Il faisait grand jour depuis longtemps quand mon domestique suisse entra
dans ma chambre, et me dit en toute hâte que le premier ministre
m’attendait au bureau. J’étais rentré au palais à quatre heures passées:
je me levai précipitamment, très ému d’être en faute.
Je me débarbouillai aussi vite que je pus, pendant que le Suisse
emportait mon costume de gala pour le brosser. Cet homme usait les
vêtements en les brossant. Ce n’était pas par zèle, c’était par
distraction. Il rêvait à ses collections de timbres et continuait à
frotter avec ardeur. Rien ne lasse, au contraire, la patience comme de
penser à ce qu’on fait.
Le baron de Herner m’attendait dans son cabinet.
--Eh bien! me dit-il, sans mauvaise humeur, mais d’un air toujours
préoccupé, je pense que l’on s’est couché tard cette nuit? Cela vous
amuse à ce point les réceptions officielles? Moi, je ne peux pas m’y
voir. Il est vrai qu’en ce moment je ne suis guère disposé à m’amuser...
Nous aurons beaucoup à faire aujourd’hui. Les socialistes du royaume ont
reçu une adresse des socialistes français et des socialistes allemands.
Il faut que nous écrivions à nos ambassadeurs... Nous avons aussi à
écrire au gouvernement français pour une autre affaire de moindre
importance: un petit traité de commerce relatif à certains trafics entre
des possessions que nous avons en Afrique et des colonies françaises
avoisinantes. Notre ambassadeur à Paris doit rédiger le document; mais
je tiens à lui faire parvenir un projet tout préparé. Je ne suis pas
fâché de montrer à notre représentant qu’il y a une direction à
Schoenburg et qu’il n’est pas seul à mener nos affaires en France, comme
il a des tendances, ce digne prince, à se l’imaginer quelquefois...
Vraiment, je ne suis pas un homme de parti... J’ai toujours une telle
fidélité pour les gens avec qui je me trouve que je me sens devenir
infidèle à ceux que je viens de quitter. Étais-je assez loin du premier
ministre pendant cette soirée de la veille! Et maintenant que je me
trouvais avec lui, maintenant qu’il me parlait si librement, et vraiment
avec tout l’abandon dont il était capable, il me semblait de nouveau que
c’était une trahison que de servir mes amis en contrecarrant ses
volontés. C’est avec un cruel ennui que je pensais que, tout à l’heure,
il faudrait parler au roi du divorce de Bertha. En somme, je suis de ces
gens dont le vulgaire dit avec mépris qu’ils sont toujours de l’avis des
personnes avec qui ils sont...
Eh bien! puisque je suis de ces gens-là, je suis qualifié pour prendre
leur défense. Nous ne sommes peut-être pas si méprisables... Nous
souffrons d’être dans la nécessité de faire de la peine à autrui, non
pas à un autrui vague, mais à un autrui que nous avons approché. Et
vraiment cette impuissance à nuire à son prochain--qualifiée de
faiblesse honteuse par ceux qui s’en trouvent lésés--n’est pas un
sentiment si répréhensible. Et quand deux parties sont en différend,
nous avons des tendances à croire qu’il n’est pas forcé que l’une
d’elles ait nécessairement tort, et l’autre nécessairement raison.
--J’ai encore d’autres préoccupations très graves, dit le baron de
Herner. Je vous dirai cela en chemin, car il commence à se faire tard.
Il me fit prendre quelques papiers, et nous descendîmes à la hâte. Le
landau officiel nous attendait dans la cour.
Le baron de Herner pensait tout haut devant moi. C’étaient des propos
coupés de silences. Il suivait son idée obscurément. Puis, quand elle
était élucidée, il la formulait à haute voix:
--J’ai reçu des nouvelles inquiétantes, me dit-il au bout d’un
instant... des nouvelles incomplètes, naturellement, comme celles que
sont capables de me donner les braves gens qui font partie de ma police.
