Nous partîmes donc tous les deux dans la campagne, par une route
encaissée et sombre qui devait plaire au roi; car, avec plus de naturel,
elle était un peu dans le goût de son jardin sauvage. Parfois les deux
talus de verdure qui bordaient ce chemin comme deux murailles
s’abaissaient tout à coup et nous traversions une carrière abandonnée.
--Quand je pense, disait le ministre, qu’il passe sa vie à s’en aller
tout seul dans ces chemins et qu’on peut si facilement l’attendre dans
une de ces carrières!
--Mais hier, il n’est pas sorti seul?
--C’est ce qui me rassure un peu. Je suis assez tranquille sur le compte
du cocher. C’est un «serviteur loyal», comme tous nos gens... Pourtant,
quand j’y réfléchis, cette circonstance, qu’il n’était pas seul dans sa
voiture, m’inquiète maintenant au lieu de me rassurer. Je suis très
étonné qu’il n’ait pas envoyé son cocher au château pour me prévenir,
puisqu’il l’avait sous la main.
Le baron était décidément très énervé. Il avait poussé un peu trop le
double poney qui nous emmenait, si bien que l’animal, à une montée,
donna des signes de fatigue. Il était plus sage de nous arrêter quelques
instants à une auberge qui se trouvait à mi-côte. Pendant que le cheval
soufflait un peu, le baron nous fit servir du fromage et du pain. J’en
mangeai avec un bonheur véritable. J’étais parti le matin sans prendre
le café au lait qui était si bien servi au palais, où l’on avait de
bonnes habitudes allemandes.
Il y avait longtemps que midi avait sonné, et en présence des graves
occupations qui agitaient le gouvernement du Bergensland, je n’avais pas
osé parler de déjeuner. Le premier ministre, plus absorbé, fit moins
honneur à ce frugal repas. Il parlait à une vieille paysanne, qui tenait
l’auberge. Je ne connaissais pas encore suffisamment la langue du pays
pour comprendre tous les termes de la conversation. Mais je devinais,
d’après les gestes du baron de Herner, qui lui montrait alternativement
les deux directions de la route, qu’il lui demandait si elle n’avait pas
vu passer la voiture du roi. Cet interrogatoire ne paraissait donner
aucun résultat. L’air paisible et la tête oscillante, elle se tenait
sans rien dire devant le baron, qui, de guerre lasse, s’était mis à
manger, visiblement aussi préoccupé qu’auparavant.
Puis soudain la vieille femme toujours avec son air paisible, se mit à
dire quelque chose que je ne compris pas. Mais je vis le baron de Herner
lever brusquement la tête, son visage pâlir, les yeux largement ouverts.
Je le vis interroger la paysanne avec véhémence; puis il me dit:
Venez...
Je lui demandai avec une curiosité ardente, et sans y mettre de formes:
--Qu’est-ce qu’elle vous a dit?...
Il paraissait ne pas m’entendre, et je n’osai pas répéter ma question.
Il poussait maintenant à grands coups de fouet le petit cheval, qui
montait au galop la côte...
--Ce qu’elle m’a dit?... Vous voulez le savoir?... Elle m’a dit
simplement, sans se douter de l’effet qu’elle allait me faire:
«Qu’est-ce que c’était donc que ce bruit qu’on a entendu hier soir par
là-haut? Ça a tonné comme un gros coup de canon. On aurait dit que les
rochers allaient crouler... et j’en suis restée sourde pendant un grand
quart d’heure!»... Voilà ce qu’elle m’a dit.
Je hasardai cette hypothèse qu’il s’agissait peut-être de travaux de
mine, de rochers qu’on faisait sauter dans les carrières...
Mais le baron me répondit d’une voix altérée que les carrières étaient
abandonnées depuis longtemps dans toute la région.
--C’est de ce côté qu’elle a entendu le bruit... Hier soir, à neuf
heures, à l’heure où la voiture, dit-il en baissant la voix, devait
passer par ici pour rentrer au palais.
Depuis que les carrières n’étaient plus exploitées, cette route était
absolument déserte. Elle conduisait de Schoenburg au village de
Simstadt, une petite ville ancienne dont le commerce était tombé. Et les
rares transactions qui se faisaient entre cette localité et la capitale
utilisaient plutôt une autre route plus commode et plus courte, qui
suivait le cours du canal.
