XIV

Par bonheur, le cocher Hofman, célibataire, ne laissait pas après lui

une famille que sa disparition pût inquiéter. On prévint tout de suite

les gens du château que Sa Majesté serait absente pour un long mois. Le

ministre laissa entendre à ses collègues du cabinet qu’il connaissait la

retraite du roi, que Sa Majesté lui avait à lui seul révélée... Il

voulait se réserver, au cas où surgirait une difficulté inopinée, la

faculté de pouvoir aller, soi-disant, trouver le roi dans cette retraite

mystérieuse, et de rapporter sa décision. Il avait pour les cas graves

quelques blancs-seings du roi dont il pouvait faire usage; je crois

d’ailleurs qu’au point où il en était arrivé, la perspective de

commettre un faux ne l’eût pas effrayé.

Dès le soir même, il me fit venir chez lui et travailla avec moi à cette

loi de procédure qu’il était très pressé de faire voter par le

Parlement. C’était une simple question de travail matériel et de

formalités, car les représentants du peuple, pour une forte majorité,

étaient entièrement au service de Herner.

Nous travaillâmes jusqu’à une heure assez avancée. Ma nuit précédente et

ma journée avaient été très dures; mais je ne sentais aucune fatigue.

J’étais trop surexcité pour dormir; ce travail que nous fîmes ensemble

nous calma tous les deux. Ce fut lui le premier qui se sentit las. Il me

dit d’aller me coucher. Au moment de nous quitter, il me serra la main

comme à son ordinaire. Puis il parut se souvenir des événements de la

journée, et il me donna sur l’épaule une tape plus amicale... mais qui

n’était pas spontanée, et je sentis que cette forte association,

qu’avait créée entre nous cette grave journée, n’était peut-être pas une

union véritable; nous ne nous quittions pas comme des amis, mais comme

des complices.

Le lendemain, je reçus la visite de Tolberg, qui voulait savoir si

j’avais parlé au roi. Je lui dis, sans trop de gêne, que le roi était

parti pour un temps indéterminé. Ce qui me rendait ce mensonge assez

facile, c’est que j’y étais absolument obligé.

--Alors je n’ai plus aucun espoir, dit Tolberg, d’un air de détresse. La

demande de divorce doit passer d’ici très peu de temps au tribunal

suprême. Si elle n’y arrive pas avec un avis favorable du roi, elle sera

rejetée; le ministre leur fera connaître l’avis du gouvernement, et si

même, par esprit de justice, ils passaient outre et l’acceptaient,

Herner ferait agir le prêtre. Il n’y a plus aucun espoir d’arriver à

notre but en suivant les formes régulières. Perdu pour perdu,

j’essaierai d’autres moyens... Vous savez que tout un parti s’est formé

contre le premier ministre. Ce parti s’était flatté d’agir sur l’esprit

du roi et de ruiner la faveur de Herner. Mais notre souverain ne

gouverne plus. Vous voyez qu’il choisit le moment où la situation est

très critique à l’intérieur pour disparaître tout à coup. Puisque nous

ne pouvons plus compter sur lui pour défendre le droit, nous compterons

désormais sur nous-mêmes...

Je ne demandais qu’à ne pas recevoir les confidences de Tolberg. Ma

situation était déjà compliquée. Mais les gens avaient décidément en moi

une confiance intarissable.

--On conspire sérieusement contre Herner, me dit Tolberg en baissant la

voix. Nous avons déjà avec nous plusieurs officiers de la garnison de

Schoenburg. Le départ du roi peut très bien activer les choses. Il nous

permettra de dissiper les hésitations de quelques personnes

d’importance, qui voulaient bien marcher contre le premier ministre, et

qui n’auraient jamais pris les armes contre le roi. Car vous ne vous y

trompez pas, Humbert, l’absence du roi dans les circonstances présentes

produira certainement un très mauvais effet.

Je ne pouvais pas arrêter Tolberg dans ses indiscrétions, et lui dire

que le fait de savoir tout ce dont il m’instruisait allait rendre assez

fausse ma situation auprès du premier ministre. Je ne devais ni ne

pouvais révéler les liens d’intimité forcée qui existaient entre Herner

et moi. Je laissai donc parler le jeune diplomate, en me disant que je

me souviendrais le moins possible de tout ce qu’il me racontait là.