Il haussa les épaules, puis ajouta:
--Nous avons toujours eu peur d’employer de véritables crapules à ce
service-là. Alors, nous n’avons à notre disposition pour cette besogne
louche que des serviteurs loyaux, mais imbéciles.
--C’est bien scabreux, lui dis-je, d’employer des coquins.
--Pourquoi? dit-il. Moi, je supporte très bien d’avoir affaire à des
coquins intelligents.
--Mais c’est une méfiance continuelle...
--Eh bien! on se méfie, voilà tout! Il ne faut pas avoir peur de se
méfier... Je sais bien que les hommes d’État sont souvent lâches et
paresseux. C’est par paresse qu’ils veulent avoir à leur service des
gens sur qui ils peuvent se reposer, comme ils disent... Eh bien! on ne
doit pas se reposer; on doit se ménager tout au plus. On doit faire
faire par d’autres le travail qu’on n’est pas absolument obligé
d’exécuter soi-même. Ainsi on a plus de temps à soi. Mais il faut garder
pour soi le plus de responsabilités possibles, et il ne faut pas
craindre d’être sur le qui-vive. C’est, au contraire, une position qui
me plaît, dit-il avec un grand air de satisfaction.
«Quand je serai le maître un peu plus que je ne le suis, quand je serai
débarrassé des gens qui sont autour du roi, qui nuisent à mon crédit et
diminuent ma puissance, je crois que je saurai m’entourer d’aides
utiles, et d’aller dénicher n’importe où elle se trouve la vraie
capacité. Et les canailles que j’emploierai ne me trahiront pas, je vous
en réponds. Les gens n’ont pas le droit de se plaindre d’être trahis;
ils n’ont qu’à faire attention.»
Le premier ministre resta ensuite quelques instants sans rien dire, mais
il paraissait surexcité.
--Ah! je ferai de belles choses, si je continue à être le maître... Mais
il ne faut pas, dit-il en s’assombrissant, qu’il arrive malheur au roi.
C’est mon seul soutien. Nous avons parfois des dissentiments, mais il
sait, lui, ce que je vaux... Si le roi disparaissait,--j’ai peur d’y
penser,--ce serait un malheur pour moi et pour toute la politique que je
représente...
Le premier ministre revenait si souvent sur cette disparition du roi,
que je finis par lui demander si la santé de Charles XVI donnait des
inquiétudes.
--Sa santé? Non, me répondit-il. Dans cette famille de Tornhausen, dont
il est, ils sont forts comme des bêtes de somme. C’est là que d’autres
familles régnantes débilitées viennent chercher des princesses qui
soient des mères un peu solides, et qui revivifient les souches
appauvries. Non, ce qui m’inquiète pour le roi, ce n’est pas sa santé,
c’est son insouciance, la liberté imprudente de sa vie, son habitude de
s’en aller à droite, à gauche, sans vouloir être gardé... J’ai peur de
toutes ces affaires sentimentales dont il fait la confidence à son ami
Herrenstein... Il lui faut un confident, et c’est ce maudit
Herrenstein... Je ne dis pas cela par jalousie, car je ne le crains pas,
mais s’il ne s’était pas trouvé là, c’est peut-être à moi que le roi
aurait raconté toutes ses aventures, et je pourrais veiller au grain...
Tout ce que je sais, c’est qu’il y a encore du nouveau; mes policiers me
l’ont appris, ou plutôt fait deviner, car ces idiots sont capables de me
fournir tout au plus de vagues indices... Je crois que le roi a une
autre histoire en tête. On a vu sa voiture fermée ces jours-ci se
diriger du côté du château de Reinig, où habite la jeune sœur de son
amie! Oh! il est tellement compliqué!... C’est qu’il pourrait être
maintenant amoureux de celle-là! Il en est bien capable!... C’est la
seule femme qu’il voyait en dehors de sa maîtresse; c’était la seule
qu’elle lui laissait voir, et c’était probablement encore une de trop.
