XVIII

Il fallait empêcher Herner de s’en aller sur cette route où l’attendait

l’assassin. Mais quel moyen employer? Je ne savais qu’inventer, et le

temps pressait; la voiture du ministre était dans la cour. Allons!

Allons! il n’y avait pas à chercher de petites ruses, à lui demander,

par exemple, de prendre un autre chemin pour me conduire à tel endroit

où soi-disant j’étais obligé d’aller. Je ne connaissais pas assez la

topographie du pays pour trouver sur-le-champ ce prétexte, d’ailleurs

bien misérable. Et puis, à supposer que le ministre évitât la mort à

l’aller, il était probable que l’homme embusqué l’attendrait au

retour... Ou bien le coup recommencerait le lendemain... Non, puisque

j’avais décidé de le sauver, il fallait le sauver tout à fait.

Pourquoi avais-je trahi les conjurés? Car, en somme, je les trahissais.

Était-ce pour m’épargner un moment douloureux? Non, c’était pour sauver

la vie d’un homme. Je me répétais donc qu’il fallait le sauver tout à

fait.

Je descendais l’escalier avec lui, affolé de ne rien trouver pour le

retenir. C’est ce désarroi qui me fit brusquer les choses et m’amena à

en dire plus que je n’aurais voulu.

Comme il arrivait dans le vestibule d’entrée, je lui touchai le bras...

--Monsieur le ministre...

Il s’arrêta, étonné.

--Monsieur le ministre, j’ai besoin de vous parler... Dans une

circonstance que je n’ai pas besoin de rappeler, vous avez fait

appel à ma discrétion,--qui, d’ailleurs, vous était due et

acquise,--m’empressai-je de dire. Aujourd’hui, il se passe quelque

chose... quelque chose de très grave... Je sais que votre vie est en

danger... Je vous prie de ne pas chercher à savoir comment je le sais...

Il m’avait écouté avec ce visage hautain de ces hommes autoritaires qui

veulent bien, de leur plein gré, vous parler comme à un égal et vous

demander des services, mais voient avec humeur qu’on leur rende un

service qu’ils n’ont pas demandé.

--Il ne faut pas que vous alliez ce soir où vous comptiez aller. C’est

tout ce que je puis vous dire.

--Alors vous me défendez de vous interroger? Vous oubliez qu’un complot

dirigé contre moi intéresse la sûreté de l’État, et que j’ai le devoir

de me renseigner...

Il avait dit ces quelques mots avec cet air mauvais qu’il avait

quelquefois, et qui m’éloignait tant de lui.

--Au fait, reprit-il, si vous ne voulez pas parler, c’est votre

affaire... Et je vous remercie, ajouta-t-il, comme avec un effort... Je

vous remercie, répéta-t-il encore en me serrant la main.

... Rien au monde ne donnerait à nos relations cette cordialité

naturelle qui leur avait toujours manqué. Mais cela, je le savais déjà,

je ne m’attendais à rien d’autre. Et je n’avais jamais songé à gagner le

cœur étranger de Herner. S’il y eut une surprise pour moi, ce fut au

contraire de trouver chez lui des marques de gratitude plus répétées que

je n’aurais cru. Et je dois dire même que j’en fus un peu inquiet,

d’autant qu’il ne me dit rien des mesures qu’il comptait prendre pour

assurer sa sécurité. Il m’était venu le soupçon terrible qu’il

connaissait mes relations avec Tolberg, et qu’il pouvait deviner que mon

ami était du complot. Il quitta le palais l’instant d’après, et me

laissa en proie à l’inquiétude et à un remords grandissant.

J’évitai ce soir-là de sortir du palais et d’aller dîner au restaurant.

J’aurais pu rencontrer Tolberg, et je ne me sentais pas le courage

d’affronter sa vue. J’aime beaucoup les gens qui disent: «Il faut avoir

le courage de ses actes et en accepter la responsabilité.» Je n’ai pas

autant de confiance en moi, et je n’ai pas, comme ces gens, la hardiesse

de penser que le parti que j’ai choisi est nécessairement le seul auquel

il fallait s’arrêter.

Je dînai donc à la table de l’intendant. Mais ce soir-là, les convives

ne m’égayèrent pas. Quand le dîner fut terminé, j’eus hâte de m’en aller

dans la ville, pour apprendre quelque chose. Au palais, au siège du

gouvernement, on ne savait rien de rien; les fonctionnaires royaux

vivaient à mille lieues de la ville et à mille ans en deçà de leur

époque.

Je me promenai dans cette rue de la Paix, que j’avais foulée, quelque

temps auparavant, avec tant d’indépendance et de tranquillité. Et dans

quels événements n’avais-je pas été jeté! J’étais comme un promeneur

innocent et rêveur que le hasard conduit au milieu d’un terrible jeu de

quilles.

Dans la rue de la Paix, qui est comme «le boulevard» de Schoenburg,

c’était, ainsi que tous les soirs, une animation tranquille. Les crieurs

vendaient des journaux du soir; mais ces journaux n’annonçaient rien.

Ils ne pouvaient rien annoncer encore. Peut-être, si j’avais pu aller

dans un bureau de rédaction, eussé-je appris quelques nouvelles. Mais à

part un courriériste de théâtre, vaguement critique, que j’avais

rencontré au café, je ne connaissais personne dans les journaux. J’eus

un moment l’idée d’aller chercher le courriériste aux bureaux de son

journal, _la Presse_ de Schoenburg, afin de tâcher d’entendre là, sans

avoir l’air de rien, si on ne parlait pas d’un complot éventé, de

mesures de police. Une timidité m’arrêta... Il y avait bien au palais un

employé chargé des rapports avec la presse. Mais je le connaissais très

peu; je savais d’ailleurs que toutes les communications sérieuses

étaient faites directement par Herner, et que cet employé était un homme

sans importance et qu’il n’avait que le titre de ses fonctions...

