Je m’attendais à essuyer les reproches des deux hommes du bateau
charbonnier, pour retarder ainsi leur voyage. Mais leur vie n’était que
retards continuels, subis avec la plus grande patience. Je vis que
l’équipage s’était augmenté d’une femme du peuple aux cheveux jaunes, et
d’un petit garçon de quatre ans aux cheveux blancs. On avait sorti en
mon honneur deux chaises de paille qu’on avait placées auprès d’un tas
de charbon. Je remarquai avec désespoir que le bateau se trouvait
entouré de tous côtés par d’autres bateaux et je me demandai comment il
allait sortir de là. En écartant les uns, en repoussant les autres, on y
arriva cependant, et bientôt nous nous éloignâmes de la rive en glissant
sur l’eau si lentement que nous n’avions pas l’air de marcher, que nous
franchissions les ponts sans nous en apercevoir, et que nous nous
trouvâmes tout à coup dans la campagne sans avoir eu l’impression de
quitter Schoenburg.
C’est à partir de ce moment que je commençai à sentir un peu
d’agacement, parce que je n’avais rien à faire, aucune décision à
prendre pour le moment, et des résolutions assez graves à examiner pour
plus tard.
Je regardais la femme aux cheveux jaunes qui faisait du filet. L’un des
hommes était monté à bord du remorqueur; l’autre homme, à quelques pas
de moi, taillait un morceau de bois avec son couteau.
Je me dis tout à coup que les rives du fleuve devaient être fort belles,
je les regardai et les trouvai belles en effet. Pendant quelques
instants je me forçai à goûter le plaisir de me trouver sur un bateau
qui glissait lentement entre deux rives agréables.
Cependant il fallait se préoccuper de la suite. A quel endroit
pourrais-je prendre le bateau à vapeur? Avait-il déjà passé? ou s’il
n’avait pas passé, ne nous rattraperait-il pas avant le prochain
embarcadère? J’interrogeai l’homme du bateau. Il me dit posément:
--Le bateau a passé quand nous étions en train de quitter le pont.
Et comme je réfléchissais aux conséquences de ce retard, il interrogea
de loin sa femme.
--C’est-y que le bateau à vapeur a passé?
Elle répondit avec une grande sûreté:
--Mais non, qu’il n’a pas passé!
Il me regarda et me dit:
--C’est qu’il n’a pas passé...
Je lui demandai:
--Est-ce qu’il ne va pas passer devant nous avant le prochain
embarcadère?
Il me répondit:
--Oh! non, monsieur! Il ne nous passera pas. Il n’y a certes aucun
danger qu’il nous passe. Vous pouvez être tranquille, monsieur. Et il
ajouta:
--C’est suivant où que c’est, l’embarcadère...
Je poursuivis:
--Vous n’avez aucune idée de l’endroit où peut être l’embarcadère?
--Si, monsieur, répondit-il, je sais très bien. Et il cria à sa femme:
--Sais-tu où qu’c’est, la prochaine station du bateau à vapeur?
La femme fit: Non! de la tête.
--Non, monsieur, fit l’homme, je ne peux pas vous dire...
Cependant nous arrivions dans un de ces villages de grande banlieue qui
dressent au bord de l’eau quelques buvettes et des brasseries. Nous
aperçûmes deux pontons qui devaient bien servir à quelque chose. On fit
signe à un remorqueur de stopper. On héla une petite barque, et je pris
congé de l’homme au couteau en lui glissant une large pièce.
--Tenez, me dit-il, voilà justement le sifflet du vapeur... Vous voyez
que j’avais raison! Nous arrivons juste!...
Je ne cherchai pas à comprendre en quoi il avait raison. Je me dépêchai
de descendre dans la barque. Il me semblait que ce vapeur qui
s’approchait du ponton ne m’attendrait jamais. Mais je vis bientôt
qu’avec lui, comme avec les hommes du bateau charbonnier, on pouvait
prendre son temps.
A peine avait-il touché le ponton que je me précipitai à bord, en
bousculant presque des personnes qui débarquaient. Mais une fois que je
fus sur le pont, s’écoula un temps tellement long qu’il me sembla qu’il
n’était plus question de départ, et s’il n’était pas resté du monde sur
le bateau, j’aurais pensé que nous étions au point terminus.
J’étais énervé; les circonstances étaient mal choisies pour que je pusse
me faire à toutes les lenteurs de cette vie fluviale. Il me semblait à
chaque instant que je n’étais pas en sûreté tant que nous touchions à la
rive, et je m’attendais à voir surgir des cavaliers qui feraient signe
au bateau de ne pas s’éloigner du bord.
Enfin, nous quittâmes la rive, à mon grand soulagement, et j’eus un peu
de tranquillité d’esprit pour regarder autour de moi. C’était un vapeur
de dimensions très modestes. Le personnel du bord se composait d’un
capitaine qui se tenait à la roue; d’un chauffeur invisible, et d’un
vieillard, le plus loup de mer de la bande, dont les fonctions ne
nécessitaient pas cependant une expérience navale considérable, car
elles consistaient simplement à poinçonner des billets.
J’étais le seul passager de la plate-forme réservée. A l’arrière, toute
une famille de touristes s’était endormie, accablée par la beauté des
rives. L’avant était assez bien garni. C’étaient surtout des gens de la
campagne: une paysanne avait à côté d’elle un panier qui gloussait. Ça
sentait bon les œufs crottés...
