Je n’avais pas revu Mme de Linstein depuis le matin où elle était venue
au palais. Ne recevant aucune nouvelle, elle m’avait écrit une lettre
désespérée que j’avais communiquée au premier ministre. Herner m’avait
alors chargé pour elle d’un faux message du roi, message verbal où Sa
Majesté indiquait pour son retour une date approximative, et
naturellement assez éloignée.
Je me rendis donc le lendemain, dans l’après-midi, au château de
Kreuzach. Il était situé à une lieue de la gare de Mizdagen qui se
trouvait elle-même à une demi-heure de Schoenburg. J’avais prévenu Mme
de Linstein de ma visite, mais comme je craignais qu’elle en conçût une
fausse joie, je lui avais dit en même temps que le message dont j’étais
porteur était à peu près semblable au précédent.
Le lendemain, à la première heure, je pris le train pour Mizdagen. Je me
souviens qu’il y avait dans le compartiment un gros homme blond, accablé
de chaleur. Il contemplait la campagne comme s’il ne devait plus jamais
la revoir, d’un regard profond et alangui de jeune captive. De temps en
temps, par désœuvrement, il empoignait un journal, tout plein, je le
devinais, de nouvelles du complot, et il le lisait, lui, citoyen du
Bergensland, avec une belle indifférence de matière gouvernable.
Quand le train entra en gare de Mizdagen, je vis de l’autre côté de la
barrière Mme de Linstein, qui m’attendait dans sa voiture, et j’eus, en
la voyant, un mouvement d’étonnement charmé. Ce n’était plus du tout la
femme vieillie et fatiguée que j’avais rencontrée à Schoenburg. Avec sa
claire robe d’été, son grand chapeau blanc, c’était une femme de trente
ans, svelte et souple. Peut-être lui fallait-il son cadre habituel, ce
pays de Kreuzach où elle ne sortait jamais? Il m’avait semblé déjà que
la robe qu’elle portait à Schoenburg était d’une coupe un peu ancienne,
tandis qu’à Kreuzach, je la retrouvais habillée avec un goût parfait.
C’était l’endroit où elle vivait; c’est à ce décor habituel que
s’accommodait instinctivement sa mise.
Elle me prévint tout de suite que je dînerais avec elle au château,
qu’il y avait un train à dix heures et demie du soir, et qu’au besoin,
elle me ferait reconduire à Schoenburg par sa voiture.
--J’étais heureuse, me dit-elle avec fougue, heureuse, heureuse, quand
j’ai reçu votre lettre. Je pensais, sans doute, que vous m’apportiez des
nouvelles du roi, mais j’étais aussi contente de vous revoir.
Elle n’était pas seulement jeune de visage et d’allures. Elle avait un
sourire et un abandon de petite fille, et ce n’était pas pénible comme
chez certaines dames âgées qui jouent au petit enfant: c’était d’une
ingénuité et d’une innocence éternelles.
Je n’eus pas besoin de lui demander le renseignement que j’étais venu
chercher; ce fut elle qui me le donna dans la conversation. Elle avait
précisément reçu des nouvelles de sa sœur et du comte de Herrenstein. Sa
sœur lui disait qu’ils étaient encore à Londres, mais qu’ils allaient
partir tout de suite pour l’Écosse ou pour l’Irlande; ce n’était pas
encore fixé.
--Monsieur de Herrenstein, me dit-elle, a un peu les goûts vagabonds du
roi, mais il est toutefois moins bohème... Je me souviens d’un voyage
que Charles XVI et moi nous avons fait en France. Il avait tellement
acheté de tableaux, de tapisseries et de vieux meubles, qu’il ne lui
restait pour ainsi dire plus d’argent, et comme nous ne voulions pas
écrire ici, nous avons voyagé en seconde classe, pour ménager, jusqu’au
retour, les quelques centaines de francs que nous avions encore... Le
roi, figurez-vous, avait pris le nom de comte de la Sourdière, un nom
qu’il avait trouvé dans un livre... Mais c’était encore un trop beau
pseudonyme pour le train que nous menions. A Avignon, nous avons entendu
un garçon d’hôtel dire à un de ses camarades: «Ça, un comte! Il est
comte comme moi!» Je le répétai au roi qui en rit beaucoup, et qui,
désespéré de ne pas avoir la noblesse d’allure nécessaire, prit
dorénavant le nom de Capionnet.
