Nous nous séparâmes. Il se rendit à l’hôtel en suivant les quais, et moi
je passai par la vieille ville dont les rues tortueuses convenaient
mieux à un homme traqué. Tout en marchant, je me disais que Herner avait
choisi en somme le meilleur parti, et en tout cas celui qui s’accordait
avec sa politique habituelle. Il me faisait emprisonner pour raison
d’État. Il reculait l’instant où je comparaîtrais devant le juge
d’instruction jusqu’au jour où le procès de Tolberg serait terminé, et
mon malheureux ami exécuté. A ce moment, il en serait quitte,
pensait-il, pour me faire des excuses, pour me raconter par exemple que
le juge lui avait forcé la main, en lui représentant que le fait de
détenir chez moi les dernières volontés de Tolberg, l’inculpé, faisait
de moi un homme suspect, qu’il valait mieux mettre en lieu sûr. Puis,
après s’être ainsi excusé, il me comblerait de présents compensateurs, à
moins que, pendant ma captivité, il ne trouvât un moyen définitif de me
réduire éternellement au silence.
J’avais souvent pensé que le baron de Herner était capable de tout, et
qu’il pouvait me faire disparaître pour toujours... J’étais un témoin
bien gênant pour lui, et vraiment c’était de sa part une bienveillance
surprenante que d’avoir toléré jusqu’à ce moment cette continuelle
menace suspendue au-dessus de son œuvre.
J’arrivai à l’hôtel sans avoir vu de figures suspectes sur mon passage.
D’ailleurs, il commençait à être très tard, et il n’y avait personne
dans les rues. Seule, une silhouette me fit tressaillir... J’avais
aperçu devant l’hôtel un homme qui marchait de long en large... Ce
n’était que mon brave suisse que je reconnaissais toujours assez mal au
premier abord... Je demandai au veilleur de nuit une chambre. Je
craignis d’abord de ne pas l’obtenir, parce que je n’avais pas de
bagages. Mais je m’aperçus que l’air méfiant de ce veilleur venait de
son ennui d’être réveillé. Il monta avec moi au deuxième; je lui donnai,
chemin faisant, toutes sortes d’explications pour justifier mon manque
de bagages. J’avais mon appartement en réparations, et j’étais obligé de
venir passer un jour ou deux à l’hôtel... Mais j’ai rarement rencontré
un confident d’une telle indifférence; c’en était presque blessant. Je
crus bien faire en demandant également une chambre pour mon suisse:
heureusement, il n’y en avait pas. C’était, en effet, une assez mauvaise
idée que de l’empêcher d’aller coucher au palais, où son absence,
coïncidant avec la mienne, eût sans doute été remarquée. Ce que j’en
disais, c’était pour que le veilleur ne s’étonnât pas de le voir rester
avec moi à conférer dans ma chambre. Mais ce veilleur ne s’étonnait et
même ne s’occupait de rien.
Depuis que nous avions causé à la taverne, et qu’il avait vu
l’importance que j’accordais à ses révélations, mon ami le suisse
s’était pénétré de l’intérêt de sa tâche. Il parlait avec un air de
grande perspicacité, en faisant de petits yeux fins.
--Vers trois heures, ou plutôt vers quelque chose comme trois heures
dix, il est venu au palais un homme de la police, qui a demandé après
Monsieur. C’était tout justement un des hommes qui s’étaient permis de
venir fouiller, l’avant-veille, dans les affaires de Monsieur. Il s’est
donc adressé à moi avec un air de rien, et m’a demandé où était
Monsieur, et si Monsieur était pour rentrer bientôt; moi, comme de
juste, j’ai dit que je n’en savais rien. Seulement cet homme de police
était allé dans les cuisines parce qu’il connaissait une fille qui est
par là, même qu’il plaisante un peu avec elle. La fille lui a donné à
boire et il s’est mis à bavarder.
Ce suisse avait habité Paris pendant quelques années; il avait été
employé dans un restaurant des Ternes. Aussi, son français, qu’il
parlait avec un fort accent allemand, se distinguait par de belles
tournures faubouriennes.
--Moi, j’avais bien vu où il s’en allait, et je l’avais pisté. De sorte
que la fille de cuisine, avec qui on est bien camarades tous les deux,
m’a dit tout ce qu’il a bavardé, et qu’il comptait revenir jusqu’à tant
qu’il ait trouvé ce qu’il cherchait, et qu’il y aurait du nouveau dans
la maison.
