--Vous voilà, usurpateur! avait dit Sa Majesté.
Le ministre et son roi s’étaient regardés en silence, et j’avais compris
en les voyant quels liens profonds les unissaient auprès de ce
Bergensland, dont l’un avait la garde héréditaire et à qui l’autre
s’était consacré.
Le roi vivant, il ne restait de la culpabilité de Herner que l’histoire
de quelques faux, dont on ne parla point. Une personne de plus était
dans la confidence et connaissait la conduite audacieuse du premier
ministre. J’aimais mieux cela. Quand j’étais seul avec Herner à porter
ce secret, je trouvais qu’il pesait un peu lourd sur mes épaules.
Mme de Linstein apprit avec une grande douleur la mort de sa sœur et de
son ami Herrenstein, victimes d’un accident d’automobile en Angleterre.
Ainsi que le roi l’avait promis, la peine de Tolberg fut commuée en un
bannissement. On ne pouvait pas gracier complètement un homme dont la
culpabilité était aussi indéniable, mais la clémence royale n’avait pas
dit son dernier mot. Un jour d’oubli viendrait où l’on pourrait faire
mieux.
En attendant, Charles XVI fit connaître officieusement à la Chambre des
divorces qu’il était favorable au divorce de Bertha. Sa Majesté eut la
bonté de distraire de sa cassette privée une somme de vingt-cinq mille
livres, dont il me faisait soi-disant présent, et que je remettrais en
mon nom propre à Tolberg, pour l’aider à vivre à Paris jusqu’au jour où
sa famille s’humaniserait... Le roi connaissait à peine Tolberg et
s’intéressait d’une façon très superficielle aux malheurs de Bertha,
mais il se plaisait beaucoup à me faire plaisir.
Jamais banni ne s’embarqua si joyeusement pour l’exil que le comte de
Tolberg. Bertha ne prenait pas le train en même temps que lui, pour
ménager les apparences, mais elle devait le rejoindre à Erstadt, la
première station du rapide. Quand j’accompagnai mon ami à la gare, il
m’apprit comment il avait remplacé, au dernier moment, celui des
conjurés que le sort avait primitivement désigné, et qu’une maladie
avait rendu indisponible.
A quelques jours de là, je fus mandé au château de la princesse Elsa, et
je m’y rendis avec un certain frémissement... Je savais que c’était une
jeune femme. On m’avait bien dit qu’elle n’était pas très jolie; mais
c’était une princesse et j’avais fait souvent ce rêve fantaisiste et
inavoué qu’il se passerait quelque chose entre elle et moi!...
Mais elle était décidément trop courte, trop rouge de teint, et trop
duvetée sous les joues et dans le cou.
Elle me dit qu’elle avait causé avec le roi, et que je lui serais très
agréable si je voulais me charger de l’éducation des jeunes princes.
Bölmöller avait perdu toute espèce de prestige aux yeux de ses élèves.
On l’avait nommé je ne sais pas quoi, inspecteur général de quelque
chose d’insignifiant. L’éducation de l’héritier présomptif entre mes
mains, c’était une grande sécurité pour Herner, qui, ainsi, ne craignait
plus les menées des Bavarois.
Tout va désormais paisiblement à la Cour et chez Mme de Linstein. Le
roi, très assagi au point de vue sentimental, s’occupe un peu plus des
affaires publiques, et continue à guerroyer contre l’autoritarisme de
son premier ministre... Mais il prétend que Herner fera un jour un
libéral excellent; de même que les anciens libéraux font d’excellents
ministres autoritaires.
--Il est bon, me dit le roi, d’avoir pratiqué les deux opinions.