UNE IDYLLE NORMANDE

I

Le comte Henri de Morsalines avait sa trentaine sonnée depuis deux mois

et cinq jours, le 15 avril 1860. Son père, ancien armateur du Havre,

n'avait pas cru trop déroger en gagnant, à grande vitesse, en toute

probité du reste, l'argent fiévreux des affaires. De larges entreprises

maritimes, confiées à d'intelligents capitaines et favorisées d'une

heureuse étoile et d'un bon vent, l'avaient promptement enrichi. Il

avait eu l'esprit de se retirer en veine de gain, et d'acheter écus

comptants plusieurs grosses fermes dans la haute et la basse Normandie;

son fils unique n'avait eu que la peine de naître, en vrai fils de roi,

dans la plume de grèbe. Comme ceux à qui tout vient à souhait, il

n'avait presque jamais rien désiré. Ayant reçu une très belle éducation,

du reste, au collège Henri IV, et fait son droit comme tout le monde, il

se trouvait à sa majorité possesseur de trois cent bonnes mille livres

de rentes, en revenus de bien-fonds, qui ne roulent pas comme des pièces

d'or et ne s'envolent pas comme des billets. Dans ces conditions, on est

à peu près libre, de nos jours. Sans être un homme de génie, il était

fort intelligent, d'aptitudes variées, et, très heureusement pour un

petit monde d'élite, accusait une préférence marquée pour les belles

oeuvres d'art, surtout les toiles de paysagistes. Il ne ressemblait en

rien à quelques-uns de nos riches prudhommes contemporains qui furètent

sans pudeur les ateliers, achètent peu et parfois gratifient l'artiste

d'un sourire de commisération gouailleuse à faire lever les épaules des

plus humbles. Lui, admirait sérieusement, et payait fort bien. On dit

même que plus d'un peintre en détresse avait pu recevoir sans rougir

quelque sérieux service de ses belles mains généreuses. Dans le monde

des Arts, on ne parlait de lui qu'avec la plus courtoise déférence.

Savoir donner de bonne grâce est vraiment si rare, qu'on s'étonne

parfois du petit nombre des ingrats.

L'homme physique était grand, vif, alerte, robuste, prompt à la

réplique. Un jour de marché, un gars un peu aviné, s'étant permis

quelques paroles outrecuidantes sur la fille d'un de ses fermiers, avait

été vivement appréhendé au corps, et fait à genoux amende honorable

devant la pauvre fille rougissante et confuse. Dans son monde à lui,

pour deux ou trois petites affaires d'honneur dont j'oublie l'incident,

il s'était fort correctement comporté. De sorte que, si les paysannes le

regardaient comme un bon et solide garçon, courageux et bienveillant,

les dames du meilleur monde le considéraient comme un parfait

gentilhomme. A son âge, il avait un peu navigué, un peu chevauché, un

peu joué, un peu aimé, dans le hasard des jours, sans s'être jamais ni

trop amusé, ni trop ennuyé. Presque sans s'en apercevoir, il avait tout

doucement coulé dans la trentaine en restant garçon. A ceux qui lui

demandaient pourquoi il ne s'était pas encore marié, il répondait qu'il

n'avait pas eu le temps d'y songer. A ce parfait gentleman, il manquait

pourtant quelque chose, je ne sais quoi, un rien, une lueur dans la

physionomie; sa mère était morte en lui donnant la vie. Le sourire et le

regard maternels n'avaient pas éclairé son berceau.

Ce jour-là, le comte avait passé la matinée à tuer des lapins entre

Ravenoville et Saint-Marcouf, dans un pays accidenté dont les vieilles

futaies dominent les hauteurs et regardent de fort loin moutonner la

grande nappe bleue de la mer, étalée magnifiquement depuis la pointe de

la Hougue jusqu'aux grèves amoncelées de la Vire. «Une guerre aux

lapins, se disait-il, saint Hubert me pardonne! je suis honteux d'un

massacre pareil. Et tout n'est pas détruit. Deux ou trois qu'on oublie

en donnent presque un millier l'an après. Quelle fécondité chez ces

aimables rongeurs, dans l'insondable mystère de leurs profonds

labyrinthes! On parle de la Vénus marine, et la Vénus souterraine, qu'en

dira-t-on?... mais je me sens quelque raideur au jarret;» et le chasseur

s'allongea, parallèle à son arme, dans l'ombre d'un vieux chêne, en

aspirant à petites bouffées un long havane craquant sec, dont il

appréciait la valeur, tandis qu'un rossignol tout frais arrivé de la

veille inaugurait à plein gosier les premières aubades du printemps.

