Par bonheur, le cocher Hofman, célibataire, ne laissait pas après lui
une famille que sa disparition pût inquiéter. On prévint tout de suite
les gens du château que Sa Majesté serait absente pour un long mois. Le
ministre laissa entendre à ses collègues du cabinet qu’il connaissait la
retraite du roi, que Sa Majesté lui avait à lui seul révélée... Il
voulait se réserver, au cas où surgirait une difficulté inopinée, la
faculté de pouvoir aller, soi-disant, trouver le roi dans cette retraite
mystérieuse, et de rapporter sa décision. Il avait pour les cas graves
quelques blancs-seings du roi dont il pouvait faire usage; je crois
d’ailleurs qu’au point où il en était arrivé, la perspective de
commettre un faux ne l’eût pas effrayé.
Dès le soir même, il me fit venir chez lui et travailla avec moi à cette
loi de procédure qu’il était très pressé de faire voter par le
Parlement. C’était une simple question de travail matériel et de
formalités, car les représentants du peuple, pour une forte majorité,
étaient entièrement au service de Herner.
Nous travaillâmes jusqu’à une heure assez avancée. Ma nuit précédente et
ma journée avaient été très dures; mais je ne sentais aucune fatigue.
J’étais trop surexcité pour dormir; ce travail que nous fîmes ensemble
nous calma tous les deux. Ce fut lui le premier qui se sentit las. Il me
dit d’aller me coucher. Au moment de nous quitter, il me serra la main
comme à son ordinaire. Puis il parut se souvenir des événements de la
journée, et il me donna sur l’épaule une tape plus amicale... mais qui
n’était pas spontanée, et je sentis que cette forte association,
qu’avait créée entre nous cette grave journée, n’était peut-être pas une
union véritable; nous ne nous quittions pas comme des amis, mais comme
des complices.
Le lendemain, je reçus la visite de Tolberg, qui voulait savoir si
j’avais parlé au roi. Je lui dis, sans trop de gêne, que le roi était
parti pour un temps indéterminé. Ce qui me rendait ce mensonge assez
facile, c’est que j’y étais absolument obligé.
--Alors je n’ai plus aucun espoir, dit Tolberg, d’un air de détresse. La
demande de divorce doit passer d’ici très peu de temps au tribunal
suprême. Si elle n’y arrive pas avec un avis favorable du roi, elle sera
rejetée; le ministre leur fera connaître l’avis du gouvernement, et si
même, par esprit de justice, ils passaient outre et l’acceptaient,
Herner ferait agir le prêtre. Il n’y a plus aucun espoir d’arriver à
notre but en suivant les formes régulières. Perdu pour perdu,
j’essaierai d’autres moyens... Vous savez que tout un parti s’est formé
contre le premier ministre. Ce parti s’était flatté d’agir sur l’esprit
du roi et de ruiner la faveur de Herner. Mais notre souverain ne
gouverne plus. Vous voyez qu’il choisit le moment où la situation est
très critique à l’intérieur pour disparaître tout à coup. Puisque nous
ne pouvons plus compter sur lui pour défendre le droit, nous compterons
désormais sur nous-mêmes...
Je ne demandais qu’à ne pas recevoir les confidences de Tolberg. Ma
situation était déjà compliquée. Mais les gens avaient décidément en moi
une confiance intarissable.
--On conspire sérieusement contre Herner, me dit Tolberg en baissant la
voix. Nous avons déjà avec nous plusieurs officiers de la garnison de
Schoenburg. Le départ du roi peut très bien activer les choses. Il nous
permettra de dissiper les hésitations de quelques personnes
d’importance, qui voulaient bien marcher contre le premier ministre, et
qui n’auraient jamais pris les armes contre le roi. Car vous ne vous y
trompez pas, Humbert, l’absence du roi dans les circonstances présentes
produira certainement un très mauvais effet.
Je ne pouvais pas arrêter Tolberg dans ses indiscrétions, et lui dire
que le fait de savoir tout ce dont il m’instruisait allait rendre assez
fausse ma situation auprès du premier ministre. Je ne devais ni ne
pouvais révéler les liens d’intimité forcée qui existaient entre Herner
et moi. Je laissai donc parler le jeune diplomate, en me disant que je
me souviendrais le moins possible de tout ce qu’il me racontait là.
