ISADORA DUNCAN

Pour Lugné-Poe, qui nous fit revoir la Duncan à Paris.

On est dans un théâtre ordinaire, entouré de spectateurs ordinaires,

ceux qu’on ne connaît pas, à qui on n’a jamais parlé, et comme pour

supprimer jusqu’aux plus ordinaires des artifices, sur la scène il n’y a

même pas de toile de fond: rien que des rideaux gris pâle, couleur du

poil ras d’un chat de Siam. Alors il vient une femme, toute seule.

Toute seule, dans ce grand espace nu et à peine éclairé. Elle n’est pas

grande, mais ses jambes sont longues, harmonieuses, pourtant musclées,

avec des caractères et comme des accents qui parlent. Elle n’est pas

belle à la façon des filles de la Grèce antique dont elle porte le

vêtement, mais sa face est pleine d’une grâce heureuse et charmée--et

l’on ne sait rien de son corps, qui n’est couvert cependant que d’une

tunique pâle ou rose, parce qu’on n’y voit plus bientôt que des

mouvements, non pas des formes. Elle danse, et il y a aussi ses bras qui

s’allongent ou se plient, cachent à demi sa tête légère ou lui font une

couronne, ses doigts qui quelquefois font le geste des joueuses de

flûte, quelquefois se lèvent un peu pour dire: «C’est là-bas,

entendez-vous? Là-bas il y a un bruit. Mais où?»

... Elle veut être une très jeune fille qui joue, au bord de la mer,

avec des osselets. Elle est couchée, toutefois elle danse

toujours;--comment fait-elle, pour avoir l’air de danser, étendue ainsi,

et presque sans mouvement?--elle lance les osselets, ils retombent, elle

les rattrape, elle voit la mer, on la voit comme elle, son corps

s’harmonise à la forme des vagues, à la couleur de ces petites choses

polies, qu’elle fait dans l’air, amuse ses yeux ingénus.

Maintenant la flotte grecque arrive, pleine de jeunes hommes victorieux.

Elle l’entend de loin, il y a des buccins qui sonnent sur les flots. Il

faut qu’elle coure au-devant des guerriers, et la voilà qui court en

effet. Sa poitrine est gonflée d’air, ses bras, ses coudes et ses

épaules accompagnent le mouvement de ses pas, et elle galope, elle

galope littéralement, dans la joie, dans la pure joie cruelle du

triomphe, avec une foule d’autres petites filles comme elle, qu’on ne

voit pas, mais qui existent, parce que son geste les crée. Elle crie à

ces vainqueurs qu’ils sont des vainqueurs, elle leur demande s’ils ont

beaucoup tué, s’ils rapportent des dépouilles, s’ils sont riches, s’ils

épandront leurs richesses. Eux, ils s’en vont, riant sans doute, chargés

d’armes et d’or, au milieu de ce cortège, de cette joie qui grandit, de

cette course qui se hâte, de cette danse toujours plus vive. Je ne sais

pas si c’était cela, le _péan_ des Grecs, mais c’est sûrement ainsi que

danse une race très jeune, qui ne pense pas à la pitié, qui ne

s’attendrit pas, qui est joyeuse, purement joyeuse. J’ai vu cela dans

des pays très lointains, chez des peuples très barbares. Seulement, ici,

il n’y a plus de rudesse que dans le fond des choses, non pas dans

l’apparence; toute cette férocité s’idéalise, se transforme,

s’envole--et à la fin, dans la demi-lumière, le sol seul étant un peu

plus éclairé, cette danse a l’air de s’achever sur de la nue.

Isadora revient. Elle est un jeune Scythe, qui a lutté du poing, et

renversé son ennemi, et gagné de la gloire. Ses gestes le disent

silencieusement, toute la scène est là sous nos yeux: les premiers coups

portés, les feintes, les parades, la fuite simulée, puis l’attaque, le

retour sur l’adversaire qui cède: elle le presse, il s’effondre; ses

poings se baissent, il est à terre. Et qu’un tel spectacle devrait être

farouche, qu’il inspirerait plutôt de l’horreur et de la répugnance!

Mais ce n’est plus qu’un jeu, ce n’est plus qu’un poème, il n’y a là

qu’une vierge qui s’amuse et s’enchante du récit d’un combat; et quand

elle s’arrête enfin, le bras levé, fière, exaltée, raidie dans sa

tunique d’adolescent, c’est une statue, c’est la Victoire immortalisée.

On applaudit... Alors elle salue, non pas comme une ballerine, mais d’un

geste singulier, ingénu, primitif, presque gauche, comme une fille des

champs interdite qui manque sa révérence.

Et elle revient encore en bacchante, des pampres dans les deux mains, et

des fleurs. Les fleurs, elle les jette ou les froisse; les pampres, elle

les garde, les brandit, en fait comme le moyen d’une espèce

d’incantation, car en vérité, comment, sans sorcellerie, me croirais-je

ainsi transporté sur un coteau, au milieu des vignes, et d’où

viendraient cette odeur de vin et cet étourdissement? Il n’y a

qu’Isadora qui danse, voilà tout. Une femme fait sur un plateau, devant

ces rideaux gris, couleur de chat de Siam, des pas qui ne sont même

point des pas de danse, qui n’appartiennent à aucune danse connue!

