XVII

Tolberg entra, presque sans frapper. Il était affairé, plutôt que

soucieux. Il s’assit près de mon bureau, me tendit la main, et me dit

sans préambule:

--J’ai quelque chose de très grave à vous confier. Les événements ont

marché depuis que nous nous sommes vus. L’attentat contre... est décidé.

C’est aujourd’hui, ce soir, qu’il doit se produire. Nous avons pensé

qu’il fallait profiter de la présence des réfugiés russes à Schoenburg

pour exécuter ce que nous avons projeté. On mettra cette histoire sur

leur compte, et les gens du complot ne seront pas inquiétés. Cette

combinaison manque un peu d’élégance. Elle n’en a pas moins été adoptée

par nos conjurés, qui ne sont pas tous courageux.

«Il se peut très bien que je sois désigné pour lancer la bombe. Le

tirage au sort a lieu tout à l’heure et nous ne sommes que six qui

tirons. Il s’agit de savoir qui se postera sur la route de Boern. C’est

là que le ministre passera vers sept heures. Dans l’hypothèse où ce

serait moi qui serais désigné, j’ai voulu vous prévenir et vous remettre

cette lettre fermée, où vous verrez quelques instructions...

--Ainsi, c’est donc vrai? lui dis-je. Ces résolutions barbares

auxquelles vous ne pouviez croire...

--J’y crois encore à peine maintenant. Pourtant j’ai pas mal de chances

d’être choisi. Un numéro sur six. Aux petits chevaux, où j’ai souvent

joué, j’avais une chance sur neuf de gagner, en misant sur les numéros

pleins. Et il m’est arrivé quatre ou cinq fois de gagner du premier coup

en entrant dans la salle de jeu. Ici, mes chances sont encore plus

fortes... Une chance sur six d’être chargé de tuer quelqu’un... Et

pourtant je n’y crois toujours pas. C’est par un effort de raison que

j’ai pris ces quelques dispositions que je suis venu vous communiquer.

«S’il m’arrive malheur, je vous prie d’ouvrir cette lettre... Vous

voyez, je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie de rire, en vous disant

ces choses graves, et dont la solennité, malgré moi, me paraît absurde

et enfantine.

--Et à quelle heure saurez-vous si vous êtes désigné?

--Tout de suite; mais vous avez l’air, vous, de croire que «c’est

arrivé»?

--Prévenez-moi aussitôt que vous le saurez, pour que je sache à quoi

m’en tenir. Je rirai plus volontiers avec vous si vous n’êtes plus en

jeu.

--Une fois que je ne serai plus en jeu, dit Tolberg, je serai plus

sérieux. Car, au fond, que ce soit moi ou un autre qui agisse, à ce

moment, l’assassinat sera en train... Quelque noble nom qu’on donne à de

tels actes, il s’agit d’un assassinat... Et, c’est ce qui fait que j’ai

tout de même une petite peur d’être choisi. N’y pensons pas, et allons

tirer au sort.

Le baron de Herner ne devait pas venir ce matin-là. Il y avait conseil

de cabinet, et les ministres s’étaient réunis chez Von Müllen, qui

souffrait d’une attaque de goutte. Je pus donc sortir de mon bureau avec

Tolberg, et traverser la cour avec lui. Je l’accompagnai jusqu’à la

porte d’entrée, et je lui fis promettre de venir me prévenir tout de

suite, aussitôt qu’il saurait à quoi s’en tenir. Puis je remontai dans

ma chambre, pour mettre en lieu sûr, dans un petit coffret que j’avais,

le pli que le jeune comte m’avait confié.

Je déjeunai ce jour-là à la terrasse de la Grande-Taverne. Il fut

convenu que Tolberg, dès qu’il aurait du nouveau viendrait me le dire en

passant. J’étais installé devant ma table depuis un quart d’heure, et

mon déjeuner tirait à sa fin, quand j’aperçus la tête fine et blonde de

mon ami. Il fut quelque temps sans me voir, et il me sembla tout de

suite, d’après son air, qu’il n’avait rien à m’annoncer de ce que je

craignais. Pourtant je pouvais me tromper et précisément cet air-là... A

ce moment, ses yeux rencontrèrent les miens et il me fit tout de suite

de la tête un petit _non_ rassurant.

Puis il vint jusqu’à ma table. Je n’avais pas de voisins immédiats, et

il n’était pas obligé de me parler tout bas.

