XXIX

La veille au soir, je n’avais pu que parler assez brièvement au roi. Il

avait lu dans les journaux les grands événements du Bergensland. Il

avait eu connaissance de la convocation du Parlement, et il s’était dit

que Herner agissait bien en poursuivant cette affaire avec rigueur.

Comme il laissait toujours à son premier ministre une grande initiative

et une grande liberté, il ne s’était pas étonné qu’il eût utilisé, pour

convoquer la Haute-Cour, les blancs-seings qu’il lui avait laissés.

A la vérité, il avait été un peu étonné de ne recevoir aucune nouvelle

du ministre, car dans le message qu’il avait chargé Herrenstein de

porter au château royal, il donnait deux adresses où des télégrammes

pouvaient lui être adressés par Herner, en cas de besoin urgent.

Il s’était dit cependant que le ministre avait dû agir avec rapidité et

n’avait pas eu le temps de prendre l’ordre du souverain, dans une

circonstance évidemment d’une haute gravité, mais où l’avis du roi

n’était pas douteux.

Herner était sûr, étant donné les idées de Charles XVI, esprit libéral,

mais monarque, en somme, assez ferme, que les mesures énergiques prises

par le Gouvernement seraient certainement approuvées par le roi.

Le silence de Herrenstein l’avait d’autant moins surpris que le comte,

d’après leurs conventions, ne devait écrire ou télégraphier que dans le

cas d’un gros ennui. L’absence de nouvelles signifiait: bonnes

nouvelles.

Le roi me donna l’assurance que la peine capitale qui serait

certainement prononcée contre Tolberg serait commuée en un bannissement

perpétuel. Il ajouta qu’il prendrait telles dispositions pour que Bertha

pût suivre son ami dans son exil.

J’emmenai le roi le plus tôt que je pus loin des tristes souvenirs de

l’hôtel Easton. Mais je comprenais bien qu’il ne pouvait pas rentrer

tout de suite à Schoenburg et retrouver Mme de Linstein à qui il

faudrait cacher toute sa douleur.

Nous restâmes quelques jours à Bruxelles. Charles XVI était dans un tel

état d’esprit qu’il n’eût pas toléré la vie des champs. Dans la vie des

villes, sa tristesse était moins accablante; il jouissait malgré lui de

tout ce qu’il voyait des hommes et des choses. Il avait une faculté

singulière pour reconstituer la vie des gens rien qu’en les voyant

passer... C’est cette faculté de profiter des êtres, de prendre plaisir

à leurs gestes, de saisir tout leur charme apparent ou caché, qui

faisait de lui un amant si attaché, si constant et si naturellement

infidèle. Sa passion était d’une clairvoyance admirable; il distinguait

en une femme toutes ses séductions qui le retenaient très sûrement à

elle. Mais il était sensible à d’autres charmes pour peu qu’il s’en

approchât. L’être aimé était aimé par lui mieux que par n’importe quel

amant, mais il n’était pas aimé exclusivement. Ses maîtresses avaient

peut-être raison de le garder aussi jalousement, comme un Turc garde ses

femmes.

Je me souviens qu’un soir où il avait été particulièrement triste, il

m’avait dit avec une sincérité profonde que jamais il ne goûterait plus

de joie dans la vie. Ce soir-là, nous nous rendîmes ensemble dans une

sorte de music-hall d’été. Une petite fille de seize ans qui vendait des

bouquets s’approcha du roi, dont la tristesse se fit tout de suite un

peu plus attendrie. Il la pria de s’asseoir à une table, dans le jardin.

Il la retint à causer avec lui pendant une heure, et je crois qu’il

l’aurait emmenée à l’hôtel; mais il n’osa pas, à cause de moi...

Je ne voulais pas trop le presser pour rentrer à Schoenburg. Mais je

pensais que le procès de Tolberg devait être commencé. Je craignais

qu’une fois la sentence rendue, Herner ne précipitât les choses. Qui

sait même si, pour se débarrasser de son ennemi, il n’était pas homme à

imaginer quelque suicide?... Mais le roi, à qui je fis part de mes

craintes, me répondit qu’elles étaient sans fondement.

--Vous ne connaissez pas Herner comme je le connais. Certainement c’est

un homme que rien n’arrête, mais il est incapable d’un crime inutile.

Ainsi, vous, par exemple, mon brave Humbert, il ne vous aurait jamais

tué parce qu’il avait la ressource de vous coffrer...

Rien ne l’avait tant égayé que l’histoire de ma fuite. Il répétait qu’il

aurait bien voulu voir Humbert en prisonnier, et que, d’ailleurs, il

s’offrirait un jour cette joie-là.

Enfin, une dizaine de jours après avoir quitté Londres, il me dit un

matin:

--Nous allons rentrer à Schoenburg.

Le rapide nous y amenait le lendemain au point du jour. Nous descendîmes

de la gare à pied. Le roi traversa sa bonne ville endormie. C’était la

première fois de sa vie qu’il la voyait à cette heure.

En passant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, le roi, qui me tenait

familièrement par le bras s’arrêta. Il regarda autour de lui toutes ces

vieilles maisons silencieuses. Ce n’était pas uniquement le froid du

matin qui lui mouillait les paupières. Charles XVI aimait bien son vieux

Schoenburg...

La sentinelle du palais ne reconnut pas cet homme de forte taille, qui

rentrait à cette heure matinale, le col de son ulster relevé.