--Nous aurons avec nous la princesse Elsa, continua Tolberg. Elle est
assez populaire à Schoenburg. Le prince Henry, son défunt mari, le frère
du roi, était très aimé du peuple, et l’on sait qu’elle a très bien
élevé ses deux enfants... Mais j’allais oublier de vous dire pourquoi
surtout j’étais venu ce matin. Bertha est de nouveau installée chez
elle. Elle veut que, toute affaire cessante, vous veniez dîner ce soir
avec nous.
Je pensai que je les étonnerais beaucoup en refusant, et je promis à
Tolberg de venir, tout en me disant à part moi que j’enverrais un
contre-ordre.
Je considérais toujours que mon intimité avec ce couple était une sorte
de trahison à l’égard de Herner. N’avais-je pas encore moins le droit de
le trahir, depuis qu’il m’avait associé à son terrible secret? Agacé de
ces complications, j’eus presque envie d’envoyer tout le monde promener,
et de retourner à Paris... Ce n’étaient pas des velléités bien
sérieuses. Non seulement je n’en fis rien, mais je n’envoyai même pas de
contre-ordre à Bertha, et je me rendis tout de même chez elle, au mépris
de toute autre considération, simplement parce que je m’ennuyais et que
c’était un plaisir pour moi de dîner en compagnie de mon ami et de cette
jolie femme.
J’avais revu le baron de Herner dans la matinée. Il paraissait fatigué
cette fois. L’après-midi, il ne vint pas au palais. Il avait fait venir
chez lui deux magistrats avec qui il rédigeait en termes juridiques son
fameux projet de loi. Moi, mon travail d’analyse terminé, j’étais allé
me promener au Jardin des Plantes. Je m’ennuyais. Le chef d’orchestre
était parti la veille pour Vienne. Peut-être la dame de Leipzig
était-elle à son hôtel. Je m’y rendis, en me répétant que c’était
absurde, que j’allais encore me lancer dans une histoire stupide, que le
meilleur qui pouvait m’arriver était qu’elle ne fût plus là. Elle
n’était plus là, hélas! et je n’eus pas la force de m’en féliciter.
Après une heure passée au Jardin des Plantes, je revins me promener dans
la rue de la Paix, avec l’espoir secret de retrouver le capitaine de
Lincke, le neveu du premier ministre, celui qui connaissait une nommée
Irma. Mais le capitaine ne devait pas être revenu de permission. Il
n’était pas à la terrasse de la Grande-Taverne, ni au café Grinzel où se
réunissaient habituellement les officiers.
Il y avait au palais une magnifique bibliothèque remplie de ces
chefs-d’œuvre des temps passés que je connaissais si mal. Je m’étais dit
bien des fois: «Si j’ai une journée de libre, je viendrai me plonger là
dedans.» Je fis quelques pas timides vers le palais, puis je
m’arrêtai... «Non, ça ne vaut plus la peine, il est trop tard.»
Mon maître, le baron de Herner, était le véritable roi de Schoenburg, et
je détenais en somme une partie de sa puissance, puisque je connaissais
son secret. Et je me trouvais triste et sans ressources morales dans les
rues de cette ville que je pouvais considérer comme m’appartenant un
peu. C’est ce jour-là que je me blasai pour jamais sur les charmes du
pouvoir.
Je vis enfin qu’il était six heures et demie et que je pouvais me
rendre, en marchant doucement, chez Bertha, où l’on m’attendait vers
sept heures. Il fallait traverser la longue promenade publique, où trois
fois par semaine la musique de la garde venait jouir à cinq heures. La
musique était partie; mais on n’avait pas encore retiré les chaises. Des
enfants s’y étaient installés et imitaient les musiciens en jouant de la
trompette dans leurs poings, pendant qu’un autre enfant, debout au
milieu du cercle, battait la mesure avec un bâton de cerceau. Je les
regardai un instant avec l’intérêt lassé que j’étais disposé à accorder
ce jour-là à n’importe quel spectacle, quand je sentis qu’on me touchait
le bras... Je vis alors une femme, aux traits fatigués, mais dont le
regard profond m’impressionna.
--C’est bien monsieur Humbert? me dit-elle... Cet enfant que voici, le
fils de la concierge du palais, vous a désigné à moi. Je vous cherche
depuis trois heures et je désespérais de vous trouver.
Elle me fit signe de venir un peu à l’écart.