Nous étions arrivés au haut de la côte. Et la route continuait pendant
un demi-kilomètre jusqu’à un nouveau tournant... Le baron me le désigna
de l’extrémité de son fouet, qui tremblait au bout de son bras.
--Il y a là une autre carrière...
Et il cessa de fouetter le cheval; on eût dit qu’il craignait d’arriver
trop vite à cet endroit... Le coude était très brusque. Comme nous
allions tourner une arête de rocher, le poney stoppa, et fit un écart.
Je sautai à terre, et j’allai le prendre à la bride. Mais en passant
devant la voiture, j’aperçus toute l’étendue de la carrière, et je vis
qu’elle était pleine de corbeaux qui couvraient le sol, comme un tapis
funéraire.
--Des corbeaux...
A son tour, le ministre sauta en bas de la voiture...
--Attachez le cheval...
J’attachai le cheval à un arbuste qui avait poussé sur le talus, entre
deux rochers.
Le ministre, le fouet à la main, s’avançait vers les corbeaux, qui
formaient un tas plus serré au milieu de la route. Il brandit son fouet.
Des oiseaux s’envolèrent, et pendant un instant, l’air s’obscurcit de
leurs ailes, comme si le crépuscule était venu tout à coup. Puis nous
vîmes, épars sur le sol, une roue de voiture, presque intacte, la tête
et l’avant-main d’un cheval, à l’état de squelette, des morceaux de bois
peints en bleu, à la couleur des carrosses royaux.
Le baron de Herner allait et venait au milieu de la route, regardait et
inventoriait tous ces débris avec un calme effrayant. En dehors du
chemin, sur le sol de la carrière, nous aperçûmes d’autres débris encore
plus impressionnants. C’étaient cette fois des morceaux de squelettes
humains.
L’explosion avait dû être terrible. Elle avait emporté très loin le
corps des deux hommes, et il ne restait plus des chevaux qu’une moitié
de carcasse complètement dénudée. Il était facile de retrouver, entre
les deux squelettes humains, quel était celui du roi. Le cocher Hofman,
avec qui il était parti la veille, était de petite taille, et bien qu’il
eût la moitié des jambes emportée, nous pûmes voir facilement, en
comparant la longueur des épines dorsales, que cet autre assemblage d’os
qui se trouvait plus près de la route, presque sur le bord, était tout
ce qui restait du roi.
Il n’avait pas été, semblait-il, atteint par un projectile, mais la
commotion l’avait tué. Il était tombé couché sur le côté. Un des bras
déchiqueté, avait une position anormale et contournée. Il est probable
que dans leur besogne immonde les corbeaux avaient changé la position
des membres.
Nous revenions en silence auprès de notre voiture, quand le baron
aperçut autre chose. Il quitta la route, et se dirigea vers un
renfoncement de la carrière. Arrivé là, il me fit signe de la main... Il
était arrêté devant un troisième corps, plus affreux à voir que les
autres, parce que les corbeaux ne l’avaient pas encore achevé... Les os
de la tête étaient déjà dénudés. Le corps était encore couvert de ses
vêtements, et nous vîmes qu’il était vêtu à la russe, avec des bottes et
des culottes bouffantes. La plupart des réfugiés étaient habillés de la
sorte. Ils arrivaient d’ordinaire, même les étudiants, avec des costumes
de moujiks, et trouvaient ainsi moyen, faute d’autres ressources de se
faire embaucher pour les travaux des champs.
Nous étions certainement en présence de l’homme qui avait lancé la
bombe. Il avait dû être blessé mortellement par quelque projectile. Il
était mort plus tard que les autres. C’est ce qui expliquait que les
corbeaux ne se fussent approchés de lui que quelques heures après.
Il ne nous restait plus qu’à reprendre le chemin de la ville, à prévenir
les magistrats et à faire faire les constatations officielles, j’allai
détacher le cheval, et, le baron et moi, nous reprîmes place dans la
voiture.
