Ce petit incident, tout intime, me gâta ma journée,--pas longtemps
d’ailleurs,--car si je suis assez clairvoyant dans la façon de me juger,
je ne suis pas d’une sévérité extrême, et je me pardonne facilement.
D’ailleurs, d’autres préoccupations plus graves allaient m’assaillir,
car à Schoenburg les événements s’étaient précipités pendant le temps
qu’avait duré ma visite à Kreuzach.
En rentrant dans la capitale, je m’étais rendu dans la rue de la Paix,
où l’on devait me connaître, car je m’arrêtais tous les soirs à la
Grande-Taverne, après avoir stationné à la devanture du marchand de
tabac qui, maintenant que je le connaissais davantage, me paraissait
moins somptueux. Après avoir rêvé devant les boîtes de cigarettes
historiées et dorées, et devant les cigares à deux francs cinquante,
enfermés dans des tubes de verre, je me décidais, d’ordinaire, à faire
un tour, pour me dégourdir les jambes; mais j’avais à peine dépassé
d’une vingtaine de pas la devanture de la Grande-Taverne, que je
ressentais une petite fatigue qui m’obligeait à revenir sur mes pas et à
atterrir à la même table du coin, qui m’était toujours laissée libre,
peut-être par quelque superstition populaire.
Devant moi, un vieil homme boiteux passa, en criant les journaux du
soir. Je lui remis une pièce d’agent. Après un assez long calcul, et
après avoir fait séjourner dans sa bouche une autre pièce plus petite,
avec quelques sous, il me rendit toute cette monnaie humide. Puis il
reprit sa course, en boitant avec un entrain nouveau.
A la première page de la _Schoenburger Zeitung_, je vis une nouvelle
sensationnelle: le Parlement était convoqué pour la fin de la semaine,
et la Haute-Cour de justice devait juger Tolberg et ceux de ses
complices que l’enquête pourrait découvrir jusqu’au jour de la
convocation.
Je voyais bien le plan du ministre: le jugement que rendrait la
Haute-Cour serait sans appel, et la condamnation des conspirateurs
aurait ainsi plus d’importance. Elle contenait en soi, si elle était
sévère, une approbation de la politique ministérielle. Aussi Herner
ferait-il son possible pour qu’une condamnation capitale fût prononcée
contre mon malheureux ami.
Je ne devais pas soustraire une minute à l’accomplissement de ma tâche,
qui était de sauver celui que j’avais mis en péril. Certes, ma démarche
au château de Kreuzach, je l’avais faite pour Tolberg, mais il me
semblait que j’y avais pris trop de plaisir et consacré trop de temps.
Voilà comme je suis! Je passe des journées entières dans la nonchalance,
puis, tout à coup, le remords de ma paresse me saisit, et je suis pris
d’une activité fiévreuse, bousculée, et le plus souvent stérile...
Le ministre ne gracierait pas Tolberg, c’était certain. Sans doute, il
ne se mettrait pas en état d’hostilité ouverte avec moi. Il imaginerait
quelque subterfuge pour rendre la grâce impossible, ou ferait
sournoisement précipiter l’exécution, comme il avait fait pour le soldat
Hassen... Il s’arrangerait avec moi après. Il savait que j’étais de
composition assez facile...
Il me semblait toujours lire en lui le mépris qu’il avait de moi et de
ma valeur comme homme d’action.
Dès demain, je partirais pour l’Angleterre, et je retrouverais le comte
de Herrenstein. Je passerais par Ostende et Douvres: j’y serais en
quarante heures.
Je me levai pour rentrer chez moi, et j’avais déjà jeté au garçon la
petite pièce encore mouillée que m’avait remise le marchand de journaux,
et déjà le garçon avait sorti d’entre ses lèvres une autre pièce de
cuivre, que je préférai lui abandonner...
A ce moment se dressa devant moi un personnage très troublé et très
agité; c’était mon domestique suisse, le collectionneur de
timbres-poste. Il attendit que le garçon se fût éloigné, puis il me dit
à demi-voix:
--Il faut que je parle à Monsieur... tout de suite. Seulement, il
vaudrait mieux qu’on ne me voie pas avec Monsieur...
Je pensai que le meilleur endroit pour nous rencontrer était l’hôtel de
Vienne, où j’irais prendre une chambre pour la nuit. Je dis donc à mon
suisse de s’y rendre en tâchant de dépister les gens qui pouvaient le
suivre. Moi, de mon côté, avec les mêmes précautions, je gagnerais
l’hôtel par un chemin différent.
Il me dit encore avant de me quitter:
--Comme Monsieur ne rentrera probablement pas au palais après ce que je
lui dirai, il pourra emporter son petit coffret, que j’ai avec moi. J’ai
pris également ce portefeuille que Monsieur avait laissé dans son
veston.
Je remerciai le brave suisse de son zèle, d’ailleurs inutile; car,
depuis la fameuse perquisition si énergiquement désavouée par le baron
de Herner, je ne laissais plus rien d’intéressant dans le petit coffret.
J’avais pris sur moi la lettre qui contenait les dernières dispositions
de Tolberg. J’avais déposé deux mille francs dans une banque de
Schoenburg, qui m’avait remis un carnet de chèques. Je portais sur moi
le reste de mes économies, soit quatre ou cinq cents francs.
J’avais donc tout ce qu’il fallait pour prendre la fuite.
Je demandai rapidement au suisse:
--Dites-moi, en deux mots, de quoi il s’agit. Vous me donnerez des
explications plus détaillées quand nous serons à l’hôtel.
--On veut arrêter Monsieur, me répondit-il.
On a beau s’y attendre un peu, une pareille phrase est toujours
désagréable à entendre.