«Alors moi, comme Monsieur pense, j’ai eu peur pour Monsieur. Je ne
savais pas du tout où prévenir Monsieur. J’ai été bien content que
Monsieur ne revienne pas dîner. Dans la soirée, comme l’homme est revenu
tournailler dans la cour, je suis sorti du palais. Je voulais rester par
là, aux alentours, pour empêcher Monsieur de rentrer. Mais j’ai vu
d’autres vilaines figures qui se promenaient dans les coins de rue. Je
me suis dit que si on me voyait guetter Monsieur, bien sûr qu’on me
soupçonnerait de quelque chose. C’est alors que j’ai eu l’idée que
Monsieur venait de temps en temps prendre le café à cette taverne, où je
l’avais vu bien des fois en passant. J’ai donc pu trouver Monsieur, et
je crois que ce n’était pas inutile...»
Je serrai la main de ce fidèle serviteur, et je le retins quelques
instants pour arrêter mon plan de campagne. Puis l’idée me vint de
prévenir Bertha de mon départ. J’envoyai donc le suisse chez elle, avec
un mot. Je savais qu’elle avait un concierge très dévoué et que nous ne
risquions pas d’être trahis. Et je recommandai à mon homme de venir tout
de suite me donner la réponse. Mes fenêtres donnaient sur la rue. Je
resterais en observation de façon qu’au cas où il n’aurait pas de
message important à me remettre de la part de Bertha, il n’eût pas
besoin de se faire ouvrir la porte de l’hôtel par ce veilleur avide de
sommeil.
Pendant son absence, j’examinai différents projets de fuite.
Le moyen le plus pratique était de prendre le train. Mais il était
évident que Herner aurait du monde à la gare pour ne pas laisser partir
ainsi son ami Humbert, et insister, par des moyens énergiques, pour le
faire rester dans le Bergensland.
M’en aller en voiture jusqu’à une petite station de la ligne, c’était
une grosse perte de temps; le train rapide en effet, ne s’arrêtait, une
fois Schoenburg passé, qu’assez loin de la capitale. Il faudrait
attendre le train omnibus qui mettrait très longtemps à me conduire
jusqu’à la prochaine gare importante.
Et puis, toutes ces combinaisons n’empêchaient pas l’arrêt forcé à la
gare frontière, et là, je trouverais mille dangers...
Partir à bicyclette jusqu’au pays voisin le plus proche était encore une
idée, mais il aurait fallu faire cinquante-cinq kilomètres après être
sorti de cette damnée capitale qui se trouvait dans une espèce de
bas-fond. De quelque côté que l’on franchît les remparts, il fallait
monter deux ou trois kilomètres de côte escarpée, et une fois là haut,
on n’était pas au bout de ses peines. Ce n’étaient que côtes abruptes et
descentes rapides. Je devrais faire les montées à pied pour ne pas
m’épuiser, et les descentes de même, pour ne pas me casser le cou...
Dans ces conditions, il était presque aussi pratique de ne pas se
charger d’une bicyclette et de s’en aller à pied... Mais cinquante-cinq
kilomètres... Je n’étais pas entraîné à ce genre d’exercice, n’ayant
rien de ces proscrits intrépides, dont la vie se passe en périlleuses
évasions et en fuites héroïques.
Le suisse revint quelque temps après, me rapporter un mot de Bertha où
elle me souhaitait bon courage. Puis je pris congé du fidèle serviteur.
Nos mains se joignirent avec une émotion un peu traditionnelle.
J’avais songé un instant à m’en aller avant le jour, mais il y avait
dans les rues des rondes d’agents qui me remarqueraient mieux à cette
heure trouble. D’autre part, je ne pouvais pas rester très longtemps à
l’hôtel, car je pensais que tous les hôtels et garnis seraient
certainement fouillés à la première heure... Pourtant je me résolus à
attendre. Je tombais d’ailleurs de fatigue et je m’étendis sur le lit,
simplement pour reposer mes membres, et décidé à ne pas m’endormir.
Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Je promenai des regards
égarés dans cette chambre inconnue. Puis je me rappelai brusquement que
j’étais traqué. J’avais sans doute perdu un temps précieux. La visite
des gens de Herner dans les hôtels avait dû commencer. Peut-être leur
avait-on signalé l’arrivée d’un voyageur suspect...
Je descendis avec précaution, et je vis que le vestibule était encombré
de gens, mais le bruit de leurs voix n’avait rien d’inquiétant. C’était
une bande de touristes qu’un employé d’agence menait comme un troupeau.