--Excusez-moi d’arriver brusquement ainsi. Vous ne me connaissez pas,
mais moi je sais qui vous êtes... Le roi m’a souvent parlé de vous... Je
suis affolée depuis hier. J’attendais le roi hier à déjeuner, et il
n’est pas venu. J’ai passé une journée abominable... sans personne à qui
me confier. Ma jeune sœur, qui habite le château de Reinig, est partie
précisément en Angleterre avant-hier avec le Comte de Herrenstein, le
seul ami que j’aie en dehors du roi. Je leur ai envoyé une dépêche. Mais
je n’étais pas sûre de leur itinéraire et je n’ai reçu aucune réponse.
Ce matin je n’ai plus pu y tenir. Je suis arrivée comme une folle au
château royal. Le gardien m’a dit que le roi était parti pour un mois...
deux mois... parti sans me prévenir! Je me suis permis de venir vous
trouver... pardonnez-moi... je suis seule... je me suis permis de venir
vous demander si vous saviez quelque chose... Le roi vous aime beaucoup,
monsieur: peut-être vous a-t-il fait part de ses projets?...
Je répondis que je ne savais rien et que je croyais que le roi avait dû
s’absenter pour une raison politique, une raison que connaissait sans
doute le premier ministre.
--Je n’ose pas aller lui parler, dit cette pauvre femme avec angoisse.
--Je ne pense pas qu’il puisse vous dire quoi que ce soit... C’est
sûrement un motif grave qui a déterminé le roi à s’absenter si vite...
--Et sans me prévenir! Non, je ne puis concevoir qu’il ne m’ait pas
prévenue!
--Peut-être a-t-il chargé le ministre de vous faire dire quelque chose;
et le ministre, qui, je le sais, a de gros soucis, a-t-il négligé de
s’acquitter tout de suite de la commission...
Je disais ce que je pouvais pour la rassurer. Je lui conseillai d’aller
même voir le ministre au palais le lendemain. D’ici là, je me proposai
de prévenir le baron de Herner, qui saurait bien imaginer un faux
message du roi pour la rassurer, et arrêter en même temps ses
investigations. Car il semblait impossible à cette pauvre femme que le
roi pût la quitter ainsi, et la première idée qui lui était venue, en ne
le voyant plus, fut qu’il avait été victime d’un accident. Il valait
mieux que son esprit ne s’arrêtât pas plus longtemps à une telle
hypothèse.
--Je regrette vivement, lui dis-je, de ne pas pouvoir rester avec vous;
mais je suis attendu. Est-ce que vous allez de ce côté?
Elle me répondit qu’elle allait n’importe où, qu’elle passerait la nuit
dans un hôtel quelconque, et qu’elle attendrait fiévreusement le
lendemain et l’heure d’aller voir le ministre.
Je connaissais à peine cette femme; mais je la connaissais assez pour
que l’idée qu’elle allait passer une nuit d’angoisse me fût
insupportable.
--Le roi a chargé le ministre de vous prévenir, lui dis-je. Je puis vous
le dire tout de suite. Le ministre m’en avait parlé à moi, et c’est moi,
sans doute, qu’il vous aurait envoyé. Je ne devrais pas vous dire cela;
mais je vous vois si anxieuse que je crois pouvoir prendre sur moi de
devancer l’ordre qu’on me donnera...
Elle me remercia et je sentis qu’elle était un peu soulagée. Mais quel
soulagement passager! Et je me disais qu’avant trois mois celui qu’elle
aimait _mourrait_ pour elle et pour les autres.
Comme elle était exténuée, je lui offris mon bras. Je la regardai à la
dérobée. C’était presque une vieille femme. Son visage n’avait plus
d’éclat, mais ses yeux étaient restés admirables. Il y avait dans
l’expression de cette figure fine une telle douceur, une faiblesse si
éternelle, que l’idée qu’elle pût souffrir vous était tout de suite
intolérable.
Elle me dit qu’elle connaissait quelques personnes à Schoenburg, mais
qu’elle n’irait certainement pas les voir. Elle me parlait avec un
parfait abandon, comme si nous nous étions toujours connus.
Elle me dit encore qu’elle me reverrait le lendemain au palais, et me
fit promettre d’aller la voir chez elle, à son château de Kreuzach.
J’étais arrivé devant chez Bertha; mais je fis encore quelques pas avec
la maîtresse du roi pour la mettre sur le chemin du Grand-Quai, où il y
avait des hôtels convenables.