XII

Nous partîmes donc tous les deux dans la campagne, par une route

encaissée et sombre qui devait plaire au roi; car, avec plus de naturel,

elle était un peu dans le goût de son jardin sauvage. Parfois les deux

talus de verdure qui bordaient ce chemin comme deux murailles

s’abaissaient tout à coup et nous traversions une carrière abandonnée.

--Quand je pense, disait le ministre, qu’il passe sa vie à s’en aller

tout seul dans ces chemins et qu’on peut si facilement l’attendre dans

une de ces carrières!

--Mais hier, il n’est pas sorti seul?

--C’est ce qui me rassure un peu. Je suis assez tranquille sur le compte

du cocher. C’est un «serviteur loyal», comme tous nos gens... Pourtant,

quand j’y réfléchis, cette circonstance, qu’il n’était pas seul dans sa

voiture, m’inquiète maintenant au lieu de me rassurer. Je suis très

étonné qu’il n’ait pas envoyé son cocher au château pour me prévenir,

puisqu’il l’avait sous la main.

Le baron était décidément très énervé. Il avait poussé un peu trop le

double poney qui nous emmenait, si bien que l’animal, à une montée,

donna des signes de fatigue. Il était plus sage de nous arrêter quelques

instants à une auberge qui se trouvait à mi-côte. Pendant que le cheval

soufflait un peu, le baron nous fit servir du fromage et du pain. J’en

mangeai avec un bonheur véritable. J’étais parti le matin sans prendre

le café au lait qui était si bien servi au palais, où l’on avait de

bonnes habitudes allemandes.

Il y avait longtemps que midi avait sonné, et en présence des graves

occupations qui agitaient le gouvernement du Bergensland, je n’avais pas

osé parler de déjeuner. Le premier ministre, plus absorbé, fit moins

honneur à ce frugal repas. Il parlait à une vieille paysanne, qui tenait

l’auberge. Je ne connaissais pas encore suffisamment la langue du pays

pour comprendre tous les termes de la conversation. Mais je devinais,

d’après les gestes du baron de Herner, qui lui montrait alternativement

les deux directions de la route, qu’il lui demandait si elle n’avait pas

vu passer la voiture du roi. Cet interrogatoire ne paraissait donner

aucun résultat. L’air paisible et la tête oscillante, elle se tenait

sans rien dire devant le baron, qui, de guerre lasse, s’était mis à

manger, visiblement aussi préoccupé qu’auparavant.

Puis soudain la vieille femme toujours avec son air paisible, se mit à

dire quelque chose que je ne compris pas. Mais je vis le baron de Herner

lever brusquement la tête, son visage pâlir, les yeux largement ouverts.

Je le vis interroger la paysanne avec véhémence; puis il me dit:

Venez...

Je lui demandai avec une curiosité ardente, et sans y mettre de formes:

--Qu’est-ce qu’elle vous a dit?...

Il paraissait ne pas m’entendre, et je n’osai pas répéter ma question.

Il poussait maintenant à grands coups de fouet le petit cheval, qui

montait au galop la côte...

--Ce qu’elle m’a dit?... Vous voulez le savoir?... Elle m’a dit

simplement, sans se douter de l’effet qu’elle allait me faire:

«Qu’est-ce que c’était donc que ce bruit qu’on a entendu hier soir par

là-haut? Ça a tonné comme un gros coup de canon. On aurait dit que les

rochers allaient crouler... et j’en suis restée sourde pendant un grand

quart d’heure!»... Voilà ce qu’elle m’a dit.

Je hasardai cette hypothèse qu’il s’agissait peut-être de travaux de

mine, de rochers qu’on faisait sauter dans les carrières...

Mais le baron me répondit d’une voix altérée que les carrières étaient

abandonnées depuis longtemps dans toute la région.

--C’est de ce côté qu’elle a entendu le bruit... Hier soir, à neuf

heures, à l’heure où la voiture, dit-il en baissant la voix, devait

passer par ici pour rentrer au palais.

Depuis que les carrières n’étaient plus exploitées, cette route était

absolument déserte. Elle conduisait de Schoenburg au village de

Simstadt, une petite ville ancienne dont le commerce était tombé. Et les

rares transactions qui se faisaient entre cette localité et la capitale

utilisaient plutôt une autre route plus commode et plus courte, qui

suivait le cours du canal.