«Le danger,--car, moi, le reste, ça m’est égal, il peut bien faire ce
qui lui plaît,--le danger, c’est que, dans ses allées et venues, il est
toujours seul ou à peu près. Il ne veut pas de la surveillance de notre
police... Mais il a derrière lui une autre surveillance qui ne lui fait
pas défaut: c’est celle des anarchistes réfugiés... Tout ce que mes
limiers ont pu me dire, c’est qu’ils ont vu deux ou trois fois des
promeneurs un peu suspects sur la route que devait suivre le roi. Ces
anarchistes russes qui s’attachent à la piste du roi sont
malheureusement d’autres gaillards que mes gens de la police. Ce sont
des étudiants très instruits, pour la plupart assez fins, et surtout des
hommes qui ne craignent rien. S’ils prennent des précautions, ce n’est
pas pour garer leur vie, c’est pour préserver ce qu’ils appellent «leur
œuvre». Ils sont dangereux. Nous ne sommes pas suffisamment armés contre
ces gens-là.»
La voiture était maintenant à l’entrée de la très longue allée herbue
qui menait à l’entrée du château royal.
--Chaque fois que je rentre dans cette allée, me dit le ministre, je me
demande ce qui va m’arriver quand je serai au bout... ce que je vais
apprendre.
--Mais n’avez-vous aucune crainte pour vous? Car, en somme, le même
accident qui peut atteindre le roi menace également le premier
ministre...
Si j’avais eu affaire à une âme inquiète, je n’aurais sans doute jamais
posé cette question; mais, sans en savoir exactement les termes, j’étais
sûr d’avance de la réponse qui me serait faite. Et peut-être y eut-il de
ma part un peu de courtisanerie instinctive à fournir au premier
ministre l’occasion de prononcer de belles paroles courageuses.
--Si c’est moi qui reçois la bombe, me dit-il en souriant, ça sera tout
de suite fini, et je ne serai pas là pour voir ce qui se passera après.
Et puis le roi sera toujours là. Je ne veux pas faire de fausse
modestie, et dire qu’il me remplacera facilement; je ne le crois pas.
Mais c’est un homme de grande valeur, et s’il n’a personne pour le
seconder, eh bien! il gouvernera tout seul. Et même, ajouta le baron de
Herner en souriant, ce ne sera pas peut-être un monarque aussi tolérant
qu’on pourrait le croire. Il sait très bien que tant que je serai là, il
ne risque rien à être tolérant... et que mon autoritarisme corrigera son
indulgence excessive. Mais une fois qu’il sera seul, il ne se laissera
plus aller à être aussi facilement débonnaire. Non, répéta Herner, pour
beaucoup de raisons, il vaut mieux que ce soit moi qui m’en aille, si
l’un de nous deux doit disparaître. D’abord, ajouta-t-il, avec cette
expression de méchanceté soudaine cette sauvagerie originelle, qui
faisait parfois irruption en lui, l’idée que cette...--il eut la force
de retenir le mot violent qui venait à ses lèvres,--... que cette
princesse Elsa peut venir au pouvoir avec sa tourbe de Bavarois, l’idée
que tout ce que j’ai fait sera défait en un instant par une bêtise du
sort... que je n’aurai pas fait voter ma loi de justice qui réglera une
fois pour toutes la jurisprudence de nos procès politiques, et ne nous
exposera plus à laisser juger des manifestants par des jurés stupides ou
poltrons, l’idée que ces gens qui n’étaient rien seront les maîtres, et
mes maîtres, je crois que je serais capable de me faire anarchiste à mon
tour...
Il ne plaisantait pas. Il avait pris sa canne dans sa main crispée, et
tapait avec violence le fond de la voiture... Il se calma un peu
l’instant d’après.
--Vous voyez, me dit-il, avec un sourire un peu forcé, ce que c’est que
la passion du pouvoir. J’en suis possédé, et je trouve, en dépit des
philosophes, que je ne suis ni bas ni ridicule. Il faut connaître ces
choses-là pour s’en rendre compte. On n’en jouit pas, mais on y tient.
