XXI

Je résolus, en attendant, de demander au ministre la permission d’aller

voir Tolberg en sa prison. La combinaison à laquelle j’avais songé tout

d’abord, et qui consistait à obtenir l’accès de cette prison par

l’intermédiaire de l’officier de garde, me parut à la réflexion trop

aléatoire. Non, le mieux était de profiter des bonnes dispositions

apparentes de Herner, et de m’adresser carrément à lui.

Je terminai rapidement mon résumé et je frappai à sa porte. Il était

seul dans son bureau. Vraiment, je m’illusionnais beaucoup quand je

m’imaginais dominer cet homme, parce que le hasard m’avais mis en

possession de son secret. Jamais je ne serais maître de lui. Je

l’abordais toujours avec la même timidité craintive. Je dus faire, comme

à l’ordinaire, un grand effort pour entamer la conversation. C’est à

peine si j’entendais les premières paroles que je lui disais. Une fois

que j’étais lancé, mon ton s’affermissait un peu.

--Monsieur le ministre...

Il me semblait que lorsque je lui disais: Monsieur le ministre, il avait

l’air de penser: Allons! qu’est-ce qu’il a encore?

L’idée d’être un importun, que l’on tolère par obligeance ou par

politesse, m’a toujours horriblement gêné.

--Monsieur le ministre, j’ai à vous demander une faveur...

J’essayais, par la façon dont je prononçais le mot faveur,--avec une

certaine fermeté,--d’indiquer que je n’étais pas un solliciteur, que

cette faveur était presque un droit, et que ce n’était que par politesse

que je consentais à employer cette expression... Mais quand j’y

réfléchis, je crois que ces nuances n’étaient perceptibles que pour

moi-même, et qu’elles eussent échappé au plus fin des auditeurs.

--Je ne veux pas vous cacher les liens d’amitié qui m’unissent à Henry

de Tolberg. Vous pouvez vous imaginer la peine que j’ai éprouvée quand

j’ai appris son arrestation. Je vous prie de m’autoriser à aller le voir

dans sa prison.

--Avant de vous accorder cette permission, me dit-il après un instant de

silence, je suis obligé de vous demander si cette visite est une simple

manifestation d’amitié, ou bien si vous avez quelque communication

spéciale à lui faire. Dans le premier cas, si c’est une visite purement

amicale, je vous demanderai de bien vouloir l’ajourner, et la remettre à

quarante-huit heures, afin que le juge ait terminé sa première enquête.

Vous savez qu’il est seul maître d’accorder des permis de visite, et je

ne voudrais pas empiéter sur ses attributions. D’ici deux jours, je

pourrai, sans avoir l’air de venir troubler de mon autorité

l’instruction de cette affaire, lui demander une carte d’accès auprès du

détenu... Maintenant, s’il s’agit d’une communication urgente au comte

de Tolberg, c’est une autre affaire. Vous comprendrez que je ne puis pas

vous laisser aller auprès de lui sans savoir en quoi consiste cette

communication. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, j’ai, dans cette affaire

politique, publique, le devoir de tout savoir.

--Je n’éprouve aucun embarras, monsieur le ministre, à vous exposer ce

que je compte dire au comte de Tolberg. Je veux qu’il sache à quoi s’en

tenir sur mon rôle dans cette affaire. Je veux qu’il sache que c’est moi

qui l’ai trahi. Mais je lui dirai pourquoi... C’est en somme une

confession que je veux lui faire. Je suis coupable envers lui. Je veux

qu’il le sache, et qu’il sache dans quelle mesure j’ai pu l’être. Je

serai très soulagé quand je lui aurai dit cela.

--Humbert! Humbert! me dit le baron, avec un accent familier et presque

affectueux. Quel garçon compliqué vous faites! A quoi cela servira-t-il

que vous alliez lui raconter cela? Il ne saura jamais que s’il a été

arrêté, c’est à la suite des révélations que vous m’avez faites. Vous ne

l’avez pas trahi pour le trahir. Vous avez fait votre devoir en me

prévenant du péril qui me menaçait. Et vous ne saviez pas que c’était

sur lui que ça retomberait. Vous n’avez rien à vous reprocher dans cette

affaire-là. Il est absurde d’aller lui faire cette confession...

... En lui disant que le coup est venu de vous, vous allez l’affliger

davantage.

... D’autre part, moi j’ai un intérêt politique sérieux à ce que ces

gens-là et tout le monde croient que ma police a tout découvert. Nous

savons à quoi nous en tenir, nous, sur l’imbécillité de ces limiers.

Mais je ne suis pas fâché de leur donner ainsi un peu de prestige, et de

laisser croire au peuple et aux fauteurs de troubles que le gouvernement

est bien gardé.

... Ah! mon ami, vous voulez vous soulager! Vous ne pouvez pas vivre

avec des remords? Savez-vous qui vous me rappelez? Vous me rappelez ce

pauvre roi que nous avons connu. Il aurait été un profond politique,

s’il avait eu un peu plus de force d’âme. Mais il ne pouvait pas vivre

avec un souci... Il ne faut pas être aussi douillet que ça pour sa

tranquillité d’esprit. On vit très bien avec des soucis. Le tout est

d’en prendre l’habitude. Que d’initiative et de temps on laisse perdre

quand on a peur des soucis et qu’on cherche à les éviter!

