Nous prîmes d’abord les débris de bois et nous les portâmes dans un
recoin de la carrière, derrière un tas de pierres, qui les dérobait à la
vue des passants.
Nous roulâmes jusqu’à cet endroit la seule roue qui restât du carrosse
royal.
Puis il fallut emporter les ossements; il fallut abandonner dans ce coin
de carrière ce qui restait du malheureux roi. Nous n’avions aucun outil
et la terre était trop dure pour que nous puissions donner à ces
misérables restes une sépulture même improvisée. Mais le baron de Herner
n’était pas sentimental. Il avait aimé le roi; ce fut cependant sans
émotion apparente qu’il mania avec moi ces ossements. D’ailleurs,
moi-même qui avais approché le roi, et qui avais été tellement séduit
par lui, j’exécutai ce travail macabre sans autre émotion que celle d’un
dégoût physique, car il restait encore après ces os quelques rognures de
chair que les corbeaux avaient laissées.
Le baron était désormais d’une tranquillité parfaite. Cette tranquillité
me surprenait. Il ne suffisait pas d’avoir pris l’audacieuse résolution
qu’il avait adoptée. Il me semblait que ce plan téméraire était
difficile à exécuter. Ce mensonge pouvait durer deux mois, six mois,
mais il arriverait bien un moment où l’on s’étonnerait de cette absence
prolongée... Il voulait d’abord rester au pouvoir suffisamment de temps
pour consolider son œuvre. Après, il s’occuperait de la suite. Je crois
qu’il pensait qu’il serait toujours temps de faire mourir le roi
_officiellement_... Un souverain, comme jadis Louis II de Bavière,
pouvait trouver la mort dans une partie de bateau... Mais d’ici là, le
baron de Herner, seul maître du pouvoir, aurait dicté au Parlement les
lois nécessaires, les lois de justice, les organisations militaires
nouvelles. Il pourrait même modifier la constitution du Bergensland en
ce qui concernait les familles régnantes, prévoir l’éventualité d’une
régence, et l’interdire par avance aux princesses de famille étrangère,
de façon à écarter définitivement du pouvoir cette princesse bavaroise
et la séquelle ennemie qui l’entourait.
Le baron était tout entier à cette confiance exagérée que l’on éprouve
quand on a échappé par son propre effort à un danger qui vous avait
fortement effrayé. Il n’était pas loin de se croire invincible et
invulnérable.
Nous étions remontés en voiture. Il fouettait le cheval et le stimulait
de la voix avec bonne humeur. Et vraiment les gens qui nous auraient
rencontrés n’auraient pas pu, en nous voyant, soupçonner ce que nous
venions de faire. Nous avions l’air de deux bons amis en promenade
d’agrément.
Comme nous passions devant l’auberge, le baron se sentit pris d’une
belle fringale. Il mit pied à terre et se fit servir tout ce qu’on put
trouver dans la cuisine, du saucisson et une omelette au lard.