Au fur et à mesure que le bateau s’éloignait de la ville, les stations
s’espaçaient, les aspects du paysage variaient sous un ciel un peu
nuageux. Nous traversâmes un bourg amusant, dont les maisons avaient
l’air de petites vieilles curieuses accourues des deux côtés de la
rivière pour voir passer les bateaux. Puis ce furent des kilomètres
inutiles sur une eau, toujours la même, entre des plaines uniformes dont
on aurait pu, sans inconvénient, supprimer d’énormes morceaux.
Nous devions arriver vers quatre heures à Sinshausen, la ville
frontière. C’était du moins ce qu’indiquait un document placardé à bord
et qui s’intitulait de la façon la plus arbitraire: _Horaire du bateau_.
Il indiquait, pour les différents embarcadères de la route, des heures
de passage, en dehors de toute réalité, et des noms de stations
inconnues sur n’importe quelle ligne de bateaux du monde.
Nous arrivâmes en vue de Sinshausen vers cinq heures. A cet endroit, le
fleuve, rigide comme un canal, s’en allait sans dévier pendant quelques
kilomètres, et j’aperçus, de très loin, le ponton de la ville-frontière.
Dès lors, je fus pris d’une angoisse terrible, et je me dis que j’aurais
dû descendre du bateau à la station d’avant, qui se trouvait à quatre
lieues de la frontière. J’aurais bien trouvé une carriole pour me
transporter en lieu sûr. Comment n’avais-je pas songé à cela? Mon
signalement n’était-il pas aux mains de ces personnes mystérieuses dont
je voyais la toute petite silhouette noire sur le ponton?
Je fus sur le point de faire une démarche imprudente auprès du timonier,
et de lui offrir de l’argent pour me déposer sur la rive avant notre
arrivée au ponton.
Heureusement, je fus arrêté par cette idée que les gens du ponton
pouvaient me voir opérer ce débarquement. Je fus donc un peu soulagé,
selon mon habitude, quand je fus bien persuadé que le mal était fait et
qu’il était trop tard pour y porter remède.
Cependant, le ponton approchait toujours, et les silhouettes se
précisaient. Mon inquiétude diminuait un peu en constatant que ces trois
personnes--elles étaient bien trois--semblaient remuer nonchalamment,
aller de droite à gauche.
Il me sembla que si elles m’avaient attendu, elles seraient figées sur
place, ainsi que j’étais, sur le bateau; elles auraient eu les yeux
fixés sur le vapeur qui s’approchait, comme mes yeux à moi restaient
fixés sur le ponton. Il est vrai que l’instant d’après je pensais
exactement le contraire, et je me dis que cette attitude paresseuse
était sans doute préméditée... Il était temps que le bateau arrivât...
Quand il fut à cent pas du ponton, je m’aperçus qu’une des silhouettes
incriminées était une vieille femme qui balayait le ponton et que les
deux autres étaient des employés de cette Compagnie de navigation, ainsi
que leur nonchalance inimitable aurait dû m’en avertir... Mais je n’en
avais pas fini avec mes angoisses. Bien qu’il n’y eût aucun voyageur à
embarquer dans cette petite station, le bateau s’y éternisait. Je fus
sur le point de descendre dans la ville et de gagner la frontière à
pied. Cependant aucune ombre inquiétante ne s’entrevoyait à l’horizon.
Ce fut seulement au moment où nous quittions la rive que j’eus une
alerte sérieuse. Des gens tournaient en courant le coin de la rue, en
faisant signe au capitaine d’arrêter... Mais il s’agissait tout
simplement d’un petit paquet dont une femme du pays voulait nous
charger.
Quand le bateau eut gagné le milieu du fleuve, je me sentis envahi d’un
bonheur incroyable. J’avais pu quitter le Bergensland!... J’aurais voulu
faire des folies, me promener voluptueusement sur le pont, avec un gros
cigare aux lèvres, moi qui ne fumais jamais!
A ce moment, je pensai que je devais avoir faim. Il n’y avait rien à
manger à bord. Le bateau allait s’arrêter dans une station très proche,
au ponton-frontière du pays où nous étions.
Je trouvai à cette station une petite buvette convenablement fournie en
bière, en pain et en jambon. Le bateau resta assez longtemps, mais cette
fois, il me sembla qu’il partait trop tôt, tant je goûtais la
tranquillité de cette halte exempte de périls.
Le nombre des passagers de la plate-forme réservée ne s’était pas
augmenté. J’étais toujours seul, n’ayant comme compagnon que le peu
loquace capitaine, qui, aux rares questions que j’essayais de lui poser,
répondait, sans me regarder, par des petites phrases courtes, que je ne
tentais pas de comprendre, n’ayant fait l’interrogation que par
sociabilité, et sans attacher le moindre intérêt à la réponse.
Il était près de huit heures quand le bateau arriva enfin à Ruitz, au
point terminus. Depuis longtemps, des chantiers de bois, des usines
annonçaient l’approche de la grande ville. Puis, ce fut la glissade
lente, presque solennelle, entre deux quais anciens, bordés de parapets
de pierre. Le bateau se mit à mugir. Une cloche lui répondit, sur la
rive, pour appeler les déchargeurs. Notre petit vapeur prenait tout de
suite une importance, et avait l’air de quelqu’un...