XXIII

Ce petit incident, tout intime, me gâta ma journée,--pas longtemps

d’ailleurs,--car si je suis assez clairvoyant dans la façon de me juger,

je ne suis pas d’une sévérité extrême, et je me pardonne facilement.

D’ailleurs, d’autres préoccupations plus graves allaient m’assaillir,

car à Schoenburg les événements s’étaient précipités pendant le temps

qu’avait duré ma visite à Kreuzach.

En rentrant dans la capitale, je m’étais rendu dans la rue de la Paix,

où l’on devait me connaître, car je m’arrêtais tous les soirs à la

Grande-Taverne, après avoir stationné à la devanture du marchand de

tabac qui, maintenant que je le connaissais davantage, me paraissait

moins somptueux. Après avoir rêvé devant les boîtes de cigarettes

historiées et dorées, et devant les cigares à deux francs cinquante,

enfermés dans des tubes de verre, je me décidais, d’ordinaire, à faire

un tour, pour me dégourdir les jambes; mais j’avais à peine dépassé

d’une vingtaine de pas la devanture de la Grande-Taverne, que je

ressentais une petite fatigue qui m’obligeait à revenir sur mes pas et à

atterrir à la même table du coin, qui m’était toujours laissée libre,

peut-être par quelque superstition populaire.

Devant moi, un vieil homme boiteux passa, en criant les journaux du

soir. Je lui remis une pièce d’agent. Après un assez long calcul, et

après avoir fait séjourner dans sa bouche une autre pièce plus petite,

avec quelques sous, il me rendit toute cette monnaie humide. Puis il

reprit sa course, en boitant avec un entrain nouveau.

A la première page de la _Schoenburger Zeitung_, je vis une nouvelle

sensationnelle: le Parlement était convoqué pour la fin de la semaine,

et la Haute-Cour de justice devait juger Tolberg et ceux de ses

complices que l’enquête pourrait découvrir jusqu’au jour de la

convocation.

Je voyais bien le plan du ministre: le jugement que rendrait la

Haute-Cour serait sans appel, et la condamnation des conspirateurs

aurait ainsi plus d’importance. Elle contenait en soi, si elle était

sévère, une approbation de la politique ministérielle. Aussi Herner

ferait-il son possible pour qu’une condamnation capitale fût prononcée

contre mon malheureux ami.

Je ne devais pas soustraire une minute à l’accomplissement de ma tâche,

qui était de sauver celui que j’avais mis en péril. Certes, ma démarche

au château de Kreuzach, je l’avais faite pour Tolberg, mais il me

semblait que j’y avais pris trop de plaisir et consacré trop de temps.

Voilà comme je suis! Je passe des journées entières dans la nonchalance,

puis, tout à coup, le remords de ma paresse me saisit, et je suis pris

d’une activité fiévreuse, bousculée, et le plus souvent stérile...

Le ministre ne gracierait pas Tolberg, c’était certain. Sans doute, il

ne se mettrait pas en état d’hostilité ouverte avec moi. Il imaginerait

quelque subterfuge pour rendre la grâce impossible, ou ferait

sournoisement précipiter l’exécution, comme il avait fait pour le soldat

Hassen... Il s’arrangerait avec moi après. Il savait que j’étais de

composition assez facile...

Il me semblait toujours lire en lui le mépris qu’il avait de moi et de

ma valeur comme homme d’action.

Dès demain, je partirais pour l’Angleterre, et je retrouverais le comte

de Herrenstein. Je passerais par Ostende et Douvres: j’y serais en

quarante heures.

Je me levai pour rentrer chez moi, et j’avais déjà jeté au garçon la

petite pièce encore mouillée que m’avait remise le marchand de journaux,

et déjà le garçon avait sorti d’entre ses lèvres une autre pièce de

cuivre, que je préférai lui abandonner...

A ce moment se dressa devant moi un personnage très troublé et très

agité; c’était mon domestique suisse, le collectionneur de

timbres-poste. Il attendit que le garçon se fût éloigné, puis il me dit

à demi-voix:

--Il faut que je parle à Monsieur... tout de suite. Seulement, il

vaudrait mieux qu’on ne me voie pas avec Monsieur...

Je pensai que le meilleur endroit pour nous rencontrer était l’hôtel de

Vienne, où j’irais prendre une chambre pour la nuit. Je dis donc à mon

suisse de s’y rendre en tâchant de dépister les gens qui pouvaient le

suivre. Moi, de mon côté, avec les mêmes précautions, je gagnerais

l’hôtel par un chemin différent.

Il me dit encore avant de me quitter:

--Comme Monsieur ne rentrera probablement pas au palais après ce que je

lui dirai, il pourra emporter son petit coffret, que j’ai avec moi. J’ai

pris également ce portefeuille que Monsieur avait laissé dans son

veston.

Je remerciai le brave suisse de son zèle, d’ailleurs inutile; car,

depuis la fameuse perquisition si énergiquement désavouée par le baron

de Herner, je ne laissais plus rien d’intéressant dans le petit coffret.

J’avais pris sur moi la lettre qui contenait les dernières dispositions

de Tolberg. J’avais déposé deux mille francs dans une banque de

Schoenburg, qui m’avait remis un carnet de chèques. Je portais sur moi

le reste de mes économies, soit quatre ou cinq cents francs.

J’avais donc tout ce qu’il fallait pour prendre la fuite.

Je demandai rapidement au suisse:

--Dites-moi, en deux mots, de quoi il s’agit. Vous me donnerez des

explications plus détaillées quand nous serons à l’hôtel.

--On veut arrêter Monsieur, me répondit-il.

On a beau s’y attendre un peu, une pareille phrase est toujours

désagréable à entendre.

Secrets d'État · 第 25 / 33 题