Accoudé nonchalamment sur un talus de mousse, le comte se prit d'abord à

rêver, le regard perdu tout au fond de ces longues avenues où le ciel

n'est pas grand de trois aunes, comme aux yeux de Virgile, mais apparaît

en demi-lune bleue, si petite, si étroite et si loin qu'on dirait à

peine une trouée d'écureuil.

Puis il ramena graduellement ses regards dans le voisinage, au bord d'un

chemin creux où le jour tamisé par une haute rangée de hêtres répandait

magiquement sa lumière bleuâtre. Là il aperçut quelque chose d'insolite,

blanc comme neige, hémisphérique comme un champignon gigantesque.

«Tiens! s'exclama-t-il, un parasol de paysagiste... le parasol et la

boîte à couleurs, et la pique et le sac de voyage... l'équipement

complet de l'heureux bohème qui chemine à son gré pour faire ses études

en plein air, et replier bagage au bon plaisir de Sa Grâce nomade.

J'admire ce fervent adorateur de la nature, si carrément établi dans mon

parc réservé; j'aimerais à savoir quelle route il a dû prendre en dehors

de ma grille et des murs de clôture, qui n'ont pas une seule brèche. Je

ne connais que la taupe et l'hirondelle pour se frayer sans façon un

chemin si commode. Après tout, ce rêveur peu soucieux des gardes

champêtres m'a tout l'air d'un Juif errant qui serait à la mode. Soyons

hospitalier, abordons poliment notre homme.» Et, sans plus attendre, le

comte descendit à la rencontre de l'inconnu.

«Monsieur, mille pardons, mais je n'ai pas l'honneur....

--De me connaître? De profil, c'est possible, mais de face....

--Oui, l'oeil et la voix... mais la barbe me désoriente, et j'ai beau

fouiller mes souvenirs....

--Allons, un effort de mémoire... un portrait de jeune peintre, en

habit somptueux comme Breughel de Velours.... Cheveux blonds à torrents.

Dans ta galerie, à droite.

--Georges!

--Parbleu....

Et les deux amis s'embrassèrent très cordialement, puis comme d'anciens

camarades, revinrent s'asseoir côte à côte sur le talus de mousse,

tandis que, surpris de leur indifférence à son égard, le rossignol

redoublait de vitesse et d'intensité dans l'émission de ses vocalises.

«Vraiment, dit Henri, je ne t'aurais pas reconnu avec ce masque bronzé,

et ta barbe en éventail, comme celle du feu roi mon patron....

--Dame! les soleils étrangers, les fatigues, les années... sais-tu

qu'en voilà sept ou huit?

--Huit... en réfléchissant... et, je l'espère, tu nous reviens pour

longtemps....

--Qui sait? à une époque d'ordre composite aussi bizarre que la nôtre,

les histoires les plus authentiques ressemblent à des aventures de

roman, et je ne sais vraiment pas ce que l'avenir me réserve....

--Et tu reviens de fort loin?

--D'Égypte, d'Arabie, de la côte orientale d'Afrique où, entre

parenthèses, j'ai failli laisser mes os de paysagiste, avant d'avoir

fini mon oeuvre, ce qui ne m'eût pas absolument égayé, et ce qui

t'explique un peu mon absence prolongée....

--Et depuis quand débarqué?

