XIII

Nous prîmes d’abord les débris de bois et nous les portâmes dans un

recoin de la carrière, derrière un tas de pierres, qui les dérobait à la

vue des passants.

Nous roulâmes jusqu’à cet endroit la seule roue qui restât du carrosse

royal.

Puis il fallut emporter les ossements; il fallut abandonner dans ce coin

de carrière ce qui restait du malheureux roi. Nous n’avions aucun outil

et la terre était trop dure pour que nous puissions donner à ces

misérables restes une sépulture même improvisée. Mais le baron de Herner

n’était pas sentimental. Il avait aimé le roi; ce fut cependant sans

émotion apparente qu’il mania avec moi ces ossements. D’ailleurs,

moi-même qui avais approché le roi, et qui avais été tellement séduit

par lui, j’exécutai ce travail macabre sans autre émotion que celle d’un

dégoût physique, car il restait encore après ces os quelques rognures de

chair que les corbeaux avaient laissées.

Le baron était désormais d’une tranquillité parfaite. Cette tranquillité

me surprenait. Il ne suffisait pas d’avoir pris l’audacieuse résolution

qu’il avait adoptée. Il me semblait que ce plan téméraire était

difficile à exécuter. Ce mensonge pouvait durer deux mois, six mois,

mais il arriverait bien un moment où l’on s’étonnerait de cette absence

prolongée... Il voulait d’abord rester au pouvoir suffisamment de temps

pour consolider son œuvre. Après, il s’occuperait de la suite. Je crois

qu’il pensait qu’il serait toujours temps de faire mourir le roi

_officiellement_... Un souverain, comme jadis Louis II de Bavière,

pouvait trouver la mort dans une partie de bateau... Mais d’ici là, le

baron de Herner, seul maître du pouvoir, aurait dicté au Parlement les

lois nécessaires, les lois de justice, les organisations militaires

nouvelles. Il pourrait même modifier la constitution du Bergensland en

ce qui concernait les familles régnantes, prévoir l’éventualité d’une

régence, et l’interdire par avance aux princesses de famille étrangère,

de façon à écarter définitivement du pouvoir cette princesse bavaroise

et la séquelle ennemie qui l’entourait.

Le baron était tout entier à cette confiance exagérée que l’on éprouve

quand on a échappé par son propre effort à un danger qui vous avait

fortement effrayé. Il n’était pas loin de se croire invincible et

invulnérable.

Nous étions remontés en voiture. Il fouettait le cheval et le stimulait

de la voix avec bonne humeur. Et vraiment les gens qui nous auraient

rencontrés n’auraient pas pu, en nous voyant, soupçonner ce que nous

venions de faire. Nous avions l’air de deux bons amis en promenade

d’agrément.

Comme nous passions devant l’auberge, le baron se sentit pris d’une

belle fringale. Il mit pied à terre et se fit servir tout ce qu’on put

trouver dans la cuisine, du saucisson et une omelette au lard.

Secrets d'État · 第 15 / 33 题