--Eh bien! Voilà! ce n’est pas moi! et je n’en suis pas fâché... J’ai eu

une petite émotion quand on a mis la main dans le chapeau pour tirer le

nom. Mais je n’étais pas le plus ému. Il me restait assez de sang-froid

pour regarder les autres. A part un préparateur de chimie, qui a

fabriqué l’engin, et qui est une espèce d’illuminé, mes compagnons

montraient des pâleurs impressionnantes, ou des sourires forcés qui

n’étaient pas beaux à voir. Celui dont le nom a été tiré était

précisément un de ceux qui souriaient ainsi. Quand on a dit son nom, il

nous a regardés d’un air égaré, en souriant davantage... Je ne crois pas

que l’engin soit en de bonnes mains. Sur ces six hommes, il y en avait

au moins trois qui n’étaient pas courageux, et qui sont venus là avec

une confiance de joueurs, en comptant que le sort ne les désignerait

pas.

--Dans ces conditions, dis-je à Tolberg, je puis vous rendre le pli que

vous m’avez confié. Mais je l’ai mis dans ma chambre en lieu sûr. J’irai

vous le rapporter cet après-midi.

--Non, dit Tolberg, gardez-le. Toutes ces histoires-là ne sont pas

finies. Le coup d’aujourd’hui manquera peut-être. Et je peux être

désigné demain pour une autre affaire. Si je suis désigné à

l’improviste, je pourrais très bien n’avoir pas le temps nécessaire pour

vous porter ça. Et je suis plus tranquille de le savoir ainsi entre vos

mains. Sur ce je vais aller faire une surprise à mon amie qui ne

m’attendait pas à déjeuner. Bien entendu, elle ne savait rien de tout ce

qui se passait ce matin. Et, comme je ne suis pas très sûr de mon

courage, j’avais prévu l’éventualité où je serais désigné, et je ne

voulais pas être obligé d’aller déjeuner avec elle avec ce petit secret

sur le cœur.

Nous nous serrâmes la main. Je terminai rapidement mon déjeuner, et je

rentrai au palais, où m’attendait mon travail d’analyse, que la visite

de Tolberg m’avait empêché de finir le matin.

En rentrant, je trouvai sur la table un mot du premier ministre. Il

avait reçu des nouvelles de France, au sujet de la petite affaire

coloniale qui divisait le Bergensland et le gouvernement français. Il y

avait une réponse à préparer, et le ministre me recommandait de

l’attendre au palais dans l’après-midi. Alors je pensai à ce que m’avait

appris Tolberg. Jusqu’à ce moment, je n’avais été préoccupé que du sort

de mon ami. Maintenant que le tirage au sort l’avait mis hors d’affaire,

je pensai tout à coup que la vie de Herner était menacée, que je le

savais, que j’allais passer l’après-midi avec cet homme, et que je ne

lui dirais rien...

Je n’avais pas le droit de parler, la confiance de Tolberg m’avais mis

en possession de ce secret: il fallait le garder pour moi comme un

confesseur.

Et, d’autre part, c’était un peu ma faute si Tolberg avait eu la

légèreté de me le confier. Je ne lui avais jamais dit exactement quels

étaient mes rapports avec le ministre. Je lui avais toujours parlé en

termes défavorables de son ennemi... Ce n’était pas par duplicité; mais

vraiment, quand je me trouvais avec Tolberg et Bertha, je pensais

toujours, et de très bonne foi, beaucoup de mal de Herner.

Après tout, mon devoir était bien simple et ne souffrait pas la

discussion. Il m’était interdit de parler; je n’avais rien entendu; je

ne savais rien... C’était une dure épreuve à passer, mais il fallait la

subir.

Si je parlais, Tolberg avait, de mon fait, les torts les plus graves

envers son parti. En se confiant à moi, il avait commis une imprudence

qui était presque une trahison. Cette imprudence, c’est moi qui l’avais

provoquée. Mon ami, à mes yeux, pour moi qui savais bien ce qui s’était

passé, n’avait eu d’autre tort que d’avoir en moi une confiance

excessive. Est-ce que je pouvais trahir cette confiance.