Si je me joignais à eux? On n’aurait sans doute pas l’idée d’aller me
chercher au milieu de cette compagnie. Ils s’apprêtaient à prendre le
train. Restait à s’enquérir de la direction qu’ils comptaient prendre et
à demander au conducteur de l’expédition s’il lui était possible
d’accepter un voyageur supplémentaire en cours de route.
Mais je vis tout de suite qu’il était assez difficile de parler à cet
homme considérable et fort affairé. Il était d’ailleurs d’une politesse
obséquieuse, vous écoutait quelques secondes avec une grande attention,
en caressant sa barbe blonde, puis, brusquement, s’excusait en gestes
désespérés d’être obligé de vous quitter un instant, un tout petit
instant... On croyait tenir, cet être brumeux et insaisissable: tout à
coup sa longue barbe fuyait loin de vous... Ce ne fut qu’à la cinquième
ou à la sixième reprise que je pus savoir de lui qu’il s’en allait avec
des Anglais du côté de la frontière nord. Il parlait un français
indigent, où le mot «certaiment, certaiment» revenait plusieurs fois par
phrase. Je crois qu’avec son air de ne pas comprendre, il avait
joyeusement adopté cette combinaison d’emmener, sans en référer à sa
Compagnie, ce touriste supplémentaire qui lui verserait directement les
frais de son voyage.
Quelques instants après, je montai dans le grand omnibus qui attendait
la bande pour la conduire à la gare.
Mais à peine le véhicule s’était-il mis en marche que je fus saisi d’une
crainte subite. Évidemment, à la gare, je serais protégé par les gens
qui m’entouraient, mais le succès n’était pas certain...
C’était précisément parce que les policiers de Herner n’étaient pas des
gaillards extrêmement malins, que le jeu avec eux était difficile et
incertain. Pouvait-on savoir d’avance ce que ces mauvais joueurs
s’aviseraient de prévoir ou de deviner?
Je fis arrêter l’omnibus, en expliquant hâtivement au chef de
l’expédition que j’avais oublié des papiers importants à l’hôtel, que
j’allais retourner les prendre avec une voiture, et que je les
retrouverais tous à la gare.
On me descendit place de l’Hôtel-de-Ville, et je fis au monsieur blond
un signe amical qui voulait dire pour lui: «Au revoir!» et pour moi:
«Adieu! Adieu!»
Ma fuite commençait donc par une fausse manœuvre, et j’étais un peu
humilié vis-à-vis de moi-même dans mon orgueil de tacticien. Je finis
par avouer qu’il était tout de même très bon d’avoir eu recours à cette
voiture d’agence pour sortir de l’hôtel.
Qui sait s’il n’y avait pas, dans la rue, quelque mouchard qui épiait ma
sortie et à qui ainsi j’avais pu échapper?
Cependant le problème de mon évasion restait entier. J’étais arrivé tout
doucement sur un pont, au point de la ville où j’étais certainement le
moins caché. Soudain mes regards tombèrent sur le fleuve où glissaient
constamment des trains de bateaux. Peut-être trouverais-je un bateau à
vapeur pour me conduire dans une grande ville de l’État voisin... Mais
si les embarcadères étaient surveillés...
C’est alors que l’idée me vint de m’embarquer sur un des longs radeaux
qui transportent des bois. Je descendrais le fleuve vers le nord jusqu’à
une des prochaines stations du bateau à vapeur. Et je prendrais le petit
steamer qui me conduirait assez rapidement jusqu’à Ruitz, la capitale de
l’État voisin, où je serais à l’abri des atteintes de Herner.
Cependant, avant de descendre sur la berge, je crus bon d’envoyer un mot
au premier ministre pour l’informer de mon départ qui ne devait pas,
jusqu’à nouvel ordre, ressembler à une fuite. J’entrai dans un bureau de
poste voisin et j’écrivis à Herner une de ces lettres à timbre double
qui sont en usage à Schoenburg, et qui correspondent à nos _petits
bleus_ de Paris.
Je dis au ministre que j’étais obligé de demander un congé de deux jours
pour une affaire privée d’une haute importance. Je m’excusai de n’avoir
pu l’attendre pour obtenir l’autorisation de m’absenter, mais le temps
m’avait pressé... A mon retour, je me réservais de lui donner par le
détail les raisons de ce départ précipité.
J’ajoutais que je reviendrais avant trois jours. Si j’avais indiqué un
laps de temps plus grand, ma lettre n’eût pas gardé le caractère de
«plausibilité» que je désirais lui conserver.
