Je résolus, en attendant, de demander au ministre la permission d’aller
voir Tolberg en sa prison. La combinaison à laquelle j’avais songé tout
d’abord, et qui consistait à obtenir l’accès de cette prison par
l’intermédiaire de l’officier de garde, me parut à la réflexion trop
aléatoire. Non, le mieux était de profiter des bonnes dispositions
apparentes de Herner, et de m’adresser carrément à lui.
Je terminai rapidement mon résumé et je frappai à sa porte. Il était
seul dans son bureau. Vraiment, je m’illusionnais beaucoup quand je
m’imaginais dominer cet homme, parce que le hasard m’avais mis en
possession de son secret. Jamais je ne serais maître de lui. Je
l’abordais toujours avec la même timidité craintive. Je dus faire, comme
à l’ordinaire, un grand effort pour entamer la conversation. C’est à
peine si j’entendais les premières paroles que je lui disais. Une fois
que j’étais lancé, mon ton s’affermissait un peu.
--Monsieur le ministre...
Il me semblait que lorsque je lui disais: Monsieur le ministre, il avait
l’air de penser: Allons! qu’est-ce qu’il a encore?
L’idée d’être un importun, que l’on tolère par obligeance ou par
politesse, m’a toujours horriblement gêné.
--Monsieur le ministre, j’ai à vous demander une faveur...
J’essayais, par la façon dont je prononçais le mot faveur,--avec une
certaine fermeté,--d’indiquer que je n’étais pas un solliciteur, que
cette faveur était presque un droit, et que ce n’était que par politesse
que je consentais à employer cette expression... Mais quand j’y
réfléchis, je crois que ces nuances n’étaient perceptibles que pour
moi-même, et qu’elles eussent échappé au plus fin des auditeurs.
--Je ne veux pas vous cacher les liens d’amitié qui m’unissent à Henry
de Tolberg. Vous pouvez vous imaginer la peine que j’ai éprouvée quand
j’ai appris son arrestation. Je vous prie de m’autoriser à aller le voir
dans sa prison.
--Avant de vous accorder cette permission, me dit-il après un instant de
silence, je suis obligé de vous demander si cette visite est une simple
manifestation d’amitié, ou bien si vous avez quelque communication
spéciale à lui faire. Dans le premier cas, si c’est une visite purement
amicale, je vous demanderai de bien vouloir l’ajourner, et la remettre à
quarante-huit heures, afin que le juge ait terminé sa première enquête.
Vous savez qu’il est seul maître d’accorder des permis de visite, et je
ne voudrais pas empiéter sur ses attributions. D’ici deux jours, je
pourrai, sans avoir l’air de venir troubler de mon autorité
l’instruction de cette affaire, lui demander une carte d’accès auprès du
détenu... Maintenant, s’il s’agit d’une communication urgente au comte
de Tolberg, c’est une autre affaire. Vous comprendrez que je ne puis pas
vous laisser aller auprès de lui sans savoir en quoi consiste cette
communication. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, j’ai, dans cette affaire
politique, publique, le devoir de tout savoir.
--Je n’éprouve aucun embarras, monsieur le ministre, à vous exposer ce
que je compte dire au comte de Tolberg. Je veux qu’il sache à quoi s’en
tenir sur mon rôle dans cette affaire. Je veux qu’il sache que c’est moi
qui l’ai trahi. Mais je lui dirai pourquoi... C’est en somme une
confession que je veux lui faire. Je suis coupable envers lui. Je veux
qu’il le sache, et qu’il sache dans quelle mesure j’ai pu l’être. Je
serai très soulagé quand je lui aurai dit cela.
--Humbert! Humbert! me dit le baron, avec un accent familier et presque
affectueux. Quel garçon compliqué vous faites! A quoi cela servira-t-il
que vous alliez lui raconter cela? Il ne saura jamais que s’il a été
arrêté, c’est à la suite des révélations que vous m’avez faites. Vous ne
l’avez pas trahi pour le trahir. Vous avez fait votre devoir en me
prévenant du péril qui me menaçait. Et vous ne saviez pas que c’était
sur lui que ça retomberait. Vous n’avez rien à vous reprocher dans cette
affaire-là. Il est absurde d’aller lui faire cette confession...
... En lui disant que le coup est venu de vous, vous allez l’affliger
davantage.
... D’autre part, moi j’ai un intérêt politique sérieux à ce que ces
gens-là et tout le monde croient que ma police a tout découvert. Nous
savons à quoi nous en tenir, nous, sur l’imbécillité de ces limiers.
Mais je ne suis pas fâché de leur donner ainsi un peu de prestige, et de
laisser croire au peuple et aux fauteurs de troubles que le gouvernement
est bien gardé.
... Ah! mon ami, vous voulez vous soulager! Vous ne pouvez pas vivre
avec des remords? Savez-vous qui vous me rappelez? Vous me rappelez ce
pauvre roi que nous avons connu. Il aurait été un profond politique,
s’il avait eu un peu plus de force d’âme. Mais il ne pouvait pas vivre
avec un souci... Il ne faut pas être aussi douillet que ça pour sa
tranquillité d’esprit. On vit très bien avec des soucis. Le tout est
d’en prendre l’habitude. Que d’initiative et de temps on laisse perdre
quand on a peur des soucis et qu’on cherche à les éviter!