«Herrenstein, quoique plus terne est aussi un nomade, et elle doit être
bien désorientée, ma petite sœur, qui est une personne fort tranquille.
Elle a perdu, il y a deux ans, son mari, une espèce de gentilhomme
chasseur, un homme très laid, très rude, qui ne lui parlait jamais. Ce
qui ne l’a pas empêchée de le pleurer comme une pauvre petite bête
abandonnée.
«Aussitôt ses affaires de succession terminées, elle a vendu ses terres,
et nous lui avons trouvé ce château de Reinig qui est tout près d’ici.
Le roi avait beaucoup d’amitié pour elle. Quant au comte de Herrenstein,
il lui faisait une cour assez vive. Je ne pensais pas, toutefois, que
les choses iraient aussi vite, et quand j’ai appris qu’ils étaient
partis ensemble j’ai été stupéfaite et même un peu vexée. Marie est un
peu plus jeune que moi, beaucoup plus jeune, et ce départ ressemblait à
une petite trahison.»
Mme de Linstein continua de parler ainsi pendant le déjeuner, qui fut
fort agréable.
Ce château de Kreuzach était d’ailleurs une résidence d’un charme rare.
Le petit salon intime où nous déjeunions ne donnait pas sur le petit
jardin traditionnel et ennuyeux, orné comme des pantoufles en
tapisserie. Il prenait jour sur une espèce de cour de ferme où vivaient
des quantités de poules de races naines et de petits coqs dorés,
somptueux et gracieux comme des petits maîtres... Mme de Linstein aimait
beaucoup regarder les animaux, sans faire aucune réflexion, simplement
pour les voir remuer et vivre, pour jouir du caprice de leurs allées et
venues, de leurs arrêts soudains, de leurs effarements gratuits, de
leurs cris arbitraires.
--C’est le roi, me dit-elle, qui m’a donné ainsi ce goût des êtres
vivants. Quand nous voyageons ensemble, nous restons pendant des heures
entières à des terrasses de café, à voir passer les gens que nous ne
connaissons pas et dont nous imaginons la vie. Il me dit souvent qu’il
est un souverain dans le genre de Néron, aussi répréhensible aux yeux
des hommes d’État sérieux, mais, ajoute-t-il, plus pratique et, somme
toute, un peu moins bête. «Il n’est vraiment pas nécessaire de mettre le
feu à Rome, disait-il, pour voir dans la vie des choses intéressantes.»
Notre après-midi se passa à parler du roi. A force de dissimuler,
j’oubliais qu’il n’existait plus. Et puis je pensais moins au roi qu’à
Mme de Linstein. Je ressentais auprès d’elle la même impression
qu’auprès de Bertha. J’étais bien heureux qu’elle fût si attachée au
roi--ou à son souvenir--afin de n’être pas obligé de lui faire la cour.
Ainsi je pouvais subir son charme en toute tranquillité, sans avoir la
préoccupation de me dire: «Si je ne fais pas la cour à cette aimable
dame, que va-t-elle penser de moi?»
J’admirais à quel point j’avais pu me tromper sur son compte. Dès notre
première entrevue, je l’avais jugée d’une tendresse très attachante,
mais d’une séduction périmée, et très impropre désormais à distraire un
esprit exigeant. J’ai été longtemps, comme beaucoup de gens, une victime
du besoin de juger. Je ne pouvais pas m’empêcher de donner une cote à
chaque personne avec qui j’entrais en relations. Il était urgent de me
former tout de suite une opinion sur son intelligence et sur sa valeur
morale. De même, quand on me demandait mon appréciation sur quelqu’un,
il m’eût semblé déshonorant de ne pas en fournir une sur l’heure,
complète et bien conditionnée. Jamais je n’aurais osé ruiner mon renom
de dégustateur rapide, en répondant que je ne connaissais pas
suffisamment cette personne, et que j’attendais de l’avoir vue une ou
deux fois avant de porter un jugement sur elle. Le pis est que ces
jugements hâtifs se réforment difficilement. L’important pour nous est
que, par la suite, les actes ou les paroles de la personne jugée ne
soient pas en désaccord avec notre verdict. Ou bien nous préférons ne
pas tenir compte de ces actes, pour ne pas risquer de nous démentir, ou
bien nous leur donnons une interprétation qui soit plus en conformité
avec le dossier de la personne incriminée. Rien n’égale notre hâte à
donner force de loi aux jugements que nous portons sur notre prochain,
surtout s’ils sont défavorables.