Les bateaux qui se trouvaient amarrés à la rive avaient l’air d’avoir
renoncé à la navigation et s’être fixés là pour toujours. Il semblait
que rien ne vécût dans cette cité marinière, honnis un homme peu vivant,
obèse sous sa casquette galonnée, et qui marchait lentement au bord du
fleuve... Je me méfiais des personnes qui, par des ramifications
quelconques, se rattachaient à l’administration du Bergensland. Et je me
dirigeais dans une autre direction, quand j’aperçus derrière des
tonneaux un tout petit enfant dont l’extrême jeunesse me parut
rassurante, et qui avait toute chance de ne pas être un suppôt de
Herner. Je demandai à ce petit, en langue du pays, si quelque bateau
devait quitter le port dans la matinée. Mais il répondit à mes questions
avec une prolixité qui m’accabla. Puis il me fit signe de le suivre
jusqu’à d’autres tonneaux, entre lesquels je découvris un homme d’un
grand âge, que l’on avait mis au sec à cet endroit. Ce vieillard, avec
beaucoup moins de paroles, arrivait à être tout aussi inintelligible que
son jeune compagnon.
Il fallut donc me rabattre, au mépris de toute prudence, sur l’homme à
casquette galonnée. Je lui demandai, d’un air détaché, s’il n’y aurait
pas moyen de faire une petite promenade sur le fleuve dans un de ces
bateaux marchands.
Il me répondit que j’aurais meilleur temps de prendre le bateau à
vapeur,--ce que je savais fort bien.
Très embarrassé, je dis: Oui! Oui...
Puis l’idée me vint de dire à ce brave douanier (ou garde-côtes, ou
employé de la Régie) que la fumée du bateau me donnait mal au cœur. Ce
qui le fit rire énormément. Il me conseilla de l’accompagner pour faire
un tour sur le port, où certainement nous trouverions un bateau en
partance.
Nous vîmes, en effet, tout près du pont, sur un bateau, deux sacs de
charbon remuer, s’animer peu à peu sur un tas d’autres sacs analogues.
Mon compagnon s’adressa à eux, malgré leur état quasi-léthargique. Ils
répondirent qu’ils attendaient un remorqueur et qu’ils seraient partis
d’ici dix minutes.
Le médium continua ses questions en leur demandant s’ils voulaient
emmener un monsieur qui désirait voir la rivière. L’un des sujets
répondit une petite phrase que je compris mal, mais où il était question
d’un litre.
Le médium me dit: «Ils veulent bien vous emmener, vous en serez quitte
pour leur payer la goutte.»
C’était, pour un homme traqué, s’en tirer à bon compte. Il me semblait
que tout le monde connaissait ma situation de fugitif, et que le moindre
secours devait se payer d’une bourse pleine d’or.
Quand je sus que je partirais dix minutes après, il me sembla que ce
court laps de temps me serait fatal et qu’il me paraîtrait interminable.
Comment l’occuper?
J’offris un verre au fonctionnaire. Une petite buvette s’apercevait
parmi les tonneaux. Je l’invitais à m’y accompagner, et je vis tout de
suite que dans ce modeste établissement il était loin d’être un inconnu.
Ces dix minutes me parurent non pas un siècle, mais simplement les trois
quarts d’heure qu’elles durèrent réellement. Nous étions entrés à la
buvette pour faire une petite collation, manger un morceau de fromage et
du pain; mais j’avais compté sans l’appétit du fonctionnaire. Il fit
sortir des flancs de cette humble construction toutes sortes de trésors
qu’on ne pouvait y soupçonner: de courtes saucisses froides, du poisson
frit, une boîte de thon mariné, de la graisse d’oie, du bœuf fumé... On
entendit le sifflet du remorqueur, mais il envoya un gamin pour dire que
l’on m’attende, et il me força à finir avec lui toutes ces provisions
indigestes. Je mangeai pour ma part le moins que je pus mais
suffisamment pour me donner des inquiétudes; ce n’était vraiment pas un
régime pour un proscrit en fuite, et qui ne doit pas être retardé dans
son expédition par des préoccupations de digestion.
Enfin j’arrivai à payer la patronne, et nous nous levâmes. Mais il
voulut à toute force me conduire jusqu’au bateau. Il marchait maintenant
encore plus lentement, soit qu’il fût un peu alourdi par ce repas, soit
qu’il tînt à me raconter avant mon embarquement l’histoire complète des
personnes qui tenaient la buvette, leurs parentés, leurs succès
commerciaux et leurs revers.