Le ministre ne disait rien. Il avait posé le fouet dans le porte-fouet,
et laissait le petit cheval aller à sa guise. Nous descendîmes la côte,
et nous repassâmes devant la petite auberge. Le baron de Herner
paraissait de plus en plus absorbé. Deux ou trois fois, la voiture
s’arrêta. A ce moment il avait un sursaut, comme un cocher qui
s’éveille, et remettait le cheval en mouvement, en secouant nerveusement
les rênes.
Tout à coup, il arrêta le poney de son plein gré, se tourna de mon côté,
et se mit à me regarder dans les yeux. Puis il me dit:
--Descendons.
Il attacha lui-même le cheval à une branche d’arbre. Ensuite il me prit
le bras, et me fit marcher à ses côtés. Il était dans un état de
surexcitation extraordinaire. Il avait les larmes aux yeux et ne pouvait
parler.
Nous marchâmes quelques instants en silence. Il me serrait fébrilement
le bras. Puis il se mit à me regarder comme l’instant d’avant, à me
regarder profondément.
--Humbert, me dit-il, les dents serrées, Humbert, je ne veux pas quitter
le pouvoir! Je ne veux pas m’en aller bêtement et stupidement parce que
le sort me force à m’en aller... Je ne veux pas céder la place à ces
gens. Je veux rester le maître... Vous m’entendez?
Il me prit le bras et nous marchâmes de nouveau en silence.
--Il n’y a que nous qui ayons vu... ce que nous avons vu... Il n’y a
encore que nous qui sachions ce que nous savons. Tout le monde ignore
que la succession du royaume est ouverte: quand on la proclamera
ouverte, c’est parce que nous l’aurons dit...
Il est déjà arrivé, continua-t-il, que le roi s’absente pendant
plusieurs semaines pour une destination mystérieuse. Dans ces cas-là, il
ne prévenait que moi. Et c’était moi qui disais simplement aux
ministres: «Sa Majesté est partie pour quelque temps.» Et je n’avais
d’autres comptes à rendre à personne...
«Nous sommes les seuls témoins de la disparition du roi... Il n’y avait
là que l’assassin, et il ne parlera plus. J’ai tout lieu de croire qu’il
n’y a pas eu de complot. Les crimes anarchistes ont souvent ceci
d’effrayant que, comme un crime de droit commun, ils sont conçus et
exécutés par un seul être, qui ne s’en ouvre à personne. Et l’assassin
anarchiste est d’autant plus difficile à retrouver que nul lien connu,
comme dans les crimes passionnels, ne le rattache à la victime, et qu’il
n’est pas dénoncé, comme le voleur, par le produit d’un vol, dont il
sèmerait des traces derrière lui... En admettant que cette fois le
criminel ait des complices, ils croiront que le coup est manqué.
«... Nous allons remonter là-haut pour plus de sûreté, dit le baron.»
Je commençais à deviner ce qu’il avait l’intention de faire. Nous
revînmes à la terrible carrière, d’où nous ne nous étions pas trop
éloignés. Il poussait de nouveau fortement le malheureux petit cheval,
pour qui c’était décidément une rude journée. Il fallait maintenant ne
pas perdre de temps... Il ne passait d’ordinaire personne sur la route;
mais il pouvait passer quelqu’un ce jour-là. Et justement, comme nous
arrivions à la carrière, nous vîmes un chemineau en arrêt auprès de la
voiture royale. Le baron me fit signe de ne pas descendre du petit
tonneau. Il mit simplement son cheval au pas, l’arrêta en arrivant près
du chemineau, et regarda d’un air indifférent tous ces os et ces
morceaux de bois.
Le chemineau lui dit quelques mots que je ne compris pas, mais dont je
pus, grâce à des gestes de l’homme, reconstituer le sens. Il agita les
deux poings avec la prétention visible d’imiter le galop d’un cheval.
Puis il tourna les mains l’une autour de l’autre, pour donner
l’impression d’une chute finale. Il fit une sorte de moue philosophique
et prit sans transition un ton beaucoup plus apitoyé pour parler de ses
affaires personnelles et de ses embarras financiers, que le baron
soulagea avec empressement par l’offre d’une large pièce blanche.
Puis nous feignîmes de continuer notre route, au pas, comme des gens qui
font souffler leur cheval. Ce damné chemineau ne s’en allait pas. Il
marchait avec une lenteur!
Enfin nous le vîmes tourner le coin de la route...
Notre tâche, assez pénible, allait commencer.