On y tient d’autant plus violemment qu’on n’en jouit pas, et que l’on
sait bien qu’une fois parti du pouvoir, on n’en gardera aucun bon
souvenir. Quand on est au pouvoir on méprise la considération des gens.
Mais aussitôt qu’on est déchu, et qu’elle vous fait défaut, on souffre
de ne plus sentir autour de soi cette estime, cette déférence, cette
crainte...
Nous étions arrivés dans la cour et le ministre avait jeté un regard
inquiet autour de nous. Il ne semblait pas que le roi fût au château. Au
bout d’un instant la porte du perron s’ouvrit, et nous vîmes s’avancer
jusqu’à nous le valet de chambre du roi, celui qui était spécialement
attaché à sa personne et le suivait dans tous ses déplacements. C’était
un petit bonhomme qui n’avait ni la solennité ni le style d’un
domestique d’apparat. Avec ses cheveux courts mal plantés, sa petite
moustache et de rares poils de barbe sur les joues, il ressemblait
plutôt, dans son veston noir, à un cireur de bottes endimanché. Il vint
dire au baron de Herner, d’un grand air de discrétion, que Sa Majesté
n’était pas rentrée depuis la veille... Le fait en lui-même n’avait rien
d’inquiétant; mais ce qu’il ajouta parut alarmer le ministre, déjà si
disposé à l’inquiétude. Le roi, même dans ses fugues, gardait
généralement quelques précautions d’homme rangé, et quand il s’absentait
ainsi, prévenait son domestique qu’il rentrerait ou ne rentrerait pas.
Mais cette fois, il n’avait rien dit en partant, et quand il ne disait
rien, c’était qu’il avait l’intention de rentrer.
Il y avait donc de quoi s’inquiéter. Le petit valet de chambre ajouta
cependant ce détail qui calma un peu l’anxiété du ministre, c’est que le
roi, il s’en souvenait maintenant, était parti en voiture après l’avoir
envoyé en course à la ville. Il était donc possible que Sa Majesté eût
décidé qu’elle passerait la nuit dehors, changeant ainsi d’avis pendant
le temps qui s’était écoulé entre le départ du domestique et son propre
départ du château... Cette hypothèse ne tranquillisa pas le baron.
--Il y a là quelque chose de pas naturel, me dit-il quand le domestique
se fut éloigné... Il a dû se passer un événement anormal. Comment
expliquez-vous que le roi ne m’ait rien fait dire à moi? Nous avions
aujourd’hui des décisions très graves à prendre ensemble... Humbert, me
dit-il d’un ton énervé, il ne s’agit pas de chercher à me rassurer.
Demandez-vous avec moi, sans avoir peur d’envisager les éventualités les
plus graves, quelles sont les possibilités... Mon avis est que nous ne
perdions pas notre temps à rester là; il est certainement allé au
château de Reinig ou au château de Kreuzach où habite sa maîtresse.
C’est sur la même route. Il faut aller le chercher là.
Je fis cette timide objection que l’on risquait de mécontenter le roi,
en allant ainsi à sa recherche. Mais le baron ne s’y arrêta pas. Il ne
craignait jamais de mécontenter les gens. C’était sa force. Il préférait
agir d’abord, quitte à s’excuser après. Mais il ne voulait pas être
entravé dans ses actions par des craintes de ce genre, qui pouvaient
d’ailleurs être chimériques. «Ce n’est pas pour mon plaisir ou pour
satisfaire une vaine curiosité que je vais à sa recherche. Le roi le
sait bien.»
Il appela le cocher qui nous avait amenés et qui attendait des ordres
pour savoir s’il devait dételer ou retourner à la ville... Puis il
changea d’avis et fit atteler le petit tonneau. Je compris qu’il aimait
mieux ne pas emmener de domestique avec nous.