Il est dans ma nature de ne pouvoir pas plus supporter la quiétude que
l’inquiétude. Je prends assez bien mon parti d’un gros ennui bien défini
et «arrivé»; mais les menaces de la destinée m’affolent; et aussitôt
qu’elles cessent, ce calme et ce silence m’effraient et je pense tout de
suite à ce qui pourrait survenir de nouveau. Aussitôt que je fus rassuré
sur le succès de ma fuite, je fus obligé de penser à Tolberg, et je me
dis qu’il ne fallait pas perdre un moment pour gagner Londres, faire mes
révélations au comte de Herrenstein, et mettre tout en œuvre pour
arrêter par un coup de théâtre le procès de mon ami.
Le comte de Herrenstein était vraiment la seule personne à qui je pusse
me confier. Je lui remettrais entre les mains le secret dont j’étais
porteur... Je trahissais maintenant Herner pour Tolberg, comme j’avais
trahi Tolberg pour Herner.
S’il était prouvé que Herner était un imposteur, la justice ne suivrait
pas son cours, dès qu’il serait établi que la convocation du Parlement
signée soi-disant du roi, émanait du premier ministre, toute la
procédure de la Haute-Cour serait, de ce fait, viciée. Il faudrait
recommencer le procès, et les juges, sans doute, auraient moins de
sévérité contre les ennemis d’un fourbe et d’un usurpateur qui,
lui-même, serait certainement traduit en justice.
La disgrâce de Herner, c’était l’arrivée au pouvoir de la princesse de
Bavière, c’est-à-dire du parti de Tolberg.
Après avoir quitté le bateau, j’errai pendant quelques instants, un peu
au hasard, dans les rues de Ruitz. Je n’avais pas dormi la nuit
précédente, et j’étais comme une loque. Et malgré moi je songeais avec
terreur à la nuit qu’il faudrait passer dans le train. Mais il se trouva
que le sort m’accorda le répit que je n’aurais pas voulu me donner. Le
rapide était passé une heure auparavant, et le prochain ne passerait que
le lendemain matin, à huit heures.
Une heure après je reposai dans une chambre confortable du Grand-Hôtel
de Ruitz.
Le lendemain, en partant à l’heure dite, par l’express qui devait trente
heures plus tard me déposer à Ostende, je trouvais que ça me manquait un
peu de n’avoir plus à mes trousses les limiers du baron de Herner.
J’avais hâte d’arriver à Londres, et je ne pensais qu’au terme du
voyage. Cette journée de chemin de fer qui serait suivie le lendemain
d’une journée de chemin de fer et de bateau, la pluie qui ne cessa de
tomber, le sommeil exaspérant d’un vieux monsieur qui était dans mon
compartiment, tout cela me faisait presque regretter mon petit bateau.
Puis, je pensais que ma vie de cour était sans doute terminée; que je
n’avais pas beaucoup d’argent devant moi, qu’il faudrait retourner à
Paris, que je me retrouverais seul dans la vie, que je n’avais pas de
compagne, et que,--c’était là le plus triste,--je ne tenais même pas à
en avoir une...
J’étais déjà allé à Londres. Je m’y étais plu beaucoup. Les théâtres,
les restaurants, la vie des rues m’amusaient. Je n’y avais pas fait un
long séjour, et je m’étais bien promis d’y retourner; mais les
ressources me manquaient pour cela. Maintenant le destin m’y renvoyait
dans des conditions vraiment désagréables, avec une tâche à accomplir.
Je ne jouirais pas de la ville. Il était probable qu’aussitôt les
révélations faites, je retournerais tout de suite avec Herrenstein à
proximité du Bergensland.
De nos jours, les voyages sont trop longs, parce qu’ils sont plus courts
que naguère. Jadis un voyage, c’était une partie de la vie.
Maintenant, un voyage en chemin de fer, qu’il dure dix heures ou deux
jours, est un entr’acte qui sépare deux phases de notre existence. C’est
de la vie qui ne compte pas, de la vie sacrifiée. Cette impression de la
longueur du voyage, on l’a bien davantage quand on se rend à un endroit
pour y accomplir une action précise. Il semble que l’on n’arrivera
jamais au bout de cette journée inoccupée, et si l’on a le malheur de
compter le temps, c’est interminable. Les heures ont soixante minutes,
dont chacune est aussi longue qu’une heure. On est pris de désespoir en
songeant à ce qui vous reste à «tirer», et il nous semble miraculeux que
cela puisse finir.