Nous étions arrivés au haut de la côte. Et la route continuait pendant

un demi-kilomètre jusqu’à un nouveau tournant... Le baron me le désigna

de l’extrémité de son fouet, qui tremblait au bout de son bras.

--Il y a là une autre carrière...

Et il cessa de fouetter le cheval; on eût dit qu’il craignait d’arriver

trop vite à cet endroit... Le coude était très brusque. Comme nous

allions tourner une arête de rocher, le poney stoppa, et fit un écart.

Je sautai à terre, et j’allai le prendre à la bride. Mais en passant

devant la voiture, j’aperçus toute l’étendue de la carrière, et je vis

qu’elle était pleine de corbeaux qui couvraient le sol, comme un tapis

funéraire.

--Des corbeaux...

A son tour, le ministre sauta en bas de la voiture...

--Attachez le cheval...

J’attachai le cheval à un arbuste qui avait poussé sur le talus, entre

deux rochers.

Le ministre, le fouet à la main, s’avançait vers les corbeaux, qui

formaient un tas plus serré au milieu de la route. Il brandit son fouet.

Des oiseaux s’envolèrent, et pendant un instant, l’air s’obscurcit de

leurs ailes, comme si le crépuscule était venu tout à coup. Puis nous

vîmes, épars sur le sol, une roue de voiture, presque intacte, la tête

et l’avant-main d’un cheval, à l’état de squelette, des morceaux de bois

peints en bleu, à la couleur des carrosses royaux.

Le baron de Herner allait et venait au milieu de la route, regardait et

inventoriait tous ces débris avec un calme effrayant. En dehors du

chemin, sur le sol de la carrière, nous aperçûmes d’autres débris encore

plus impressionnants. C’étaient cette fois des morceaux de squelettes

humains.

L’explosion avait dû être terrible. Elle avait emporté très loin le

corps des deux hommes, et il ne restait plus des chevaux qu’une moitié

de carcasse complètement dénudée. Il était facile de retrouver, entre

les deux squelettes humains, quel était celui du roi. Le cocher Hofman,

avec qui il était parti la veille, était de petite taille, et bien qu’il

eût la moitié des jambes emportée, nous pûmes voir facilement, en

comparant la longueur des épines dorsales, que cet autre assemblage d’os

qui se trouvait plus près de la route, presque sur le bord, était tout

ce qui restait du roi.

Il n’avait pas été, semblait-il, atteint par un projectile, mais la

commotion l’avait tué. Il était tombé couché sur le côté. Un des bras

déchiqueté, avait une position anormale et contournée. Il est probable

que dans leur besogne immonde les corbeaux avaient changé la position

des membres.

Nous revenions en silence auprès de notre voiture, quand le baron

aperçut autre chose. Il quitta la route, et se dirigea vers un

renfoncement de la carrière. Arrivé là, il me fit signe de la main... Il

était arrêté devant un troisième corps, plus affreux à voir que les

autres, parce que les corbeaux ne l’avaient pas encore achevé... Les os

de la tête étaient déjà dénudés. Le corps était encore couvert de ses

vêtements, et nous vîmes qu’il était vêtu à la russe, avec des bottes et

des culottes bouffantes. La plupart des réfugiés étaient habillés de la

sorte. Ils arrivaient d’ordinaire, même les étudiants, avec des costumes

de moujiks, et trouvaient ainsi moyen, faute d’autres ressources de se

faire embaucher pour les travaux des champs.

Nous étions certainement en présence de l’homme qui avait lancé la

bombe. Il avait dû être blessé mortellement par quelque projectile. Il

était mort plus tard que les autres. C’est ce qui expliquait que les

corbeaux ne se fussent approchés de lui que quelques heures après.

Il ne nous restait plus qu’à reprendre le chemin de la ville, à prévenir

les magistrats et à faire faire les constatations officielles, j’allai

détacher le cheval, et, le baron et moi, nous reprîmes place dans la

voiture.

Le ministre ne disait rien. Il avait posé le fouet dans le porte-fouet,

et laissait le petit cheval aller à sa guise. Nous descendîmes la côte,

et nous repassâmes devant la petite auberge. Le baron de Herner

paraissait de plus en plus absorbé. Deux ou trois fois, la voiture

s’arrêta. A ce moment il avait un sursaut, comme un cocher qui

s’éveille, et remettait le cheval en mouvement, en secouant nerveusement

les rênes.