--D'avant-hier seulement, à Granville, après avoir tourné l'Espagne par

Gibraltar. Ah! mon ami! le croirais-tu? à la fin de cette longue

traversée, quand je n'ai plus senti sous mon pied le bercement du

navire, quand j'ai pris terre en flairant les herbes, j'ai voulu d'abord

m'enfouir comme un ruminant dans ces bonnes et grasses vallées

normandes, ne pouvant détacher mes regards des longs prés qui verdoient

et verdoieraient jusqu'au bout du monde, si la mer ne les arrêtait

pas.... J'ai laissé filer toutes seules mes malles sur Paris, et je bats

la campagne à travers les herbages, ivre de verdure et de joie dans ce

magnifique pays occidental qui pour la première fois se révèle dans

toute sa gloire à mes yeux fatigués. Comme je porte toujours avec moi

quelque bout de toile et ma boîte à couleurs, je n'ai pu me défendre de

planter ici ma pique et mon parasol, et je commençais mon esquisse,

dans la fièvre du premier mouvement, quand tu m'as dérangé... pardon,

cher ami, surpris et embrassé comme un vieux camarade, aussi étonné sans

doute de me voir dans cette antique futaie, que moi de t'y

rencontrer.... Après tout, j'y pense, peut-être suis-je ici chez toi,

car tu possèdes tant de châteaux qui ne sont pas en Espagne....

--Oui, quelques-uns; tu es ici parfaitement chez toi tant qu'il te

plaira d'y séjourner, et même si tôt ou tard tu veux y faire un nid, mon

cher oiseau de passage....

--A la bonne heure! les années ne t'ont pas amoindri: toujours même

jeunesse de coeur.

--Parbleu, avec des artistes tels que toi.... Parti obscur, tu reviens

célèbre. Sais-tu que depuis trois ou quatre ans on ne parle que de toi

dans Paris... on couvre d'or les plus petites toiles de Georges

Fontan.... Tes derniers envois au Salon rayonnent de lumière.... C'est

de l'Orient comme on n'en voyait plus... et tu gagnes de quatre-vingt à

cent mille francs chaque année... la gloire et la fortune t'arrivent de

compagnie.

--Oui, l'Orient est d'un assez bon rapport pour les paysagistes...

quelques touffes de palmiers-doums, un passage d'autruches à la ligne

d'horizon, un vol de flamants roses, quatre ou cinq étoiles miroitant

sur un bout de grève mouillée, il n'en faut pas davantage....

Mais je n'ai pas oublié le bon génie auquel je dois une si grande part

de mon succès. N'est-ce pas toi qui m'as tendu la main et généreusement

ouvert ta bourse toute grande, dans un jour de détresse? Tu m'as donné

spontanément et sans arrière-pensée trente mille francs que tu pouvais

parfaitement croire à fonds perdus, quand je n'étais encore qu'un mince

bohème perdant courage et bien près de sombrer dans le grand inconnu....

--Trente mille francs, que depuis tu m'as intégralement remboursés.

--Je n'en reste pas moins ton éternel obligé, comme à un frère de coeur

et d'art. Aussi, je bénis le hasard providentiel qui me jette

aujourd'hui sur ta route pour t'exprimer ma vive gratitude, et si jamais

à une heure quelconque de ma vie....

--J'en suis convaincu, cher et illustre maître....

--Je m'en veux pourtant de t'avoir caché quelque chose au jour néfaste

où tu m'as secouru... tu n'as jamais connu le fond de cette vieille

histoire, le plus douloureux et le plus cher secret de ma jeunesse; tu

vas le connaître.

--J'avais en effet toujours pressenti quelque mystérieuse aventure dans

ton passé, et puisque tu me crois digne de la confidence, j'écoute:

--Tu sais qu'en faisant mes premières études de paysagiste, je courais

un peu les grèves bretonnes et normandes, Houlgate, Cancale,

Arromanches, la Chapelle-en-Saint-Briac, etc.... A vingt et un ans,

robuste et bon nageur, je m'aventurais assez loin en mer, à l'aise dans

l'eau comme la mouette dans l'air, et prenant de préférence mon bain de

sel et de lumière aux dernières lueurs du soleil couchant.