J’arrivai à Douvres le lendemain, vers deux heures, par une pluie
infatigable. Cette bonne pluie anglaise était allée chercher notre
bateau à Ostende et l’avait accompagné jusque sur les côtes
britanniques.
Le train de Londres était rangé contre un mur. On rencontrait deux ou
trois employés qui avaient l’air de ne s’occuper de rien, mais le
service se faisait tout de même. Et le train partit quand il le fallut,
avec quelques minutes de retard, afin de n’avoir pas l’air de raffiner
sur l’exactitude.
J’arrivai à Londres, et je quittai tout de suite la gare, léger comme un
voyageur sans bagages. Je n’avais qu’un petit sac de voyage. Un cab me
conduisit pour Easton Hôtel, où j’avais hâte d’arriver pour demander si
le comte de Herrenstein était toujours là.
Ce fut un grand soulagement quand on m’apprit qu’il n’avait pas quitté
Londres. Il était sorti pour le moment; il faisait une promenade en
voiture, mais il avait dit qu’il reviendrait pour le dîner. Il dînait
d’ordinaire vers huit heures et demie, dans ses appartements.
J’avais déjeuné d’assez bonne heure sur le bateau d’Ostende. J’allai
prendre mon repas du soir dans la salle à manger de l’hôtel. J’avais
résolu de voir Herrenstein dès le soir même. J’allai me poster devant la
porte, pour voir le comte à sa descente de voiture.
Puis je réfléchis qu’il serait peut-être gêné d’être aperçu par moi,
s’il était en compagnie de quelque femme. Je dis donc à un jeune homme
pâle qui se tenait au bureau:
--Quand le comte de Herrenstein rentrera, vous me ferez prévenir dans ma
chambre.
--Mais, monsieur, me répondit-il, il doit être rentré.
Je lui fis alors passer ma carte avec un mot. Je m’excusai de le
déranger, et je l’avertissais que j’avais une communication très grave
et urgente à lui faire.
En somme, tout s’était passé sans encombre depuis mon départ de
Schoenburg. Je n’avais subi que des retards insignifiants, et j’avais la
chance de retrouver à Londres, sans avoir besoin de prolonger mon
voyage, l’homme que j’étais venu chercher...
Cependant, l’employé que j’avais envoyé chez le comte de Herrenstein ne
redescendait pas, et je commençais à être un peu étonné, car je
m’attendais à être reçu tout de suite et avec empressement...
Un quart d’heure se passa... Peut-être ne tenait-il pas à me voir?
Pourquoi donc? Par quel mystère que je ne soupçonnais pas?... Peut-être,
après tout, n’avait-on pas fait la commission... J’allais envoyer un
autre messager, quand l’employé redescendit et me fit une réponse bien
étonnante: le comte ne pouvait pas me recevoir ce soir, et il me
demandait de lui donner par écrit des détails complémentaires sur
l’objet de ma visite.
J’envoyai un bout de billet: je ne pouvais m’expliquer que de vive voix.
J’insistai sur le grand intérêt privé et politique qu’il y avait à me
recevoir au plus tôt. Si j’avais fait spécialement le voyage de
Schoenburg à Londres c’était--le comte le pensait bien--pour une affaire
des plus sérieuses.
Comme ce comte de Herrenstein se faisait prier! Pour qui me
prenait-il?... Je n’étais tout de même pas le premier venu, et j’avais
parlé à d’autres personnages!...
Peut-être l’avais-je jugé trop favorablement, et avais-je eu le tort de
le considérer comme un homme de confiance à qui je pouvais dévoiler des
secrets aussi capitaux... N’était-ce qu’un amateur d’art distingué,
légèrement snob?... Aurait-il un bon conseil à me donner dans cette
terrible affaire? Mais j’avais fait le voyage; il fallait lui parler
maintenant... D’ailleurs, c’était le seul salut qui me restait...
