--Qu’est-ce que vous dites, Mossieu? me demanda avec un fort accent
allemand le baron de Gentz, qui représentait, à Londres, l’État du
Bergensland... Est-ce que vraiment c’est possible... Sa Majesté serait à
Londres?... Non, Mossieu, je ne puis croire...
Et il tournait dans ses courtes mains gantées de gris perle la lettre
que m’avait confiée le roi. Il se résigna enfin à l’ouvrir, et son nez
écrasé se mit à soupirer d’émotion dans la touffe de sa moustache et de
sa barbe...
--Oui, oui, il faut aller tout de suite au ministère des Affaires
étrangères... le ministre lui-même je dois voir pour cette affaire. Si
la jeune femme s’est tuée cette nuit, si la police est déjà prévenue, il
n’y a aucun temps à perdre, Mossieu, pour arrêter cela. Oui, oui,
Mossieu, nous l’arrêterons, dit-il en haussant les épaules, comme si
j’avais mis en doute sa puissance... Mais à la vérité, quelle surprise,
Mossieu, que le bien-aimé souverain soit à Londres!...
Il ajouta que certes il viendrait le voir avant une heure.
Je lui dis alors que le roi préférait ne recevoir aucune visite, qu’il
viendrait lui-même à l’ambassade dans le courant de l’après-midi. Mais
il priait l’ambassadeur de ne dire un mot à qui que ce fût de sa
présence à Londres, sauf au ministre anglais, si c’était nécessaire.
J’ajoutai que sous aucun prétexte il ne fallait en référer à Schoenburg.
A la vérité, Sa Majesté, tout à sa douleur, ne m’avait fait aucune de
ces observations, mais c’est moi qui avais pris cela sous ma
responsabilité. Je me formais peu à peu; je prenais de l’initiative;
j’acquérais des qualités d’homme d’État.
Quand je rentrai à l’hôtel, je trouvai le roi à la place où je l’avais
quitté, auprès du lit où gisait la jeune femme. Cette nuit même, au
moment où il me reconduisait après notre conversation, nous avions
entendu un coup de feu. Aussitôt qu’elle avait su qu’elle ne vivrait
plus avec le roi, Marie avait couru à la mort comme un prisonnier court
à une porte ouverte. Elle n’avait laissé sur sa table aucun mot d’écrit.
Elle savait très bien que l’on comprendrait.
Ce n’était pas une méchante femme, mais elle voulait être heureuse à
tout prix, et ce besoin avide, comme animal, d’être satisfaite, l’avait
rendue coupable de toutes les cruautés. Ainsi elle montra qu’elle
n’avait pas la force de renoncer au bonheur.
Ce qui sauva le roi, c’est qu’il était le roi. Mais si sa vie n’avait
pas été occupée par d’autres choses que par l’amour, je crois qu’il se
serait tué, lui aussi, plutôt que d’aller retrouver, auprès de Mme de
Linstein, un autre remords. Mais il n’était pas un amant autant que
Marie était une amante. Quand l’amour prend ces pauvres êtres désœuvrés,
il les prend tout entiers.