HENRI ROUSSEAU, PEINTRE ET DOUANIER

... M. Guillaume Apollinaire, dans un numéro des _Soirées de Paris_, lui

consacra jadis une biographie où la sympathie maligne se joint avec un

grand charme aux réticences de l’attendrissement: puisqu’il y a pire, de

nos jours, il ne faut pas, vous le sentez bien, dire tout à fait que

Henri Rousseau fut un grand peintre. Cela pourrait nuire aux autres; et

c’est ainsi qu’un peu d’équité, par l’excès même des iniquités, parvient

à s’introduire dans les jugements des hommes.

Comme il avait été employé d’octroi, on l’avait surnommé _le Douanier_,

ce titre pouvant être considéré comme le terme noble qui désigne sa

fonction. C’était un très pauvre homme et un très brave homme,

probablement avec un grain de folie. Tout au long de son existence, il

se crut hanté et persécuté par des fantômes. A l’époque où il

accomplissait encore son service de gabelou aux barrières de Paris, il

voyait des larves infernales s’approcher jusqu’à dix pas de lui et le

narguer, le suffoquant d’odeurs puantes: et n’est-il pas singulier que

cette cervelle presque illettrée ait retrouvé là un des traits que

signalent je plus communément les vieux grimoires de démonologie? Henri

Rousseau leur tirait des coups de fusil, ce qui permet d’expliquer

d’ailleurs que l’administration se soit trouvée heureuse de le pouvoir

mettre à la retraite: mais un fantôme, tout le monde le sait, ne peut

être tué de la main d’un mortel. Ceux-là se contentaient de reparaître à

quelque autre place.

Parfois, sans doute pour éloigner ces monstres, ou les apaiser, le

douanier Rousseau prenait son violon, et jouait, sur les routes, des

airs de sa composition; car il était musicien. Il offrait même, à ses

amis, dans son très modeste atelier de Plaisance, des concerts où l’on

exécutait l’_Ave Maria_ de Gounod, la _Marche des pierrots_ de M. Bosc,

_Babillage_ de M. Gillet, les _Deux frères_, de lui-même, pour finir par

la _Marseillaise_. Il était encore poète. On cite de lui ce quatrain,

intitulé _Inscription pour le Présent et le Passé_.

Etant séparés l’un de l’autre,

De ceux qu’ils avaient aimés

Tous deux s’unissent de nouveau

Restant fidèles à leur pensée.

Et je vous assure que c’est de la poésie, qui me paraîtrait même d’une

impénétrable abscondité si je ne croyais deviner qu’il s’agit d’un veuf

et d’une veuve associant leurs regrets éternels par un mariage de

raison; car ce quatrain est calligraphié au-dessous d’une remarquable

composition picturale représentant un monsieur et une dame se donnant la

main tendrement, tandis qu’au ciel, au-dessus de leurs têtes, planent,

indulgentes et rêveuses, les figures d’un autre monsieur et d’une autre

dame.