Cependant, l’employé apparut au haut de l’escalier, et me dit que je
pouvais monter.
Les appartements de cet hôtel étaient meublés avec une élégance
française un peu surannée. Le salon, où je fis encore une station assez
longue, et qui était attenant à la chambre du comte, s’ornait d’une
table de palissandre et de chaises en bois doré, capitonnées en satin
rouge. L’Hôtel Easton était un vieil hôtel cossu, et je comprenais assez
que le comte l’eût choisi pour un voyage clandestin.
Au bout d’un quart d’heure environ, la porte s’ouvrit et je vis paraître
une jeune femme en peignoir blanc, blonde, petite, assez grasse, et qui
ne ressemblait que d’une façon assez lointaine à Mme de Linstein.
Cette personne, qui s’exprimait en français avec une certaine
difficulté, avait un air poli, mais un peu hostile. Elle me dit que le
comte était très souffrant, et qu’il me priait, si c’était possible, de
lui confier à elle tout ce que j’avais à dire... Je répondis avec une
courtoisie un peu froide et légèrement impatientée, que les secrets que
j’apportais n’étaient pas les miens, et qu’il ne m’était possible de les
confier qu’au comte de Herrenstein. La dame garda un instant le silence,
puis elle disparut à nouveau dans la chambre à côté. Nouvelle attente
énervante. Je finissais par penser que je ne verrais jamais le comte de
Herrenstein.
La porte, au bout d’un instant assez long, se rouvrit. Je vis apparaître
une seconde fois la jeune femme. Elle avait un air embarrassé... Elle
allait m’introduire auprès du comte de Herrenstein. Puis elle ajouta,
d’un air plus gêné encore:
--Le comte est très souffrant. Il ne peut pas supporter la lumière... Il
vous prie de l’excuser s’il vous reçoit dans l’obscurité...
C’était vraiment un peu déconcertant, mais en somme cela pouvait
s’expliquer. Ce qui m’inquiéta le plus, ce fut le ton un peu bizarre de
la dame quand elle me posa ces conditions.
N’était-ce pas un faux comte de Herrenstein que j’allais rencontrer dans
cette chambre... Les imaginations les plus folles me passèrent par la
tête.
Je me laissai cependant conduire jusque dans la chambre, et je pris
place sur un fauteuil. Le comte était en face de moi, et je ne voyais
rien dans cette pièce parfaitement noire. La lumière du salon n’y
pénétrait pas, car les deux pièces n’étaient pas attenantes, comme je
l’avais cru: un petit cabinet les séparait.
N’était-ce pas imprudent de parler?... Avais-je vraiment devant moi le
comte de Herrenstein?... Je me lançai subitement dans mon récit, pour
faire cesser en moi toute indécision. Puis, le plus lentement que je
pus, je racontai ma visite au château royal le matin du jour où le
ministre et moi nous avions trouvé la maison vide. Je dis l’inquiétude
de Herner en voyant que Sa Majesté n’était pas rentrée, surtout après
les renseignements qu’il avait reçus sur les complots anarchistes. Puis,
j’arrivai à notre expédition pour retrouver le roi. J’eus un moment
d’hésitation, quand il fallut parler de notre horrible découverte, car
je m’étais souvenu à ce moment des liens d’amitié qui unissaient
Herrenstein au roi défunt, et je baissai la voix pour lui annoncer cette
vieille et affreuse nouvelle... Dès que je parlai des débris de la
voiture, il me sembla qu’il remuait et je sentis son attention aux
aguets dans les ténèbres. Je continuai d’une voix plus basse encore; je
parlai des ossements, de ce qui restait des deux hommes... Ses soupirs
oppressés devinrent des sanglots. J’entendis alors une phrase dont je ne
m’expliquai pas le sens; une voix désespérée répétait: «Herrenstein est
mort! Herrenstein est mort!»
Je me levai:
--Mais alors vous n’êtes pas?...
Il ne me répondit point, mais il tourna un bouton d’électricité, et
j’aperçus devant moi, sur un fauteuil, les traits décomposés, les yeux
malheureux, Sa Majesté Charles XVI, roi du Bergensland...