Tolberg entra, presque sans frapper. Il était affairé, plutôt que
soucieux. Il s’assit près de mon bureau, me tendit la main, et me dit
sans préambule:
--J’ai quelque chose de très grave à vous confier. Les événements ont
marché depuis que nous nous sommes vus. L’attentat contre... est décidé.
C’est aujourd’hui, ce soir, qu’il doit se produire. Nous avons pensé
qu’il fallait profiter de la présence des réfugiés russes à Schoenburg
pour exécuter ce que nous avons projeté. On mettra cette histoire sur
leur compte, et les gens du complot ne seront pas inquiétés. Cette
combinaison manque un peu d’élégance. Elle n’en a pas moins été adoptée
par nos conjurés, qui ne sont pas tous courageux.
«Il se peut très bien que je sois désigné pour lancer la bombe. Le
tirage au sort a lieu tout à l’heure et nous ne sommes que six qui
tirons. Il s’agit de savoir qui se postera sur la route de Boern. C’est
là que le ministre passera vers sept heures. Dans l’hypothèse où ce
serait moi qui serais désigné, j’ai voulu vous prévenir et vous remettre
cette lettre fermée, où vous verrez quelques instructions...
--Ainsi, c’est donc vrai? lui dis-je. Ces résolutions barbares
auxquelles vous ne pouviez croire...
--J’y crois encore à peine maintenant. Pourtant j’ai pas mal de chances
d’être choisi. Un numéro sur six. Aux petits chevaux, où j’ai souvent
joué, j’avais une chance sur neuf de gagner, en misant sur les numéros
pleins. Et il m’est arrivé quatre ou cinq fois de gagner du premier coup
en entrant dans la salle de jeu. Ici, mes chances sont encore plus
fortes... Une chance sur six d’être chargé de tuer quelqu’un... Et
pourtant je n’y crois toujours pas. C’est par un effort de raison que
j’ai pris ces quelques dispositions que je suis venu vous communiquer.
«S’il m’arrive malheur, je vous prie d’ouvrir cette lettre... Vous
voyez, je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie de rire, en vous disant
ces choses graves, et dont la solennité, malgré moi, me paraît absurde
et enfantine.
--Et à quelle heure saurez-vous si vous êtes désigné?
--Tout de suite; mais vous avez l’air, vous, de croire que «c’est
arrivé»?
--Prévenez-moi aussitôt que vous le saurez, pour que je sache à quoi
m’en tenir. Je rirai plus volontiers avec vous si vous n’êtes plus en
jeu.
--Une fois que je ne serai plus en jeu, dit Tolberg, je serai plus
sérieux. Car, au fond, que ce soit moi ou un autre qui agisse, à ce
moment, l’assassinat sera en train... Quelque noble nom qu’on donne à de
tels actes, il s’agit d’un assassinat... Et, c’est ce qui fait que j’ai
tout de même une petite peur d’être choisi. N’y pensons pas, et allons
tirer au sort.
Le baron de Herner ne devait pas venir ce matin-là. Il y avait conseil
de cabinet, et les ministres s’étaient réunis chez Von Müllen, qui
souffrait d’une attaque de goutte. Je pus donc sortir de mon bureau avec
Tolberg, et traverser la cour avec lui. Je l’accompagnai jusqu’à la
porte d’entrée, et je lui fis promettre de venir me prévenir tout de
suite, aussitôt qu’il saurait à quoi s’en tenir. Puis je remontai dans
ma chambre, pour mettre en lieu sûr, dans un petit coffret que j’avais,
le pli que le jeune comte m’avait confié.
Je déjeunai ce jour-là à la terrasse de la Grande-Taverne. Il fut
convenu que Tolberg, dès qu’il aurait du nouveau viendrait me le dire en
passant. J’étais installé devant ma table depuis un quart d’heure, et
mon déjeuner tirait à sa fin, quand j’aperçus la tête fine et blonde de
mon ami. Il fut quelque temps sans me voir, et il me sembla tout de
suite, d’après son air, qu’il n’avait rien à m’annoncer de ce que je
craignais. Pourtant je pouvais me tromper et précisément cet air-là... A
ce moment, ses yeux rencontrèrent les miens et il me fit tout de suite
de la tête un petit _non_ rassurant.
Puis il vint jusqu’à ma table. Je n’avais pas de voisins immédiats, et
il n’était pas obligé de me parler tout bas.
