XI

Il faisait grand jour depuis longtemps quand mon domestique suisse entra

dans ma chambre, et me dit en toute hâte que le premier ministre

m’attendait au bureau. J’étais rentré au palais à quatre heures passées:

je me levai précipitamment, très ému d’être en faute.

Je me débarbouillai aussi vite que je pus, pendant que le Suisse

emportait mon costume de gala pour le brosser. Cet homme usait les

vêtements en les brossant. Ce n’était pas par zèle, c’était par

distraction. Il rêvait à ses collections de timbres et continuait à

frotter avec ardeur. Rien ne lasse, au contraire, la patience comme de

penser à ce qu’on fait.

Le baron de Herner m’attendait dans son cabinet.

--Eh bien! me dit-il, sans mauvaise humeur, mais d’un air toujours

préoccupé, je pense que l’on s’est couché tard cette nuit? Cela vous

amuse à ce point les réceptions officielles? Moi, je ne peux pas m’y

voir. Il est vrai qu’en ce moment je ne suis guère disposé à m’amuser...

Nous aurons beaucoup à faire aujourd’hui. Les socialistes du royaume ont

reçu une adresse des socialistes français et des socialistes allemands.

Il faut que nous écrivions à nos ambassadeurs... Nous avons aussi à

écrire au gouvernement français pour une autre affaire de moindre

importance: un petit traité de commerce relatif à certains trafics entre

des possessions que nous avons en Afrique et des colonies françaises

avoisinantes. Notre ambassadeur à Paris doit rédiger le document; mais

je tiens à lui faire parvenir un projet tout préparé. Je ne suis pas

fâché de montrer à notre représentant qu’il y a une direction à

Schoenburg et qu’il n’est pas seul à mener nos affaires en France, comme

il a des tendances, ce digne prince, à se l’imaginer quelquefois...

Vraiment, je ne suis pas un homme de parti... J’ai toujours une telle

fidélité pour les gens avec qui je me trouve que je me sens devenir

infidèle à ceux que je viens de quitter. Étais-je assez loin du premier

ministre pendant cette soirée de la veille! Et maintenant que je me

trouvais avec lui, maintenant qu’il me parlait si librement, et vraiment

avec tout l’abandon dont il était capable, il me semblait de nouveau que

c’était une trahison que de servir mes amis en contrecarrant ses

volontés. C’est avec un cruel ennui que je pensais que, tout à l’heure,

il faudrait parler au roi du divorce de Bertha. En somme, je suis de ces

gens dont le vulgaire dit avec mépris qu’ils sont toujours de l’avis des

personnes avec qui ils sont...

Eh bien! puisque je suis de ces gens-là, je suis qualifié pour prendre

leur défense. Nous ne sommes peut-être pas si méprisables... Nous

souffrons d’être dans la nécessité de faire de la peine à autrui, non

pas à un autrui vague, mais à un autrui que nous avons approché. Et

vraiment cette impuissance à nuire à son prochain--qualifiée de

faiblesse honteuse par ceux qui s’en trouvent lésés--n’est pas un

sentiment si répréhensible. Et quand deux parties sont en différend,

nous avons des tendances à croire qu’il n’est pas forcé que l’une

d’elles ait nécessairement tort, et l’autre nécessairement raison.

--J’ai encore d’autres préoccupations très graves, dit le baron de

Herner. Je vous dirai cela en chemin, car il commence à se faire tard.

Il me fit prendre quelques papiers, et nous descendîmes à la hâte. Le

landau officiel nous attendait dans la cour.

Le baron de Herner pensait tout haut devant moi. C’étaient des propos

coupés de silences. Il suivait son idée obscurément. Puis, quand elle

était élucidée, il la formulait à haute voix:

--J’ai reçu des nouvelles inquiétantes, me dit-il au bout d’un

instant... des nouvelles incomplètes, naturellement, comme celles que

sont capables de me donner les braves gens qui font partie de ma police.

Il haussa les épaules, puis ajouta:

--Nous avons toujours eu peur d’employer de véritables crapules à ce

service-là. Alors, nous n’avons à notre disposition pour cette besogne

louche que des serviteurs loyaux, mais imbéciles.

--C’est bien scabreux, lui dis-je, d’employer des coquins.

--Pourquoi? dit-il. Moi, je supporte très bien d’avoir affaire à des

coquins intelligents.

--Mais c’est une méfiance continuelle...