«Un soir (c'était à la Chapelle-en-Saint-Briac), je raconte sans

phrases, au courant des souvenirs. Je prenais mon bain comme d'habitude,

en toute nonchalance. Il y avait ce jour-là beaucoup de promeneurs sur

la grève, la dune et les roches. Au coucher du soleil, je crus

m'apercevoir d'un mouvement inusité dans la foule des promeneurs,

courant par bandes affolées sur le bord des plus hautes roches, avec de

grands gestes, que je distinguais fort bien, et sans doute de grands

cris que la distance et le bruit des lames m'empêchaient d'entendre. Je

compris qu'il y avait un baigneur en danger. D'un rapide coup d'oeil,

j'embrassai l'horizon et me dirigeai en toute hâte vers le point de la

mer où semblaient converger les gestes de la foule.... A quelques

brasses de moi, une tête blonde roulait échevelée dans l'écume des

lames, je fus bientôt sur elle et pus saisir à plein corps une jeune

fille presque évanouie.... Elle ouvrit démesurément les yeux, me regarda

fixement et riva ses deux mains à mon cou dans une étreinte désespérée,

mais presque aussitôt les mains se détendirent, et je n'eus qu'une masse

inerte à maintenir à flot tandis que je nageais d'un bras. La grève

n'était pas loin, mais la mer se retirait et tu sais que, dans cette

_conche_ étroite creusée en entonnoir, le flot de jusant, très rapide,

est presque irrésistible: j'eus peine à vaincre la barre d'écume et

j'étais à bout de forces quand je heurtai la grève.... Pris de vertige,

j'eus comme un éblouissement funèbre avec un grand frisson

d'anéantissement; mes yeux se fermèrent... voilà tout dans mes

souvenirs.

--Et tous deux furent sauvés, interrompit vivement le comte.

--Oui, mais attends la fin. Je n'ouvris les yeux que douze heures après,

dans mon lit d'auberge. Au chevet, un grave personnage inconnu semblait

épier mon réveil.

--Sauvée? dis-je d'instinct....

--Oui, me répondit-il, en me prenant les mains avec effusion.... Ma

fille... grâce à vous....» Puis, après quelques instants de silence:

«Quand on a fait preuve d'un tel courage, on doit être homme d'honneur.

Je vous en prie, ne cherchez pas à me connaître.... Vous me voyez

heureux et navré, victime d'un grand désastre, obligé de cacher mon nom,

même de quitter la France; mais certainement nous nous reverrons, dans

un avenir très prochain. Aujourd'hui, pardonnez-moi.» Et me serrant de

nouveau les mains, le mystérieux personnage disparut en hâte, comme si

quelque inexorable fatalité lui poussait les talons.

«Pour ma part, j'eus un mois de fièvre, et quand je pus me rendre à

Saint-Malo, le père et la fille avaient quitté l'hôtel depuis vingt

jours pour une destination inconnue. Où étaient-ils? le sillon de tant

de navires s'efface à chaque heure sur la mer! On les supposait d'une

grande famille étrangère, de l'Amérique espagnole, je crois. A une

époque aussi troublée que la nôtre, était-ce une affaire politique ou

quelque sinistre financier qui les expatriait? je ne l'ai jamais su.

--Et cette jeune fille, continua le comte ému et surpris, avant l'heure

du péril tu ne l'avais pas encore vue?

--Je l'avais rencontrée deux fois sur la grève et j'avais admiré sa

bonne grâce de petite fée grandissante (elle avait quinze ans

peut-être); sa luxuriante chevelure m'avait ébloui, et j'étais resté

sous le charme de ses yeux songeurs, révélant tout un monde de pensées

dans l'aurore de la femme.

--Comme tu en parles, quel afflux d'éloquence! dit Henri avec le plus

bienveillant des sourires.

--Je raconte simplement, reprit Georges. Je fus comme un fou durant

toute la saison chaude. Aux premières fraîcheurs de septembre, le

cerveau se calma. Ce fut alors que je me réfugiai dans l'art comme un

désespéré, et qu'un matin d'octobre (je m'en souviens, si tu l'as

oublié) je vins à toi en te disant: «Henri, comme coloriste, j'ai

quelque chose en moi. Je voudrais voir l'Orient. Qu'en penses-tu?

Peut-être dix mille francs suffiraient....» Et pour toute réponse tu

m'en donnas trente, avec le geste affable et le sourire princier de

Laurent le Magnifique.

--Le Dieu des Beaux-Arts m'en a su gré. Tes succès me récompensent;

mais, pour en revenir une fois encore à cette jeune fille, tu ne l'as

jamais revue?