Tout à coup, il arrêta le poney de son plein gré, se tourna de mon côté,

et se mit à me regarder dans les yeux. Puis il me dit:

--Descendons.

Il attacha lui-même le cheval à une branche d’arbre. Ensuite il me prit

le bras, et me fit marcher à ses côtés. Il était dans un état de

surexcitation extraordinaire. Il avait les larmes aux yeux et ne pouvait

parler.

Nous marchâmes quelques instants en silence. Il me serrait fébrilement

le bras. Puis il se mit à me regarder comme l’instant d’avant, à me

regarder profondément.

--Humbert, me dit-il, les dents serrées, Humbert, je ne veux pas quitter

le pouvoir! Je ne veux pas m’en aller bêtement et stupidement parce que

le sort me force à m’en aller... Je ne veux pas céder la place à ces

gens. Je veux rester le maître... Vous m’entendez?

Il me prit le bras et nous marchâmes de nouveau en silence.

--Il n’y a que nous qui ayons vu... ce que nous avons vu... Il n’y a

encore que nous qui sachions ce que nous savons. Tout le monde ignore

que la succession du royaume est ouverte: quand on la proclamera

ouverte, c’est parce que nous l’aurons dit...

Il est déjà arrivé, continua-t-il, que le roi s’absente pendant

plusieurs semaines pour une destination mystérieuse. Dans ces cas-là, il

ne prévenait que moi. Et c’était moi qui disais simplement aux

ministres: «Sa Majesté est partie pour quelque temps.» Et je n’avais

d’autres comptes à rendre à personne...

«Nous sommes les seuls témoins de la disparition du roi... Il n’y avait

là que l’assassin, et il ne parlera plus. J’ai tout lieu de croire qu’il

n’y a pas eu de complot. Les crimes anarchistes ont souvent ceci

d’effrayant que, comme un crime de droit commun, ils sont conçus et

exécutés par un seul être, qui ne s’en ouvre à personne. Et l’assassin

anarchiste est d’autant plus difficile à retrouver que nul lien connu,

comme dans les crimes passionnels, ne le rattache à la victime, et qu’il

n’est pas dénoncé, comme le voleur, par le produit d’un vol, dont il

sèmerait des traces derrière lui... En admettant que cette fois le

criminel ait des complices, ils croiront que le coup est manqué.

«... Nous allons remonter là-haut pour plus de sûreté, dit le baron.»

Je commençais à deviner ce qu’il avait l’intention de faire. Nous

revînmes à la terrible carrière, d’où nous ne nous étions pas trop

éloignés. Il poussait de nouveau fortement le malheureux petit cheval,

pour qui c’était décidément une rude journée. Il fallait maintenant ne

pas perdre de temps... Il ne passait d’ordinaire personne sur la route;

mais il pouvait passer quelqu’un ce jour-là. Et justement, comme nous

arrivions à la carrière, nous vîmes un chemineau en arrêt auprès de la

voiture royale. Le baron me fit signe de ne pas descendre du petit

tonneau. Il mit simplement son cheval au pas, l’arrêta en arrivant près

du chemineau, et regarda d’un air indifférent tous ces os et ces

morceaux de bois.

Le chemineau lui dit quelques mots que je ne compris pas, mais dont je

pus, grâce à des gestes de l’homme, reconstituer le sens. Il agita les

deux poings avec la prétention visible d’imiter le galop d’un cheval.

Puis il tourna les mains l’une autour de l’autre, pour donner

l’impression d’une chute finale. Il fit une sorte de moue philosophique

et prit sans transition un ton beaucoup plus apitoyé pour parler de ses

affaires personnelles et de ses embarras financiers, que le baron

soulagea avec empressement par l’offre d’une large pièce blanche.

Puis nous feignîmes de continuer notre route, au pas, comme des gens qui

font souffler leur cheval. Ce damné chemineau ne s’en allait pas. Il

marchait avec une lenteur!

Enfin nous le vîmes tourner le coin de la route...

Notre tâche, assez pénible, allait commencer.

Secrets d'État · 第 14 / 33 题