirs du plus magnifique ébène, et elle raconta qu'elle avait ramassé de
sa main des diamants à fleur de terre dans les antiques forêts
incendiées du Brésil. Il n'y eut pas de lacunes regrettables dans les
dialogues variés de la soirée, mais il n'y eut pas de musique non plus,
et on se quitta d'assez bonne heure. Le trio des masques (ils furent
assez dissimulés pour mériter ce nom-là), Henri, Georges et Marie, fut
affligé d'insomnies bien différentes des beaux rêves de la veille.
Seule, Mlle Marthe passa la nuit calme. Avant de fermer les yeux, en
songeant à Georges, elle crut bien avoir déjà vu cette figure-là quelque
part, mais dans un souvenir très lointain et très vague, et comme cet
effort de mémoire commençait à lui fatiguer le cerveau, elle prit le
parti de ne plus y penser et s'endormit en paix du sommeil des heureux
et des justes.