Nous montâmes jusqu’à ma chambre, qui était telle que je l’avais

laissée. Le roi trouva qu’on m’avait mal logé. Comme il restait de l’eau

dans le pot à eau, Sa Majesté se débarbouilla. Puis pendant que le

palais dormait encore, nous descendîmes tous les deux dans mon cabinet

dont je fermai soigneusement la porte.

C’est là que le roi, sans être vu, devait attendre l’arrivée de Herner.

Comme il était fatigué, il s’étendit sur un canapé où il sommeilla,

tandis que trop énervé pour dormir, je m’asseyais à mon bureau, et je

commençais machinalement à dépouiller les piles énormes de journaux qui,

en mon absence, s’étaient amoncelés sur ma table.

Vers six heures, j’entendis le bruit des garçons de bureau qui

arrivaient. L’un d’eux ouvrit la porte du cabinet de Herner, et s’en

vint jusqu’à la porte du mien. Mais je lui criai que je m’étais enfermé

pour travailler, et qu’il ferait le cabinet plus tard.

Vers neuf heures, je me mis à la fenêtre et je guettai impatiemment la

venue de Herner. Le roi s’était levé et s’était mis à mes côtés, et nous

vîmes ensemble le premier ministre qui traversait la cour et se

dirigeait vers le perron d’entrée, d’où il s’apprêtait à gagner

innocemment son cabinet... c’est là que l’attendait une surprise

considérable.

De Londres, j’avais écrit à Herner une seconde lettre où j’expliquais

que mon absence serait un peu plus longue que je n’avais prévu.

Je suis sûr que le ministre n’avait pas cru à mon histoire, et qu’il

était bien persuadé que j’avais voulu fuir...

J’avais laissé le roi dans mon petit bureau, et je m’installai dans le

cabinet du ministre. Quand il ouvrit la porte, il eut un sursaut

d’étonnement. Ma rentrée bouleversait évidemment toutes ses prévisions.

Il se remit assez promptement pour me dire:

--Ah! vous voilà de retour? et me tendre la main avec une parfaite

aisance.

--Monsieur le ministre, lui dis-je, avec une certaine émotion, je suis

revenu encore plus tôt que je ne pensais... C’est que je venais de

réclamer de vous l’exécution d’une promesse...

Il semblait m’écouter distraitement et classer des papiers avec

attention.

--J’ai vu, continuai-je, que le comte de Tolberg avait été jugé et

condamné. Vous m’avez dit que, pour le principe, vous teniez à avoir une

condamnation contre lui, mais vous m’avez promis qu’après la

condamnation, vous prendriez en sa faveur une mesure de démence...

Il sembla regarder avec une application scrupuleuse des papiers

quelconques qu’il était en train de ranger.

--Sans prendre aucun engagement, répondit-il au bout d’un instant. J’ai

dit et je répète que je ferai mon possible pour vous donner

satisfaction. Dès demain je réunirai les ministres, et nous verrons si

nous pouvons remettre le dossier à la compagnie des grâces. Je pense

qu’avec mon appui, ce sera chose faisable.

--Monsieur le ministre, lui dis-je, excusez-moi si je réclame de vous

une promesse plus formelle.

J’avais pris un ton ferme que je ne me connaissais pas. Ah! je n’avais

pas peur de parler à un ministre, quand j’avais un roi derrière moi!...

Il fut étonné de cette assurance. Il me regarda et me dit, avec une

certaine hauteur, que je n’avais qu’à me fier à lui. Et il se demandait

de quel droit...

Je répondis que ce droit, je le tenais de lui-même. Il avait bien voulu

m’honorer de sa confiance en me faisant le dépositaire d’un certain

secret...

Il y avait bien longtemps qu’il m’avait compris, mais il attendait pour

se mettre en colère que je me fusse expliqué nettement et sans

équivoque. Maintenant il était forcé de comprendre...

--C’est ce qu’on appelle du chantage, me dit-il.

Et je vis s’allumer dans ses yeux ce même éclair de sauvagerie et de

brutalité qui les faisait briller quand il parlait d’un de ses ennemis:

la princesse Elsa, par exemple. Il était maître de laisser ou de ne pas

laisser pénétrer la colère en lui, mais aussitôt qu’elle y entrait, il

en était saisi tout entier.

--Chantage ou non, répondis-je, je désire avoir de vous, monsieur le

ministre, la promesse que je vous ai demandée...

--Vous n’aurez rien, me dit-il; je ne cède pas aux menaces.

Je restai un moment sans rien dire. J’étais maître de mon coup de

théâtre. J’avais demandé au roi la lettre de grâce de Tolberg, et je

n’avais qu’à la tendre à Herner, il serait confondu, comme dans ces

mélodrames où le traître vaincu courbe la tête, et se jette ensuite dans

un précipice, en criant: «Vous ne m’aurez pas vivant!»

Mais la vérité, c’est que c’était assez de comédie, et que je sentis

malgré moi, à ce moment, une sorte de respect pour cet homme qui

méritait sans doute qu’on se vengeât, mais non qu’on se jouât de lui. Et

je sentis aussi qu’en apprenant que son souverain était encore en vie,

il allait éprouver une grave émotion.

De sorte que je ne lui dis plus rien des choses dramatiques que j’avais

préparées, et que les larmes me vinrent aux yeux, malgré moi. Je lui mis

la main sur l’épaule, et lui criai, la gorge serrée, le plus vite que je

pus:

--Le roi est vivant! Il est là!...

Secrets d'État · 第 31 / 33 题