--Eh bien! Voilà! ce n’est pas moi! et je n’en suis pas fâché... J’ai eu
une petite émotion quand on a mis la main dans le chapeau pour tirer le
nom. Mais je n’étais pas le plus ému. Il me restait assez de sang-froid
pour regarder les autres. A part un préparateur de chimie, qui a
fabriqué l’engin, et qui est une espèce d’illuminé, mes compagnons
montraient des pâleurs impressionnantes, ou des sourires forcés qui
n’étaient pas beaux à voir. Celui dont le nom a été tiré était
précisément un de ceux qui souriaient ainsi. Quand on a dit son nom, il
nous a regardés d’un air égaré, en souriant davantage... Je ne crois pas
que l’engin soit en de bonnes mains. Sur ces six hommes, il y en avait
au moins trois qui n’étaient pas courageux, et qui sont venus là avec
une confiance de joueurs, en comptant que le sort ne les désignerait
pas.
--Dans ces conditions, dis-je à Tolberg, je puis vous rendre le pli que
vous m’avez confié. Mais je l’ai mis dans ma chambre en lieu sûr. J’irai
vous le rapporter cet après-midi.
--Non, dit Tolberg, gardez-le. Toutes ces histoires-là ne sont pas
finies. Le coup d’aujourd’hui manquera peut-être. Et je peux être
désigné demain pour une autre affaire. Si je suis désigné à
l’improviste, je pourrais très bien n’avoir pas le temps nécessaire pour
vous porter ça. Et je suis plus tranquille de le savoir ainsi entre vos
mains. Sur ce je vais aller faire une surprise à mon amie qui ne
m’attendait pas à déjeuner. Bien entendu, elle ne savait rien de tout ce
qui se passait ce matin. Et, comme je ne suis pas très sûr de mon
courage, j’avais prévu l’éventualité où je serais désigné, et je ne
voulais pas être obligé d’aller déjeuner avec elle avec ce petit secret
sur le cœur.
Nous nous serrâmes la main. Je terminai rapidement mon déjeuner, et je
rentrai au palais, où m’attendait mon travail d’analyse, que la visite
de Tolberg m’avait empêché de finir le matin.
En rentrant, je trouvai sur la table un mot du premier ministre. Il
avait reçu des nouvelles de France, au sujet de la petite affaire
coloniale qui divisait le Bergensland et le gouvernement français. Il y
avait une réponse à préparer, et le ministre me recommandait de
l’attendre au palais dans l’après-midi. Alors je pensai à ce que m’avait
appris Tolberg. Jusqu’à ce moment, je n’avais été préoccupé que du sort
de mon ami. Maintenant que le tirage au sort l’avait mis hors d’affaire,
je pensai tout à coup que la vie de Herner était menacée, que je le
savais, que j’allais passer l’après-midi avec cet homme, et que je ne
lui dirais rien...
Je n’avais pas le droit de parler, la confiance de Tolberg m’avais mis
en possession de ce secret: il fallait le garder pour moi comme un
confesseur.
Et, d’autre part, c’était un peu ma faute si Tolberg avait eu la
légèreté de me le confier. Je ne lui avais jamais dit exactement quels
étaient mes rapports avec le ministre. Je lui avais toujours parlé en
termes défavorables de son ennemi... Ce n’était pas par duplicité; mais
vraiment, quand je me trouvais avec Tolberg et Bertha, je pensais
toujours, et de très bonne foi, beaucoup de mal de Herner.
Après tout, mon devoir était bien simple et ne souffrait pas la
discussion. Il m’était interdit de parler; je n’avais rien entendu; je
ne savais rien... C’était une dure épreuve à passer, mais il fallait la
subir.
Si je parlais, Tolberg avait, de mon fait, les torts les plus graves
envers son parti. En se confiant à moi, il avait commis une imprudence
qui était presque une trahison. Cette imprudence, c’est moi qui l’avais
provoquée. Mon ami, à mes yeux, pour moi qui savais bien ce qui s’était
passé, n’avait eu d’autre tort que d’avoir en moi une confiance
excessive. Est-ce que je pouvais trahir cette confiance.