--Jamais.

--Et si, tôt ou tard, tu la rencontrais?

--Ah! je donnerais tous mes rêves de gloire et mes plus saintes joies

d'artiste pour une heure d'amour en toute franchise de coeur.... Mais

descendons de ces nuages platoniques et parlons un peu de toi, cher ami.

On prend des années sous les hautes futaies de son parc aussi bien que

sur les planches d'un navire. A ton tour, raconte-moi tes aventures.

Es-tu resté garçon, ou n'aurais-tu pas de beaux enfants à me faire

embrasser?

--Pas encore... mon genre de vie placide et d'apparence heureuse ne

s'est guère modifié depuis ton départ: bains de mer, villes thermales,

champs de courses, bals et théâtres, toujours la même chose, et toujours

à peu près les mêmes figures. Cette éternelle existence au beau fixe,

implacable comme le bleu indigo du ciel napolitain chanté par les

guitaristes, commençait à me donner sur les nerfs, quand un incident

fort inattendu s'est présenté dans ma vie.... Quelques mots suffiront,

puisque tu veux bien m'écouter:

«Dans l'après-midi d'une chaude journée fleurie (il y avait quelques

nuées d'orage dans l'air et les plantes du jardin embaumaient), je

répétais au piano une fantaisie de Chopin, ému comme toujours de cette

musique étrange, nerveuse et saccadée, qui vous emporte dans son

tourbillon de fièvre avec des notes poignantes comme un sanglot dans un

rêve, quand j'aperçus, derrière moi, dans la glace et comme encadrée

dans le chambranle de la porte, une jeune femme blonde vêtue de noir,

immobile comme une statue et semblant écouter de tout son être, dans le

religieux silence du recueillement. Je voulus m'interrompre, mais d'un

geste souverain et d'un regard où il y avait autant de prière que

d'autorité, elle m'obligea de continuer mon thème; et seulement lorsque

les dernières vibrations s'éteignirent, elle vint à moi, comme les

apparitions en longues robes traînantes que Jean de Fiesole fait glisser

dans les fresques de ses paradis. Sa grande chevelure lui ruisselait aux

épaules; elle n'était pas d'un blond cendré, ni blond d'ambre, ni blond

de lin, mais d'un blond tonique, presque châtain, à reflets d'or.»

Ici l'attention de Georges redoubla.

«Très bien, monsieur le comte, me dit-elle, vous comprenez la musique

des maîtres.»

«Je m'empressai de faire asseoir ma belle visiteuse et lui demandai ce

qui me valait l'honneur de sa venue.

«Un vulgaire motif d'intérêt, me répondit-elle d'une voix toute

musicale; nous tombons des hauteurs de l'art sur la réalité plate. Mais

avant de vous exposer l'objet de ma visite, permettez-moi de vous

présenter l'indiscrète personne qui a pris la liberté de vous déranger.»

«Je m'inclinai respectueusement.

«Vous ne vous en doutiez peut-être pas, continua-t-elle, mais je suis de

vos parentes. Je me nomme Marie Alvarès. Vous souvient-il de ce nom-là

dans votre famille?

--En effet, répondis-je après réflexion, du côté maternel, parenté

latérale, un peu lointaine, mais réelle.

--Ma mère étant cousine de la vôtre, reprit-elle d'une voix réservée, je

me trouve donc un peu votre nièce. Nous avons très longtemps vécu à

l'étranger. Moi-même je suis née en mer, aux bercements du navire, dans

un voyage au long cours de Liverpool à Valparaiso. Ma mère était trop

souffrante pour me donner son lait, et comme il y avait une chèvre à

bord, elle fut ma première nourrice: ce qui explique, m'a-t-on dit, mon

caractère fantasque.

--Très bizarre, en effet, interrompit Georges d'un ton de surprise

enjouée. Absolument comme l'ancien maître des Dieux, dont je comprends

aujourd'hui l'humeur capricante; tu m'y fais songer pour la première

fois. Mais, pardon, continue.