Je quittai le baron de Herner en me disant, résigné et presque
satisfait, que je n’étais qu’un enfant auprès de lui. Je me sentais
brisé et un peu lâche. J’avais depuis la veille trop discuté avec
moi-même. Je sentais le besoin de faire en moi un peu de trêve. La
pensée que j’avais trahi Tolberg, qu’il était en prison, qu’il serait
condamné et qu’il mourrait peut-être, cette pensée affreuse était comme
endormie... Je me disais aussi pour le moment, en suivant docilement
l’idée du ministre, qu’il valait mieux ne rien dire à Tolberg, et ne pas
l’affliger du récit de ma trahison.
En somme, Herner me l’avait clairement expliqué: son intérêt n’était pas
de dire à Tolberg que c’était moi qui l’avais dénoncé. Je pensais alors
à lire le pli que m’avait confié Tolberg, et qui avait passé par les
mains du chef de la police. Il ne contenait, heureusement, que des
choses insignifiantes: l’indication de quelques sommes d’argent à
recouvrer, les adresses où il fallait les faire parvenir...
Il me disait aussi de remettre à Bertha quelques objets, des bagues et
des chaînes d’or. Rien ne précisait, heureusement, les relations du
jeune homme et de la jeune femme... Pourtant, il fallait aller la voir.
C’était pour moi une terrible épreuve! J’allais la voir... moi, la cause
de son malheur! quelle figure allais-je faire auprès d’elle?...
Mais, puisqu’il le fallait... il le fallait! comme dit l’autre...
Je me rendis chez elle après déjeuner, et je la trouvai beaucoup plus
courageuse que je n’aurais pensé. Tolberg--je ne sais comment--lui avait
fait parvenir une lettre où il lui racontait en peu de mots qu’il était
pris... mais il ne paraissait pas découragé.
Que pouvait-il espérer, grand Dieu?... Et je reconnus chez Bertha une
confiance qui me fit mal, cette folle confiance que veulent avoir malgré
tout, ceux dont le malheur est irrémédiable.
Enfin Tolberg serait très probablement condamné à mort, et si je
réussissais à obtenir sa grâce, il ne s’en tirerait pas à moins d’une
détention perpétuelle... Lui et Bertha seraient séparés pour toujours;
ils ne semblaient s’en douter ni l’un ni l’autre.
Et c’était moi qui étais cause de tout cela! Cette pensée que je
chassais continuellement rentrait toujours en moi, au bout de quelque
temps, et j’avais toujours, en la retrouvant, la même impression de
détresse.
Oh! comme j’aurais été soulagé si j’avais pu faire ma confession à
Bertha!... me faire maudire par elle!...
Je n’avais pas l’énergie de mon maître, le baron de Herner, cette
tranquillité souveraine avec laquelle il vivait en plein mensonge: il
était aussi confortablement installé dans sa puissance royale que si
elle n’eût pas reposé sur une duperie.
Pourtant cette fiction aurait un terme. D’ici deux, trois ou six mois,
il faudrait agir. Mais Herner était de ceux qui emploient toute leur
force à ne songer qu’au présent... Et, moi, la confiance de Bertha dans
les événements me désespérait. Je ne me consolais pas en constatant en
elle cet état d’esprit. Au contraire, il redoublait ma détresse, car je
voyais à quel point ses espérances étaient précaires!
Elle me dit que Tolberg avait déjà fait choix d’un avocat, un de leurs
amis du barreau de Schoenburg, un jeune homme très écouté et très
avantageusement connu dans le parti libéral.
On connaissait assez son dévouement pour savoir qu’il plaiderait le
procès de Tolberg, et ne chercherait pas à faire une manifestation
politique, utile, sans doute, pour la propagande du parti, mais qui ne
manquerait pas d’être funeste à notre malheureux ami.
J’allais la quitter, et je finissais par être un peu rassuré malgré moi,
gagné par son besoin d’optimisme et par sa vaillance, quand elle me
parla du comte de Herrenstein, leur ami. Et je vis avec désespoir qu’un
des grands éléments de sa confiance était que ce comte de Herrenstein
intercéderait auprès du roi!
Ainsi donc, c’était dans le roi que cette pauvre femme espérait?...
--J’ai écrit, me dit-elle, au comte de Herrenstein... Malheureusement il
ne doit pas être ici en ce moment, car je n’ai reçu aucune réponse à une
lettre que je lui ai envoyée il y a cinq ou six jours et qui a dû le
suivre en voyage.
A ce moment il me vint une idée que je communiquai à Bertha. Je pourrais
peut-être, par une personne que je connaissais, savoir à peu près où se
trouvait Herrenstein. Le comte de Herrenstein était parti avec la sœur
de Mme de Linstein. Peut-être la maîtresse du roi connaissait-elle son
adresse actuelle. Je résolus d’aller la voir dès le lendemain... J’avais
pensé tout à coup que si la conduite de Herner me forçait à «manger le
morceau», c’était au comte de Herrenstein, à l’ami du roi défunt, que
j’irais d’abord tout raconter. Et cet homme, qui m’avait toujours paru
intelligent et réfléchi, me donnerait certainement le meilleur conseil.