A monsieur Masson, amateur d’art.
... L’un d’entre nous a dit: «C’est à Fixin; il paraît que personne
jamais ne s’y arrête plus pour le voir; mais nous pouvons passer par
là.» Sûrement, nous pouvons passer par là! Nous pouvons passer partout.
La lourde automobile, emportée par son puissant moteur, ne connaît pas
de distances, ni d’obstacles. Quand parfois, malgré sa pesanteur
formidable, elle a pris son élan pour enlever une côte et qu’elle arrive
au sommet, on voit monter avec elle les bois, les genets éclatants, les
rochers et les nues; on croirait qu’elle va s’envoler, qu’elle va enfin
s’envoler comme ces aéroplanes que sa force a fait naître. Nous sommes
encore dans le Morvan: des monts arrondis, herbus ou couverts de forêts,
pénétrés d’eau, ruisselants d’eau éternellement, sans que les dessèchent
jamais les grands soleils de cette fin de printemps; une sorte de
tristesse partout diffuse, malgré la lumière, malgré les genêts, malgré
les oreilles-d’ours, ces voluptueuses et sourdes orchidées de nos pays
de France; un paysage en mineur comme un chant primitif qui parle de
tout, même de joie, avec mélancolie. On se sent accablé; les paroles
s’arrêtent. Quelqu’un dit: «Où est-elle, à la fin, la Bourgogne! Ne
sortira-t-on pas d’ici?» A peine a-t-il prononcé ces mots, que là-bas,
comme si on les avait évoquées, âpres, décharnées, escarpées comme des
falaises battues par l’océan, apparaissent d’autres collines; et il n’y
a plus de forêts vers cet horizon qui se précipite, il n’y a plus de
ruisseaux limpides, c’est comme un monde nouveau; la couleur même des
plantes a changé. La voilà, elle vient vers nous, la Bourgogne, avec les
pierres brûlées de son squelette de chaux, ses grands labours profonds
dans la glèbe toute rouge, ses vignes qui moutonnent, ses innombrables
vagues de vignes. Jusqu’à l’air qui n’est plus le même: l’odeur sèche et
surchauffée des grands pays calcaires. Elle vous baigne, elle vous
pénètre, elle vous rend plus allègres en vos membres, plus rapides et
divers en vos décisions; et ce ne sont plus les mouches noires des
terres humides qui vous heurtent la face dans le vent de la course: des
abeilles, maintenant, par milliers, parce que la vigne est en fleurs. Le
pollen jaune de leurs pattes poilues s’écrase sur les grosses lunettes;
parfois elles peuvent fuir, parfois elles tombent mortes. On les plaint,
on les aime, on les regarde; et d’autres continuent de monter vers vous,
du fond d’une vaste plaine, plate, verdoyante, sans bornes, pareille à
une mer d’où monteraient des arbres et des clochers.
Alors on prend de petites routes qui tournent et s’enlacent au flanc des
coteaux; on se perd, on se retrouve; des sapins apparaissent parmi des
rocs, noirs et droits, obstinément noirs et droits comme des soldats en
deuil et au port d’arme. Il y a une petite maison, bien humble et même
pire, parce qu’elle ressemble à une bourgeoise ruinée, il y a aussi une
vieille femme. «C’est ici Fixin, le monument de Napoléon?--Oui, c’est
ici.» Un étonnement me vient. Je croyais que ce Noizot, qui fit élever
par Rude un monument à son chef Napoléon, qui paya le bronze, la pierre,
les ouvriers, qui acheta ces quelques arpents de bois et de colline,
parce que ce cadre était beau et digne de l’homme qu’il avait servi, je
croyais qu’il était riche. Un roi de la terre, un roi de l’or n’aurait
pas fait plus: commander une statue à Rude, à Rude lui-même; payer une
forêt pour que cette statue fût à sa place! Je me trompais. Il était
presque pauvre. Mais il a donné tout ce qu’il avait pour honorer son
maître. Simplement.
--La statue est là-haut, dans ces grands arbres. On monte cet escalier,
dit la vieille, d’un air tranquille.
Elle n’a pas l’obséquiosité des gardiens ordinaires. C’est qu’il vient
peu de monde sans doute. Elle est très seule.