--J'abrège mon récit pour ne pas t'ennuyer. Elle me raconta que son

père, un Espagnol de race, s'était réfugié à la frontière de France en

temps de troubles (on se battra toujours au delà des Pyrénées); qu'il

avait connu et épousé sa mère à Argelès; qu'espérant refaire sa fortune,

il avait navigué dans l'Inde et les deux Amériques; qu'en fin de compte,

comme un lièvre qui fait sa randonnée, il était revenu au gîte pour

être successivement maître de forges dans l'Ariége, raffineur de sucre

dans le Pas-de-Calais (à Corbehem, je crois), et que tout récemment il

était venu s'échouer dans une filature à Fleury-sur-Andelle, où il se

trouvait traqué par une meute de créanciers avec un passif de deux cent

mille francs; que dans cette crise désastreuse elle craignait un coup de

tête, que son père avait quelque chose d'égaré dans les yeux et qu'elle

avait pris sur elle de venir à moi de son propre mouvement. Elle me

parut très digne et très émue, et me dit en achevant: «Monsieur le

comte, si ma démarche vous paraît étrange, oubliez-la et pardonnez-moi;

si elle vous semble toute naturelle, faites simplement ce que vous dira

votre coeur.»

«Je la rassurai en prenant congé d'elle, et il résulta de mes

informations que le noble Castillan, habile joueur de guitare et grand

rouleur de cigarettes, n'était pas plus fait pour l'industrie qu'un

poète lyrique pour la traite des noirs; qu'il avait constamment

périclité dans les deux mondes; et, en résumé, comme la mauvaise chance

entrait au moins pour les trois quarts dans son jeu, je payai les

créanciers.

--Et de deux, pour ce dévouement de famille, s'écria Georges

spontanément dans un sincère élan d'enthousiasme.

--Oui, reprit Henri d'un ton modeste, mais grâce à moi, l'honnête homme,

depuis, a pu tranquillement s'éteindre dans son lit, et il m'a légué son

trésor de fille.

--Destinée sans doute à devenir ton joyau de femme?

--Comme tu le dis.... Elle me semblait un peu brusque et bizarre

d'abord, mais je me suis fait à son caractère.... Elle est vive,

intelligente, enjouée, spirituelle, très bonne musicienne, et je dois te

dire qu'elle comprend fort bien tes paysages, qu'elle admire à tous les

Salons. C'est une de tes enthousiastes, et récemment elle a su trouver

bec et ongles pour te défendre contre un groupe de prétendus réalistes

qui voient mal et qui peignent lourd, gris, terne, sec et dur, en

croyant copier la nature, qui se moque éternellement d'eux, sachant

qu'elle n'est pas comprise. Marie Alvarès, cher ami, connaît toutes tes

oeuvres et t'apprécie, crois-le bien, à ta rare valeur. Mais je me

trouve naïf, voilà une grande heure que je dépense à te parler d'elle

quand j'ai sur moi son portrait: une miniature ovale tout récemment

peinte et assez bien venue sur une feuille d'ivoire. En attendant que je

te présente à l'original, tiens, regarde. Qu'en dis-tu?»

Ici Georges fit un haut-le-corps à en perdre l'équilibre s'il n'avait eu

si bonne assiette sur son trône de mousse. La jeune fille qu'il avait

sauvée, devenue femme, lui souriait comme la Joconde dans ce petit cadre

ovale à fil d'or.

Sa voix lui resta dans la gorge.

Mais comme, pour sa part, le comte attachait des yeux fort complaisants

sur la gracieuse et vivante image, le trouble de Georges lui échappa

sans doute, et quand il interrogea du regard le paysagiste:

«Très belle, répondit Georges. Et... tu l'aimes?

--Je l'aime, oui et non, pas précisément; je n'en suis pas fou, ce n'est

pas du délire; mais entrée dans ma vie par surprise, elle y est restée

comme un enchantement; et je crois que, si je venais à la perdre, je ne

m'en consolerais pas.