--Nous aurons avec nous la princesse Elsa, continua Tolberg. Elle est

assez populaire à Schoenburg. Le prince Henry, son défunt mari, le frère

du roi, était très aimé du peuple, et l’on sait qu’elle a très bien

élevé ses deux enfants... Mais j’allais oublier de vous dire pourquoi

surtout j’étais venu ce matin. Bertha est de nouveau installée chez

elle. Elle veut que, toute affaire cessante, vous veniez dîner ce soir

avec nous.

Je pensai que je les étonnerais beaucoup en refusant, et je promis à

Tolberg de venir, tout en me disant à part moi que j’enverrais un

contre-ordre.

Je considérais toujours que mon intimité avec ce couple était une sorte

de trahison à l’égard de Herner. N’avais-je pas encore moins le droit de

le trahir, depuis qu’il m’avait associé à son terrible secret? Agacé de

ces complications, j’eus presque envie d’envoyer tout le monde promener,

et de retourner à Paris... Ce n’étaient pas des velléités bien

sérieuses. Non seulement je n’en fis rien, mais je n’envoyai même pas de

contre-ordre à Bertha, et je me rendis tout de même chez elle, au mépris

de toute autre considération, simplement parce que je m’ennuyais et que

c’était un plaisir pour moi de dîner en compagnie de mon ami et de cette

jolie femme.

J’avais revu le baron de Herner dans la matinée. Il paraissait fatigué

cette fois. L’après-midi, il ne vint pas au palais. Il avait fait venir

chez lui deux magistrats avec qui il rédigeait en termes juridiques son

fameux projet de loi. Moi, mon travail d’analyse terminé, j’étais allé

me promener au Jardin des Plantes. Je m’ennuyais. Le chef d’orchestre

était parti la veille pour Vienne. Peut-être la dame de Leipzig

était-elle à son hôtel. Je m’y rendis, en me répétant que c’était

absurde, que j’allais encore me lancer dans une histoire stupide, que le

meilleur qui pouvait m’arriver était qu’elle ne fût plus là. Elle

n’était plus là, hélas! et je n’eus pas la force de m’en féliciter.

Après une heure passée au Jardin des Plantes, je revins me promener dans

la rue de la Paix, avec l’espoir secret de retrouver le capitaine de

Lincke, le neveu du premier ministre, celui qui connaissait une nommée

Irma. Mais le capitaine ne devait pas être revenu de permission. Il

n’était pas à la terrasse de la Grande-Taverne, ni au café Grinzel où se

réunissaient habituellement les officiers.

Il y avait au palais une magnifique bibliothèque remplie de ces

chefs-d’œuvre des temps passés que je connaissais si mal. Je m’étais dit

bien des fois: «Si j’ai une journée de libre, je viendrai me plonger là

dedans.» Je fis quelques pas timides vers le palais, puis je

m’arrêtai... «Non, ça ne vaut plus la peine, il est trop tard.»

Mon maître, le baron de Herner, était le véritable roi de Schoenburg, et

je détenais en somme une partie de sa puissance, puisque je connaissais

son secret. Et je me trouvais triste et sans ressources morales dans les

rues de cette ville que je pouvais considérer comme m’appartenant un

peu. C’est ce jour-là que je me blasai pour jamais sur les charmes du

pouvoir.

Je vis enfin qu’il était six heures et demie et que je pouvais me

rendre, en marchant doucement, chez Bertha, où l’on m’attendait vers

sept heures. Il fallait traverser la longue promenade publique, où trois

fois par semaine la musique de la garde venait jouir à cinq heures. La

musique était partie; mais on n’avait pas encore retiré les chaises. Des

enfants s’y étaient installés et imitaient les musiciens en jouant de la

trompette dans leurs poings, pendant qu’un autre enfant, debout au

milieu du cercle, battait la mesure avec un bâton de cerceau. Je les

regardai un instant avec l’intérêt lassé que j’étais disposé à accorder

ce jour-là à n’importe quel spectacle, quand je sentis qu’on me touchait

le bras... Je vis alors une femme, aux traits fatigués, mais dont le

regard profond m’impressionna.

--C’est bien monsieur Humbert? me dit-elle... Cet enfant que voici, le

fils de la concierge du palais, vous a désigné à moi. Je vous cherche

depuis trois heures et je désespérais de vous trouver.

Elle me fit signe de venir un peu à l’écart.