... Un escalier en rocailles recouvertes de mousse; on n’a guère de pas
à faire, et tout de suite on est devant la statue: «_A Napoléon, Noizot,
grenadier de l’île d’Elbe, et Rude, sculpteur._» Rude aussi a donné son
temps et son génie. Simplement. On ne l’a pas payé.
Napoléon est là, au milieu des sapins. Il se réveille, il lève la tête,
il entr’ouvre à peine les yeux. Son bras lève le lourd manteau où la
mort a dormi. Son aigle seul à ses pieds n’a pas ressuscité, l’aigle,
vous savez, dont un grand coup de vent a cassé les deux ailes! Voilà
tout et c’est sublime. C’est Napoléon. Rude a fait ça. Autour, il n’y a
pas de drapeaux, pas d’édifices, pas de colonnes rostrales, il n’y a
rien que ce grand paysage muet, la demeure mesquine et déjà ruineuse
qu’a fait construire celui qui l’aimait pour être plus près de Lui, et
aussi sa face de vieux soldat, perpétuée dans le bronze, mais assez
loin, à sa place de sentinelle, comme à l’île d’Elbe. Ils ont fait ça,
lui et Rude, le génie et la fidélité: ce glorieux cénotaphe, vide
d’ossements, mais plus plein de souvenirs et de gloire que celui des
Invalides, la grande tombe en porphyre rouge qu’on voit au fond d’un
puits magique. Ils ne savaient pas. Ils étaient républicains,
républicains comme ceux de leur jeunesse qui chantaient:
Si le despotisme conspire,
Conspirons contre tous les rois!
Car c’est pour ça qu’ils veillaient «au salut de l’Empire». Et c’est
pourtant cette confusion heureuse qui a maintenu saine et patriote,
durant près d’un siècle, la bourgeoisie dont nous descendons. Il faut
donc l’excuser; on a presque envie de la glorifier. Et c’est un
phénomène étrange; mais évident, que la victoire, durant des
générations, engendre, même en art, de l’héroïsme et de la fierté; la
défaite, de l’avilissement.
* * * * *
Je suis allé au musée de Dijon revoir les œuvres du grand Rude. Comme il
est toujours semblable à lui! Tous les bustes, toutes les effigies qu’il
modela pour représenter un homme particulier, un sentiment individuel,
il semble qu’il les ait exécutés avec négligence, avec mollesse, et
comme absent de lui-même. Il ne se ranimait que pour exprimer des
émotions générales à tout un peuple, des idées communes, j’entends
communes à une nation: le tombeau de Cavaignac, l’_Eveil de Napoléon_,
le _Départ des volontaires_: c’était un sculpteur civique. Je me
souviens d’avoir causé, avant la guerre, devant ce _Départ des
volontaires_, en compagnie d’un jeune anarchiste qui aime les belles
choses--il y en a. «Cela est sublime, me dit-il. Quel dommage que la
signification en soit si ridicule!» Il n’aurait point parlé de la sorte
si ses pères, ayant été vaincus, n’avaient commencé à se résigner à leur
défaite. Il se trompait, aussi: car si cet Arc de Triomphe et ce _Départ
des volontaires_ ne donnaient malgré tout l’envie de passer dessous le
lendemain d’une victoire, ils ne seraient pas si beaux.
C’est aussi une chose très singulière que l’unité d’esprit qui inspira
ces sculpteurs bourguignons. Tout ce qui se trouve dans Rude, avec des
moyens d’expression différents, est déjà dans une vieille _pieta_
découverte dans le village de Chambol, et qui est maintenant au musée de
Dijon. Ces statuaires probes, exacts, épris de la réalité des formes,
pénétraient celles-ci d’un sentiment profond et universel; ils avaient
besoin d’exprimer ce que tous pensaient, d’être compris, d’émouvoir. Ils
étaient religieux, ils furent patriotes. A cette heure ils sont humains:
Vous souvenez-vous d’avoir vu, au Salon, le monument de Bouchard aux
morts du dirigeable _République_? Et il est bon, il est heureux qu’on
doive le retrouver plus tard loin des hommes, au détour d’une route,
dans les plaines de la Loire. On sera seul avec lui.