Quand Herner arriva, la paix s’était faite en moi. Je n’avais plus
aucune hésitation sur la conduite à tenir. Un événement fortuit m’avait
mis en possession d’un secret que, sous aucun prétexte, je n’avais le
droit de livrer. De même, quelque temps auparavant, le ministre lui-même
m’avait confié un secret très grave, et je savais bien que ce secret
était en sûreté absolue!... Tant pis pour cet homme, après tout! C’était
dans la vie un terrible joueur. Il faisait des coups audacieux. Il avait
une politique dangereuse, dont il subissait tous les risques. Et puis,
toutes ces affaires-là ne me regardaient pas. J’étais un étranger, je
n’avais qu’à laisser ces gens s’égorger entre eux, et à ne pas m’en
mêler.
Herner était assis à son bureau. Il m’avait dit: «Je vais, au sujet de
cette réponse, jeter sur le papier quelques idées qui me sont venues en
route. Nous reprendrons cela ensemble, et nous verrons s’il y a quelque
chose à en tirer.»
Je le regardai écrire. Je pensais qu’il allait mourir, que je le savais
et que je ne ferais rien pour empêcher cela. Jamais il ne m’avait paru
si intelligent, si brillamment doué que ce jour-là. Il s’arrêtait par
moments d’écrire et regardait fixement devant lui. Et je sentais en lui
une puissance exceptionnelle de réflexion. Il donnait l’impression d’une
vitalité d’esprit intense. Et je pensais: «Tout cela va s’arrêter, va
être détruit. Cette chose mystérieuse, la vie humaine, qui vient d’on ne
sait où, nous allons la supprimer, et en faire nous ne savons quoi.»
Je me dis avec beaucoup de force: «Cet homme de valeur est un homme
malfaisant. Il gêne d’autres êtres: il fera périr d’autres êtres; c’est
lui qui a tué le soldat Hassen, en somme... puisque le roi voulait le
gracier, et que lui, Herner, n’a pas voulu.
«Mais ce soldat Hassen, il ne le connaissait pas. Il n’avait contre lui
aucune haine personnelle. S’il l’a tué, c’est qu’il pensait que sa mort
était nécessaire.
«Moi, je pense que l’on n’a pas le droit de tuer--pour quelque raison
que ce soit.
«Oui, mais si l’on n’a pas le droit de tuer le soldat Hassen, on n’a pas
non plus le droit de tuer le ministre Herner.
«Le ministre Herner, qui est un homme dont je connais la haute valeur, a
pris sur lui de laisser tuer le soldat Hassen, et je l’ai désapprouvé.
Aujourd’hui, c’est moi qui vais laisser tuer le ministre Herner. Et par
qui est-il condamné?
«Par une bande de mécontents, par ce faible et charmant Tolberg, qui
s’est laissé entraîner dans cette affaire, et qui d’ailleurs poursuit la
ruine du ministre pour la satisfaction d’intérêts privés. Herner est
condamné par ce gros professeur de stratégie, cette solennelle nullité,
que son ambition déçue et sa haine personnelle du ministre de Fritz ont
amené à conspirer.»
Et je pensais à ces hommes tremblants et lâches, qui tiraient au sort
dans un chapeau. C’était de ces gens-là que j’étais le complice, puisque
je laissais leur crime s’accomplir...
Mais je pensais aussi à ce chimiste ardent dont m’avait parlé Tolberg.
Celui-là n’était pas poussé par un bas intérêt, et il y avait sans doute
encore dans le parti d’autres hommes honnêtes et réfléchis qui avaient
jugé, dans leur conscience, que la mort de ce ministre autoritaire était
utile à l’État et à l’humanité, que cette mort servirait d’exemple à
d’autres despotes, et que, grâce à ce sacrifice humain, nécessaire, on
éviterait à beaucoup d’autres malheureux le sort du soldat Hassen.
En somme, ce n’était pas seulement quelques mécontents médiocres que je
trahirais, c’étaient ces citoyens libertaires qui, pour des raisons que
je ne connaissais pas, et que je n’avais pas à connaître, avaient décidé
la mort du ministre Herner.
Je ne pouvais pas trahir ces gens-là. Je ne pouvais pas trahir mon ami
Tolberg... Ces raisonnements me semblaient irréfutables. Cependant,
quand le ministre se leva et me dit: «Je vois que cette réponse est plus
difficile que je ne pensais. Nous l’écrirons demain; il se fait tard; il
faut que j’aille dîner à la campagne, chez ma mère», quand il se dirigea
vers la porte, je me levai aussi, déterminé à sauver cet homme, en dépit
de tous les raisonnements et de tous les devoirs, simplement parce que
j’avais sa vie entre les mains, et que je ne voulais pas le laisser
mourir.