Je quittai le baron de Herner en me disant, résigné et presque

satisfait, que je n’étais qu’un enfant auprès de lui. Je me sentais

brisé et un peu lâche. J’avais depuis la veille trop discuté avec

moi-même. Je sentais le besoin de faire en moi un peu de trêve. La

pensée que j’avais trahi Tolberg, qu’il était en prison, qu’il serait

condamné et qu’il mourrait peut-être, cette pensée affreuse était comme

endormie... Je me disais aussi pour le moment, en suivant docilement

l’idée du ministre, qu’il valait mieux ne rien dire à Tolberg, et ne pas

l’affliger du récit de ma trahison.

En somme, Herner me l’avait clairement expliqué: son intérêt n’était pas

de dire à Tolberg que c’était moi qui l’avais dénoncé. Je pensais alors

à lire le pli que m’avait confié Tolberg, et qui avait passé par les

mains du chef de la police. Il ne contenait, heureusement, que des

choses insignifiantes: l’indication de quelques sommes d’argent à

recouvrer, les adresses où il fallait les faire parvenir...

Il me disait aussi de remettre à Bertha quelques objets, des bagues et

des chaînes d’or. Rien ne précisait, heureusement, les relations du

jeune homme et de la jeune femme... Pourtant, il fallait aller la voir.

C’était pour moi une terrible épreuve! J’allais la voir... moi, la cause

de son malheur! quelle figure allais-je faire auprès d’elle?...

Mais, puisqu’il le fallait... il le fallait! comme dit l’autre...

Je me rendis chez elle après déjeuner, et je la trouvai beaucoup plus

courageuse que je n’aurais pensé. Tolberg--je ne sais comment--lui avait

fait parvenir une lettre où il lui racontait en peu de mots qu’il était

pris... mais il ne paraissait pas découragé.

Que pouvait-il espérer, grand Dieu?... Et je reconnus chez Bertha une

confiance qui me fit mal, cette folle confiance que veulent avoir malgré

tout, ceux dont le malheur est irrémédiable.

Enfin Tolberg serait très probablement condamné à mort, et si je

réussissais à obtenir sa grâce, il ne s’en tirerait pas à moins d’une

détention perpétuelle... Lui et Bertha seraient séparés pour toujours;

ils ne semblaient s’en douter ni l’un ni l’autre.

Et c’était moi qui étais cause de tout cela! Cette pensée que je

chassais continuellement rentrait toujours en moi, au bout de quelque

temps, et j’avais toujours, en la retrouvant, la même impression de

détresse.

Oh! comme j’aurais été soulagé si j’avais pu faire ma confession à

Bertha!... me faire maudire par elle!...

Je n’avais pas l’énergie de mon maître, le baron de Herner, cette

tranquillité souveraine avec laquelle il vivait en plein mensonge: il

était aussi confortablement installé dans sa puissance royale que si

elle n’eût pas reposé sur une duperie.

Pourtant cette fiction aurait un terme. D’ici deux, trois ou six mois,

il faudrait agir. Mais Herner était de ceux qui emploient toute leur

force à ne songer qu’au présent... Et, moi, la confiance de Bertha dans

les événements me désespérait. Je ne me consolais pas en constatant en

elle cet état d’esprit. Au contraire, il redoublait ma détresse, car je

voyais à quel point ses espérances étaient précaires!

Elle me dit que Tolberg avait déjà fait choix d’un avocat, un de leurs

amis du barreau de Schoenburg, un jeune homme très écouté et très

avantageusement connu dans le parti libéral.

On connaissait assez son dévouement pour savoir qu’il plaiderait le

procès de Tolberg, et ne chercherait pas à faire une manifestation

politique, utile, sans doute, pour la propagande du parti, mais qui ne

manquerait pas d’être funeste à notre malheureux ami.

J’allais la quitter, et je finissais par être un peu rassuré malgré moi,

gagné par son besoin d’optimisme et par sa vaillance, quand elle me

parla du comte de Herrenstein, leur ami. Et je vis avec désespoir qu’un

des grands éléments de sa confiance était que ce comte de Herrenstein

intercéderait auprès du roi!

Ainsi donc, c’était dans le roi que cette pauvre femme espérait?...

--J’ai écrit, me dit-elle, au comte de Herrenstein... Malheureusement il

ne doit pas être ici en ce moment, car je n’ai reçu aucune réponse à une

lettre que je lui ai envoyée il y a cinq ou six jours et qui a dû le

suivre en voyage.

A ce moment il me vint une idée que je communiquai à Bertha. Je pourrais

peut-être, par une personne que je connaissais, savoir à peu près où se

trouvait Herrenstein. Le comte de Herrenstein était parti avec la sœur

de Mme de Linstein. Peut-être la maîtresse du roi connaissait-elle son

adresse actuelle. Je résolus d’aller la voir dès le lendemain... J’avais

pensé tout à coup que si la conduite de Herner me forçait à «manger le

morceau», c’était au comte de Herrenstein, à l’ami du roi défunt, que

j’irais d’abord tout raconter. Et cet homme, qui m’avait toujours paru

intelligent et réfléchi, me donnerait certainement le meilleur conseil.

Secrets d'État · 第 23 / 33 题