Je dois me rendre cette justice que je revenais assez facilement sur mes
appréciations quand je n’en avais pas fait part à quelqu’un d’autre qu’à
moi-même. En ce qui concernait Mme de Linstein, je n’eus aucune peine à
modifier ma première impression, et je la modérai même avec joie.
Elle me parlait avec un parfait abandon. Elle me disait même des choses
qu’elle ne s’était jamais dites à elle-même, qui gisaient confusément en
elle et que ma présence l’aidait à formuler.
--Je vois bien maintenant, disait-elle,--et je m’en suis
particulièrement rendu compte depuis qu’il n’est plus ici,--je vois à
quel point j’ai dû «embêter» le roi... Non, je ne vous demande pas de
geste de dénégation. Je sais très bien que je ne vous fais pas l’effet
d’une femme «embêtante». Mais lui, je l’ai embêté: le mot n’est pas trop
fort. C’est très délicat, vous savez, la garde d’un amant. C’est aussi
compliqué que la garde et l’éducation d’un enfant. Les hommes voudraient
nous persuader qu’il faut les laisser libres. Mais ce sont eux qui le
disent. «On est tout disposé à fuir, affirment-ils, la domination d’une
femme trop exigeante et trop jalouse, tandis qu’on ne trahit pas une
maîtresse, dont la confiance vous a touché.» La vérité est qu’on la
trahit avec toutes sortes de remords, mais qu’on ne s’en prive pas.
«Si j’aime le roi, me dit-elle encore, ce n’est pas parce qu’il est un
roi. Peut-être ai-je commencé à l’aimer pour cela. Après, je n’y ai plus
pensé, et je l’ai aimé «parce que c’était lui», et chaque jour
davantage. Je ne dis pas qu’à l’origine je n’aie pas rêvé de venir à la
Cour, d’être la Reine,--réelle ou effective,--mais au fur et à mesure
que je l’ai aimé, j’ai senti le besoin de l’avoir à moi davantage, et
j’ai pensé qu’il serait mieux à moi, si je n’allais pas à la Cour,
d’autant, ajouta-t-elle, avec son petit air d’enfant têtue, d’autant
qu’à la Cour il aurait vu «des femmes», et que ce n’était pas la peine».
Elle avait prononcé ce mot: _des femmes_, de la façon la plus amusante,
comme on parle d’êtres dangereux, venimeux, haïssables. Et je sentis que
chez cette femme de grand sens et de sensibilité affinée, il y avait un
_autre_ petit être indomptable, qu’on ne changeait pas, avec qui on ne
discutait pas, et qui avait dû--non pas ennuyer--mais fortement embêter
le roi. Et je pensai que Mme de Linstein me mentait peut-être ou se
mentait quand elle me présentait comme un système réfléchi ce besoin de
possession continuelle et exclusive.
Je ne lui parlai pas de la fameuse affaire du complot. Comme je ne
pouvais tout lui dire, et lui révéler quelles armes j’avais contre le
premier ministre, je préférai ne pas aborder ce sujet; il m’est
impossible d’entamer avec des amis un sujet de conversation sur lequel
je suis obligé à des réticences.
Une heure avant dîner, la voiture vint nous prendre pour nous faire
faire un tour dans une forêt fraîche et noire qui se trouvait près du
château. J’en rapportai une impression de tristesse, à la pensée que
Charles XVI était mort, que l’espoir de cette femme serait à jamais
trompé, et que jamais, comme elle en formait le projet, je ne pourrais
venir passer des journées, dans cette heureuse retraite, avec elle et ce
roi délicieux. Mais il n’y avait rien d’immédiat à craindre, et ce dont
je souffre surtout, c’est de l’approche du malheur, et de la nécessité
d’agir.
Après le dîner, Mme de Linstein vint me reconduire à la gare. Elle était
tout près de moi dans la voiture. Et je fus pris tout à coup du désir de
lui prendre la main. Je m’étais dit soudain que le roi était mort et que
cette femme n’était à personne. C’était aussi grossier que cela. Il y a
chez moi aussi un être instinctif, élevé à la sauvage. Heureusement pour
moi, il n’a pas beaucoup d’énergie... Je pris la main de Mme de
Linstein... Elle me la laissa. Mon cœur battit violemment... Je me
penchai vers elle, et je vis son bon sourire amical. Nos deux êtres
sauvages ne s’étaient pas rencontrés.