--Excusez-moi d’arriver brusquement ainsi. Vous ne me connaissez pas,

mais moi je sais qui vous êtes... Le roi m’a souvent parlé de vous... Je

suis affolée depuis hier. J’attendais le roi hier à déjeuner, et il

n’est pas venu. J’ai passé une journée abominable... sans personne à qui

me confier. Ma jeune sœur, qui habite le château de Reinig, est partie

précisément en Angleterre avant-hier avec le Comte de Herrenstein, le

seul ami que j’aie en dehors du roi. Je leur ai envoyé une dépêche. Mais

je n’étais pas sûre de leur itinéraire et je n’ai reçu aucune réponse.

Ce matin je n’ai plus pu y tenir. Je suis arrivée comme une folle au

château royal. Le gardien m’a dit que le roi était parti pour un mois...

deux mois... parti sans me prévenir! Je me suis permis de venir vous

trouver... pardonnez-moi... je suis seule... je me suis permis de venir

vous demander si vous saviez quelque chose... Le roi vous aime beaucoup,

monsieur: peut-être vous a-t-il fait part de ses projets?...

Je répondis que je ne savais rien et que je croyais que le roi avait dû

s’absenter pour une raison politique, une raison que connaissait sans

doute le premier ministre.

--Je n’ose pas aller lui parler, dit cette pauvre femme avec angoisse.

--Je ne pense pas qu’il puisse vous dire quoi que ce soit... C’est

sûrement un motif grave qui a déterminé le roi à s’absenter si vite...

--Et sans me prévenir! Non, je ne puis concevoir qu’il ne m’ait pas

prévenue!

--Peut-être a-t-il chargé le ministre de vous faire dire quelque chose;

et le ministre, qui, je le sais, a de gros soucis, a-t-il négligé de

s’acquitter tout de suite de la commission...

Je disais ce que je pouvais pour la rassurer. Je lui conseillai d’aller

même voir le ministre au palais le lendemain. D’ici là, je me proposai

de prévenir le baron de Herner, qui saurait bien imaginer un faux

message du roi pour la rassurer, et arrêter en même temps ses

investigations. Car il semblait impossible à cette pauvre femme que le

roi pût la quitter ainsi, et la première idée qui lui était venue, en ne

le voyant plus, fut qu’il avait été victime d’un accident. Il valait

mieux que son esprit ne s’arrêtât pas plus longtemps à une telle

hypothèse.

--Je regrette vivement, lui dis-je, de ne pas pouvoir rester avec vous;

mais je suis attendu. Est-ce que vous allez de ce côté?

Elle me répondit qu’elle allait n’importe où, qu’elle passerait la nuit

dans un hôtel quelconque, et qu’elle attendrait fiévreusement le

lendemain et l’heure d’aller voir le ministre.

Je connaissais à peine cette femme; mais je la connaissais assez pour

que l’idée qu’elle allait passer une nuit d’angoisse me fût

insupportable.

--Le roi a chargé le ministre de vous prévenir, lui dis-je. Je puis vous

le dire tout de suite. Le ministre m’en avait parlé à moi, et c’est moi,

sans doute, qu’il vous aurait envoyé. Je ne devrais pas vous dire cela;

mais je vous vois si anxieuse que je crois pouvoir prendre sur moi de

devancer l’ordre qu’on me donnera...

Elle me remercia et je sentis qu’elle était un peu soulagée. Mais quel

soulagement passager! Et je me disais qu’avant trois mois celui qu’elle

aimait _mourrait_ pour elle et pour les autres.

Comme elle était exténuée, je lui offris mon bras. Je la regardai à la

dérobée. C’était presque une vieille femme. Son visage n’avait plus

d’éclat, mais ses yeux étaient restés admirables. Il y avait dans

l’expression de cette figure fine une telle douceur, une faiblesse si

éternelle, que l’idée qu’elle pût souffrir vous était tout de suite

intolérable.

Elle me dit qu’elle connaissait quelques personnes à Schoenburg, mais

qu’elle n’irait certainement pas les voir. Elle me parlait avec un

parfait abandon, comme si nous nous étions toujours connus.

Elle me dit encore qu’elle me reverrait le lendemain au palais, et me

fit promettre d’aller la voir chez elle, à son château de Kreuzach.

J’étais arrivé devant chez Bertha; mais je fis encore quelques pas avec

la maîtresse du roi pour la mettre sur le chemin du Grand-Quai, où il y

avait des hôtels convenables.

Secrets d'État · 第 16 / 33 题