Décidément, je n’apprendrai rien avant le lendemain. J’étais partagé

entre l’idée de rentrer immédiatement, de tâcher de m’endormir le plus

tôt possible pour que cette nuit fût plus vite finie, et le besoin de ne

pas me retrouver seul, de rester longtemps dans cette ouïe

étourdissante, où pourtant je n’évitais rien des obsédantes idées qui

venaient me hanter tour à tour. Je pensais constamment à Tolberg, dont

j’avais, dans une circonstance si grave, trompé la confiance... Je

pensais à ces conjurés qui avaient patiemment préparé cette œuvre

essentielle, pour laquelle ils risquaient leur vie, et je voyais

surtout, comme en un rêve de malade, cette tête ardente de chimiste, que

m’avait décrite Tolberg, cette tête d’apôtre passionné.

... Je l’avais trahi, lui et les autres. Et je me disais que si j’avais

sauvé le ministre, c’était par faiblesse... Mais ce qui me calmait un

peu, c’est que je sentais bien que cet acte de faiblesse, je le

recommencerais encore, je le recommencerais toujours.

Cependant ma trahison n’allait-elle pas les atteindre d’une façon plus

grave? Peut-être avais-je commis un autre crime que de leur dérober leur

victime. Peut-être... certainement le ministre allait chercher à les

atteindre! Mais oui! Il ne pouvait pas faire autrement! C’était une

folie de penser qu’il s’en tiendrait là et que, mis en éveil, il

n’allait pas, pour la sûreté de l’État, pour sa sûreté personnelle,

faire disparaître ce danger permanent, en mettant la main sur les

coupables.

Il n’avait pas, comme moi, des raisons pour les ménager. Je me figurais

sans doute que, pour me faire plaisir, pour ne pas troubler mes

relations avec mes amis, il allait se priver de prendre contre les

conjurés les mesures nécessaires!

Voilà pourtant ce qu’oublient toujours les gens à qui l’on confie un

secret. Ils le répètent à une autre personne, qui a encore moins de

raisons qu’eux-mêmes d’être discrets. A mesure qu’un secret s’éloigne de

son origine, les raisons de ne pas le trahir s’affaiblissent...

J’étais malheureux de ne rien savoir, de n’être pas fixé sur la portée

de mon acte. J’étais comme un chasseur qui a tiré dans la nuit, qui a

cru entendre un cri humain et qui doit attendre jusqu’au jour pour

savoir s’il n’a pas blessé ou tué quelqu’un...

Déjà, dans la rue de la Paix, les passants se faisaient plus rares.

Encore une heure, et j’allais sentir la solitude autour de moi... Je me

dirigeai vers le palais, lorsque quelqu’un me toucha le bras. Je me

retournai brusquement. J’étais un peu troublé, et je ne reconnus pas

tout de suite le lieutenant, neveu de Herner, avec qui j’avais dîné chez

le premier ministre.

Il revenait de permission. Il était allé passer quelques jours avec sa

mère, et s’était, disait-il, tellement ennuyé à la campagne, qu’il

revenait avant l’expiration de sa permission. Il avait hâte de reprendre

pied à Schoenburg, où sa vie désœuvrée le réclamait.

--Mon cher! la campagne! me dit-il avec son accent extraordinaire.

Vraiment vous ne pouvez pas vous figurer! C’est la mort!

Il m’emmena dans un restaurant de nuit. Et je me laissai entraîner. Il

arrivait vraiment au bon moment. Je crois que, cette nuit-là, j’étais

disposé à lasser son noctambulisme, et à écouter ses propos oiseux

jusqu’au jour.

--Vous savez, mon cher, cette petite chanteuse, qui était à l’Alhambra

avant mon départ!... Ah! non! c’est vrai, vous ne l’avez pas connue. Ce

n’était pas avec vous... Elle chante... (il fit une moue dédaigneuse)...

la figure... (autre moue méprisante), mais enfin (geste d’acquiescement

résigné), c’est suffisant. Ici, mon cher, nous ne sommes pas gâtés. Je

pensais qu’elle avait dû quitter la ville, et je l’ai justement

rencontrée en descendant de la gare. Malheureusement, je n’avais pas la

veine, elle doit souper ce soir avec des camarades. Mais je crois que

peut-être elle sera chez elle vers une heure du matin, et que l’on

pourra prendre une tasse de thé. Mon cher, pourquoi vous ne prenez pas

de ce rosbif? Je vous assure; c’est vraiment très convenable. C’est

meilleur que chez mon oncle, ajouta-t-il en riant d’un gros rire...

Mais à propos de mon oncle,--il changea de ton, il prit un air intéressé

qui fixa tout de suite mon attention, et me donna comme un petit

frisson,--à propos de mon oncle, vous ne me parlez pas des nouvelles de

ce soir? Il paraît que cet oncle vient d’échapper à un grand danger.

J’ai vu tout à l’heure l’officier qui est de garde à la prison

militaire. On a arrêté ce soir un des conspirateurs, qui se trouvait

porteur d’un engin. Oui, on l’a trouvé sur la route de Boern, que

suivait tous les soirs mon oncle pour aller voir la vieille

grand’tante... Mais ce conspirateur, vous ne devinerez jamais qui c’est?

C’est une connaissance à moi, mon cher, un garçon charmant, un de nos

attachés à l’ambassade de Paris. Hé parbleu! je crois que vous le

connaissez aussi, c’est le comte de Tolberg...

Secrets d'État · 第 20 / 33 题