Et il était peintre, aussi, comme on voit. Je ne voudrais pas dire trop

de mal de sa peinture. D’abord parce que ce serait trop facile, et que

dans une certaine mesure cela serait peut-être injuste. Cet homme

ingénu, maladroit, ignorant, sincère, avait un sens instinctif de la

composition, et conservait, des primitifs et des Persans, la gaucherie,

la raideur, la patience méticuleuse, le besoin de «raconter une

histoire» avec son pinceau. Il en différait parce qu’il n’avait pas

«appris» et que les Persans et les primitifs nous montrent au contraire

tout ce qu’on savait à leur époque et dans leur pays, avec quelque chose

en plus, qu’ils apportaient quand ils étaient des artistes dignes de ce

nom. Ils faisaient des pas en avant: Rousseau était un pauvre diable

demeuré en arrière, et auquel ils eussent dit: «Tu ne sais rien!» Il ne

faut ni rire ni s’extasier devant ses toiles, mais les considérer comme

les presque douloureux essais d’un vieil enfant en qui il y avait

«quelque chose», ou d’un imagier populaire, du genre de ceux qui ont

tracé des coqs, des fleurs, des personnages naïfs sur des assiettes

campagnardes ou les estampes d’Epinal. En somme ce fut un peintre pour

gens de lettres qui n’aiment pas la peinture parce qu’ils n’y

comprennent rien. C’est l’histoire, ou la bizarrerie, ou la théorie

qu’on leur fait pour leur expliquer que «ça doit être comme ça» qui les

intéressent; et ils demeurent convaincus par raison démonstrative,

n’éprouvant en aucune manière cette volupté sensuelle que doit produire

la véritable œuvre d’art: tels des amants aveugles que l’on pourrait

faire cohabiter avec le squelette de leur bien-aimée en leur disant _que

c’est_ la bien-aimée. Les Allemands, assez disposés d’ordinaire à se

laisser persuader de la sorte par raison démonstrative, ont payé très

cher non seulement les puérilités vieillottes du douanier Rousseau, mais

bien d’autres machines cadavéreuses, enfantines, ou purement

théoriciennes, qui font regretter celles-ci et que d’ingénieux

industriels achètent pour quelques sous--ils disent le contraire, mais

ils savent ce qu’ils font--pour les leur revendre très cher. Mais de là

même justement me vient une sympathie patriotique pour les galfâtres qui

se sont payés d’avance, de la sorte, des dévastations boches: car je

regrette moins, je l’avoue, l’_Heureux Quatuor_ du Douanier, qui est

pourtant ce qu’il a fait de plus acceptable, que nos pendules. Un jour

pourtant, il y aura de ce côté un petit krach, car il est inévitable

qu’on finisse par découvrir, même dans les milieux les plus insensibles,

que la technique d’un tableau est la technique du dessin et de la

couleur, non pas celle de la philosophie, de la littérature ou de la

physique. Toutefois je n’en ai cure en ce qui me concerne, étant sans

doute un abominable égoïste. La seule chose qui m’inquiète un peu, c’est

qu’il faut, pour que nos voisins croient à l’excellence de ces «œuvres

d’art», qu’il en reste quelques-unes en France, chez des gens qualifiés

«amateurs», et que je frémis à l’idée de les avoir sous les yeux.

Aussi bien, n’est-ce point le talent du pauvre Douanier qui force mon

attention, c’est sa vie: il est impossible de ne pas la trouver triste,

heureuse, pure, troublée, illuminée d’extases, abreuvée de douleurs

comme celle des plus grands artistes. C’est cela qui est singulier,

c’est cela qui donne à réfléchir. Le brave Rousseau allait le dimanche

aux bois de Clamart ou de Chaville; il en rapportait des fleurs, des

feuilles et des branches qu’il copiait de toute sa conscience comme le

voulait Ruskin, dont il n’avait sans doute jamais entendu parler. Il

mettait toute son âme dans sa peinture, et comme un véritable grand

artiste dont le premier souci est la probité vis-à-vis de lui-même, _il

faisait tout ce qu’il pouvait_. Il connut aussi la rigueur des lois

humaines: innocent comme un enfant, il avait avalisé, pour un ami, un

chèque illusoire. Le tribunal lui infligea la prison, mais lui accorda

le bénéfice de la loi Bérenger. Quand il eut compris cette indulgence,

l’humble et doux rêveur s’écria: «Merci, mon président! Si vous voulez,

je ferai le portrait de votre dame.» Dites-moi si Van Dyck ou Ingres

eussent exprimé plus fièrement leur gratitude!

Et il était pauvre, aussi, pauvre comme dans les légendes, et gai comme

dans les légendes, malgré les billets protestés, les recors, le sinistre

problème du loyer qu’il fallait acquitter et des quinze francs qu’il

devait à son marchand de couleurs. Enfin, jusqu’aux confins de sa

vieillesse, il fut la proie des passions de l’amour. Il aima Yadwigha,

la belle Indienne, il aima les deux épouses qu’il perdit successivement,

il aima, à soixante-quatre ans, une veuve de cinquante-quatre ans, à

laquelle il écrivait, dans un style touchant et inculte, des choses

déchirantes, qui lui répondait: «Vous êtes mon bouffon», lui mangea les

quelques sous si péniblement amassés, et n’assista même point à son

enterrement! Et quand il mourut à l’hôpital, mais croyant à sa gloire,

il ne manqua même pas au Douanier cette épitaphe exquise, que composa

Guillaume Apollinaire et que vous pourriez lire sur sa tombe, au

cimetière de Bagneux:

Gentil Rousseau, tu nous entends.

Nous te saluons

Delaunay, sa femme, monsieur Quéval et moi.

Laisse passer nos bagages en franchise

à la porte du ciel.

Nous t’apporterons des pinceaux, des couleurs,

des toiles

Afin que tes loisirs sacrés dans la lumière réelle

Tu les consacres à peindre,

Comme tu tiras mon portrait,

La face des étoiles.

Si toutes ses œuvres étaient perdues, s’il ne nous restait rien de lui

que cette biographie, que penserions-nous du Douanier? Quelle différence

pourrions-nous faire entre lui, visionnaire, passionné, infortuné, et le

visionnaire, passionné, infortuné Michel-Ange? Et alors? Que conclure

des vies des saints, que conclure des vies des vrais et grands artistes,

de leurs misères et de leurs joies, qu’on nous donne comme

exceptionnelles? Qu’est-ce qu’elles prouvent, que signifient-elles?

Quelle inquiétude, ou quelle leçon!

Le bol de Chine; ou, divagations sur les beaux-arts · 第 12 / 26 题