Est-ce donc suffisant? Mais elle s’effile, mais elle grandit, mais ses

pieds se rapprochent, et ses hanches se gonflent et ses bras s’unissent:

c’est une amphore qui danse, une amphore qui bondit, pleine de vin!

En vérité, je suis ivre moi-même! Ce n’est pas une amphore, c’est une

femme qui est ivre avec moi, qui a bu, jusqu’à trébucher, le jus

fermenté de la cuve, et qui déclenche sa tête, par coups secs, comme si

elle ne tenait plus sur ses épaules! Et les pampres s’éparpillent, et

les mains ne se dirigent plus que vers des choses confuses, obscures,

ardentes, désirées, du plaisir diffus, du plaisir qui est en elle, et

qu’elle voit dehors. On n’est pas plus ivre, décidément, puisque

moi-même je suis ivre à la regarder, et que j’entends, je vois tant de

choses: un paysage, des cris, un vignoble, des cyprès, et Bacchus, et

Silène, comme sur les images qui se mettaient à vivre et à bouger, du

temps que j’étais enfant et que j’avais du génie, comme tous les

enfants! Mais on n’est pas plus déchaînée et plus harmonieuse, plus

pleine de la joie du vin et plus réservée. On n’éprouve pas plus

fortement toutes les passions qui privent de pudeur avec plus de pudeur.

Oui, oui, c’est l’ivresse divine, celle qui est un rite, une prière,

celle qu’il fallait simuler, avec art et suivant des formules, «pour

qu’il y eût du vin l’année prochaine», celle qui avait disparu du monde!

Une femme vient de la retrouver par divination, par instinct, ou

peut-être au contraire par l’espèce de sensibilité cérébrale, rouée,

consciente et naïve à la fois, qui caractérise sa race.

On ne sait pas. Il est possible qu’Isadora ignore une foule de choses et

qu’elle invente le reste, qu’elle mélange une infinité d’époques, et que

cela n’ait aucune importance, et même vaille bien mieux. Tout à l’heure,

quand elle a dansé, tout l’univers et nous-mêmes avions trois mille ans

de moins: il est probable que ce miracle essentiel est fait de bien peu,

sinon d’elle-même.

La musique? C’est à peine si elle en suit la mesure. Elle n’écoute pas

des notes, elle entend des paroles, et c’est sur ces paroles qu’elle

danse. C’est une mime avant toute autre chose. Elle danse du Beethoven,

du Gluck ou du Grieg? Combien mieux, et avec plus de vérité encore, elle

commenterait sans doute une chanson populaire, dont le sens se développe

et grandit de couplet en couplet, alors que la mélodie reste la même,

courte, un peu sèche et bien rythmée! Elle-même le dit: «Je danse

beaucoup mieux un air lorsqu’on ne le joue pas: c’est alors qu’on

l’entend!» C’est en cela qu’elle donne vraiment l’impression de la danse

antique, alors que quelques notes seulement, ou même la cadence unique

des mains frappées ou des crotales accompagnaient l’infinie variété des

mimiques.

L’exactitude historique? Elle-même avoue qu’elle ne s’en soucie pas

toujours, et elle a bien raison. Dans la même suite de scènes, elle

apparaît vêtue tantôt comme une vierge de Polyclète, tantôt comme une

nymphe de Botticelli ou du Titien. Elle est arrivée un jour d’Amérique

avec des yeux ingénus et un peu sauvages, elle a vu des chefs-d’œuvre

divers dans des musées divers, elle en a retenu ce qui lui convenait,

elle en a gardé ce qui s’appliquait à son instinct. Mais si le rôle des

poètes et des artistes est de révéler, elle est bien, malgré tout, elle

qui très probablement ne sent pas musicalement la musique, elle qui a

bien de la peine à suivre et à comprendre une cadence, artiste et poète.

Il y a des mensonges plus vrais que la vérité textuelle et l’exactitude

documentaire, il est des erreurs archéologiques fécondes même pour les

archéologues. D’ailleurs, mimer la joie d’une bataille, l’ivresse d’une

lutte ou celle du vin, et justement, par instinct, de cette manière,

c’est bien revenir aux origines mêmes de la danse, alors qu’elle était

un rite religieux, imitatoire et magique. Cela n’empêche pas qu’il y ait

des bornes à l’art, et quand Isadora fait autre chose que célébrer

l’enthousiasme et la joie, elle ne célèbre plus rien, elle se trompe et

l’on reste froid.

On reste froid parce qu’elle ne saurait, je pense, sortir de sa nature,

qui est d’être pleinement, d’une sorte irrésistible et unique, un être

jeune et enthousiaste. Et elle est aussi, d’une façon toute particulière

et irrégulière, mais triomphante, belle comme les modèles qui ont

inspiré les grands artistes. Elle suggère autre chose que ce qu’elle

est, et on ne sait pourquoi. Comme l’Eve du Sodoma, ses genoux font

penser à des pêches, et ses lèvres sont celles d’un enfant qui vient de

manger des cerises...

Le bol de Chine; ou, divagations sur les beaux-arts · 第 14 / 26 题