--Alors, tu l'aimes profondément, dit Georges d'une voix lente et toute

songeuse....» Et un combat terrible se passa dans le coeur du pauvre

artiste, qui se trouvait entre l'homme dévoué, l'ami des grands jours,

qui l'avait arraché lui-même de l'abîme, et la femme de ses rêves qui

lui souriait dans tout le rayonnement de sa beauté; il allait la revoir

sans doute, dans une heure peut-être. Il comprit que, s'il restait, il

n'aurait plus la force de partir, et il fallait se décider vite. La

lutte fut héroïque. Il triompha; des perles de sueur froide lui

couronnaient les tempes. «Allons se dit-il, soyons homme.» Et il

chercha quel honnête prétexte il pourrait bien inventer pour que son

brusque départ eût une apparence de raison.

Il se creusa la tête et crut avoir enfin trouvé. Pour mieux jouer sa

grave comédie, il se frappa le front comme au choc d'une idée subite,

descendit vivement de son tertre sans mot dire et, d'un air fort

préoccupé, s'étira, s'ébroua, étouffa même un petit bâillement, cligna

des yeux du côté de sa pique et de son parasol, puis, se plantant droit

devant le comte:

«Tous mes regrets, cher ami, mais avec toi j'oublie les heures. Non pas

que je veuille en égoïste achever mon esquisse aujourd'hui, mais le

soleil baisse, et, pour être en gare avant la nuit, je n'ai pas trop de

mes deux jambes.

--Comment, en gare? tes deux jambes? répliqua le comte surpris et

faisant la moue, tu plaisantes. Tu ne veux pas me donner l'étrenne de

ton retour? Puisque tu as fait tant que de venir jusqu'à mes vieux

arbres, reste au moins une semaine ou deux, que j'aie le temps de te

reconnaître. Qui t'en empêche et qui te presse? tu n'as pas, je suppose,

quelque diablotin à tes trousses, comme aux ballades du moyen âge.

Allons, c'est décidé, tu restes.

--Impossible, répondit Georges avec le plus grand sérieux. Je m'aperçois

un peu tard, comme toujours, que je suis un pauvre étourdi, m'amusant

aux fleurs de la route et oubliant le principal, comme le Chaperon

rouge. Tiens, regarde: Départ de Hambourg, le 18, à six heures du matin;

nous sommes au 15, à peine ai-je le temps en toute hâte.»

Et, à l'appui de son dire, le paysagiste exhibait une carte imprimée des

Vapeurs réguliers faisant par mer le service de Hambourg à Berghen,

carte qu'il avait prise à tout hasard en passant à Granville; il ajouta:

«Je serais seul, peu m'importerait l'époque du voyage, mais là-bas doit

m'attendre un camarade d'atelier de la rue Carnot, un ami fervent qui,

durant ma longue absence de Paris, s'est religieusement consacré à mes

succès d'artiste, en exposant mes toiles à tous les Salons. C'est grâce

à lui que mes envois de chaque année n'ont pas été interrompus. Puis-je

décemment lui fausser compagnie et laisser se morfondre au quai

d'embarquement un si brave camarade, après avoir engagé ma parole? Nous

devons faire ensemble notre tour de Norvège. Des pays du soleil, je

remonte au pays des neiges. Après avoir peint des palmiers et des

cèdres, on fera des bouleaux et des pins. N'est-ce pas original, comme

loi de contraste?

--Et sans être trop indiscret, poursuivit le comte opiniâtre, saurai-je

le nom du malencontreux ami qui t'enlève?

--Jules Boër, le peintre de marines, dont tu possèdes une _Écluse_ et un

_Bassin de carénage_.»

Et entraîné lui-même par la conviction de son courageux mensonge,

Georges fût allé en Norvège, comme il le disait, pour être jusqu'au bout

dans la logique de son rôle.

Henri se récria pourtant, Georges répliqua et plaida si chaudement sa

cause, qu'elle était bien près d'être gagnée.... Mais quelque chose

d'imprévu dérangea toutes ses combinaisons. La Fatalité s'en mêla, comme

toujours. Cette fois elle tenait en main une petite ombrelle verte au

fond de la grande avenue. Le comte l'aperçut le premier et, le coeur

allégé, s'écria tout joyeux:

«Ah! ma foi! tant pis pour toi! Voici la châtelaine qui s'avance de

notre côté, tu lui expliqueras tes raisons comme tu pourras. Essaye de

la convaincre. Pour moi, je m'efface absolument.»

Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran. · 第 4 / 39 题