Quand Herner arriva, la paix s’était faite en moi. Je n’avais plus

aucune hésitation sur la conduite à tenir. Un événement fortuit m’avait

mis en possession d’un secret que, sous aucun prétexte, je n’avais le

droit de livrer. De même, quelque temps auparavant, le ministre lui-même

m’avait confié un secret très grave, et je savais bien que ce secret

était en sûreté absolue!... Tant pis pour cet homme, après tout! C’était

dans la vie un terrible joueur. Il faisait des coups audacieux. Il avait

une politique dangereuse, dont il subissait tous les risques. Et puis,

toutes ces affaires-là ne me regardaient pas. J’étais un étranger, je

n’avais qu’à laisser ces gens s’égorger entre eux, et à ne pas m’en

mêler.

Herner était assis à son bureau. Il m’avait dit: «Je vais, au sujet de

cette réponse, jeter sur le papier quelques idées qui me sont venues en

route. Nous reprendrons cela ensemble, et nous verrons s’il y a quelque

chose à en tirer.»

Je le regardai écrire. Je pensais qu’il allait mourir, que je le savais

et que je ne ferais rien pour empêcher cela. Jamais il ne m’avait paru

si intelligent, si brillamment doué que ce jour-là. Il s’arrêtait par

moments d’écrire et regardait fixement devant lui. Et je sentais en lui

une puissance exceptionnelle de réflexion. Il donnait l’impression d’une

vitalité d’esprit intense. Et je pensais: «Tout cela va s’arrêter, va

être détruit. Cette chose mystérieuse, la vie humaine, qui vient d’on ne

sait où, nous allons la supprimer, et en faire nous ne savons quoi.»

Je me dis avec beaucoup de force: «Cet homme de valeur est un homme

malfaisant. Il gêne d’autres êtres: il fera périr d’autres êtres; c’est

lui qui a tué le soldat Hassen, en somme... puisque le roi voulait le

gracier, et que lui, Herner, n’a pas voulu.

«Mais ce soldat Hassen, il ne le connaissait pas. Il n’avait contre lui

aucune haine personnelle. S’il l’a tué, c’est qu’il pensait que sa mort

était nécessaire.

«Moi, je pense que l’on n’a pas le droit de tuer--pour quelque raison

que ce soit.

«Oui, mais si l’on n’a pas le droit de tuer le soldat Hassen, on n’a pas

non plus le droit de tuer le ministre Herner.

«Le ministre Herner, qui est un homme dont je connais la haute valeur, a

pris sur lui de laisser tuer le soldat Hassen, et je l’ai désapprouvé.

Aujourd’hui, c’est moi qui vais laisser tuer le ministre Herner. Et par

qui est-il condamné?

«Par une bande de mécontents, par ce faible et charmant Tolberg, qui

s’est laissé entraîner dans cette affaire, et qui d’ailleurs poursuit la

ruine du ministre pour la satisfaction d’intérêts privés. Herner est

condamné par ce gros professeur de stratégie, cette solennelle nullité,

que son ambition déçue et sa haine personnelle du ministre de Fritz ont

amené à conspirer.»

Et je pensais à ces hommes tremblants et lâches, qui tiraient au sort

dans un chapeau. C’était de ces gens-là que j’étais le complice, puisque

je laissais leur crime s’accomplir...

Mais je pensais aussi à ce chimiste ardent dont m’avait parlé Tolberg.

Celui-là n’était pas poussé par un bas intérêt, et il y avait sans doute

encore dans le parti d’autres hommes honnêtes et réfléchis qui avaient

jugé, dans leur conscience, que la mort de ce ministre autoritaire était

utile à l’État et à l’humanité, que cette mort servirait d’exemple à

d’autres despotes, et que, grâce à ce sacrifice humain, nécessaire, on

éviterait à beaucoup d’autres malheureux le sort du soldat Hassen.

En somme, ce n’était pas seulement quelques mécontents médiocres que je

trahirais, c’étaient ces citoyens libertaires qui, pour des raisons que

je ne connaissais pas, et que je n’avais pas à connaître, avaient décidé

la mort du ministre Herner.

Je ne pouvais pas trahir ces gens-là. Je ne pouvais pas trahir mon ami

Tolberg... Ces raisonnements me semblaient irréfutables. Cependant,

quand le ministre se leva et me dit: «Je vois que cette réponse est plus

difficile que je ne pensais. Nous l’écrirons demain; il se fait tard; il

faut que j’aille dîner à la campagne, chez ma mère», quand il se dirigea

vers la porte, je me levai aussi, déterminé à sauver cet homme, en dépit

de tous les raisonnements et de tous les devoirs, simplement parce que

j’avais sa vie entre les mains, et que je ne voulais pas le laisser

mourir.

Secrets d'État · 第 19 / 33 题