--Eh bien! on se méfie, voilà tout! Il ne faut pas avoir peur de se

méfier... Je sais bien que les hommes d’État sont souvent lâches et

paresseux. C’est par paresse qu’ils veulent avoir à leur service des

gens sur qui ils peuvent se reposer, comme ils disent... Eh bien! on ne

doit pas se reposer; on doit se ménager tout au plus. On doit faire

faire par d’autres le travail qu’on n’est pas absolument obligé

d’exécuter soi-même. Ainsi on a plus de temps à soi. Mais il faut garder

pour soi le plus de responsabilités possibles, et il ne faut pas

craindre d’être sur le qui-vive. C’est, au contraire, une position qui

me plaît, dit-il avec un grand air de satisfaction.

«Quand je serai le maître un peu plus que je ne le suis, quand je serai

débarrassé des gens qui sont autour du roi, qui nuisent à mon crédit et

diminuent ma puissance, je crois que je saurai m’entourer d’aides

utiles, et d’aller dénicher n’importe où elle se trouve la vraie

capacité. Et les canailles que j’emploierai ne me trahiront pas, je vous

en réponds. Les gens n’ont pas le droit de se plaindre d’être trahis;

ils n’ont qu’à faire attention.»

Le premier ministre resta ensuite quelques instants sans rien dire, mais

il paraissait surexcité.

--Ah! je ferai de belles choses, si je continue à être le maître... Mais

il ne faut pas, dit-il en s’assombrissant, qu’il arrive malheur au roi.

C’est mon seul soutien. Nous avons parfois des dissentiments, mais il

sait, lui, ce que je vaux... Si le roi disparaissait,--j’ai peur d’y

penser,--ce serait un malheur pour moi et pour toute la politique que je

représente...

Le premier ministre revenait si souvent sur cette disparition du roi,

que je finis par lui demander si la santé de Charles XVI donnait des

inquiétudes.

--Sa santé? Non, me répondit-il. Dans cette famille de Tornhausen, dont

il est, ils sont forts comme des bêtes de somme. C’est là que d’autres

familles régnantes débilitées viennent chercher des princesses qui

soient des mères un peu solides, et qui revivifient les souches

appauvries. Non, ce qui m’inquiète pour le roi, ce n’est pas sa santé,

c’est son insouciance, la liberté imprudente de sa vie, son habitude de

s’en aller à droite, à gauche, sans vouloir être gardé... J’ai peur de

toutes ces affaires sentimentales dont il fait la confidence à son ami

Herrenstein... Il lui faut un confident, et c’est ce maudit

Herrenstein... Je ne dis pas cela par jalousie, car je ne le crains pas,

mais s’il ne s’était pas trouvé là, c’est peut-être à moi que le roi

aurait raconté toutes ses aventures, et je pourrais veiller au grain...

Tout ce que je sais, c’est qu’il y a encore du nouveau; mes policiers me

l’ont appris, ou plutôt fait deviner, car ces idiots sont capables de me

fournir tout au plus de vagues indices... Je crois que le roi a une

autre histoire en tête. On a vu sa voiture fermée ces jours-ci se

diriger du côté du château de Reinig, où habite la jeune sœur de son

amie! Oh! il est tellement compliqué!... C’est qu’il pourrait être

maintenant amoureux de celle-là! Il en est bien capable!... C’est la

seule femme qu’il voyait en dehors de sa maîtresse; c’était la seule

qu’elle lui laissait voir, et c’était probablement encore une de trop.

«Le danger,--car, moi, le reste, ça m’est égal, il peut bien faire ce

qui lui plaît,--le danger, c’est que, dans ses allées et venues, il est

toujours seul ou à peu près. Il ne veut pas de la surveillance de notre

police... Mais il a derrière lui une autre surveillance qui ne lui fait

pas défaut: c’est celle des anarchistes réfugiés... Tout ce que mes

limiers ont pu me dire, c’est qu’ils ont vu deux ou trois fois des

promeneurs un peu suspects sur la route que devait suivre le roi. Ces

anarchistes russes qui s’attachent à la piste du roi sont

malheureusement d’autres gaillards que mes gens de la police. Ce sont

des étudiants très instruits, pour la plupart assez fins, et surtout des

hommes qui ne craignent rien. S’ils prennent des précautions, ce n’est

pas pour garer leur vie, c’est pour préserver ce qu’ils appellent «leur

œuvre». Ils sont dangereux. Nous ne sommes pas suffisamment armés contre

ces gens-là.»

La voiture était maintenant à l’entrée de la très longue allée herbue

qui menait à l’entrée du château royal.

--Chaque fois que je rentre dans cette allée, me dit le ministre, je me

demande ce qui va m’arriver quand je serai au bout... ce que je vais

apprendre.

--Mais n’avez-vous aucune crainte pour vous? Car, en somme, le même

accident qui peut atteindre le roi menace également le premier

ministre...

Si j’avais eu affaire à une âme inquiète, je n’aurais sans doute jamais

posé cette question; mais, sans en savoir exactement les termes, j’étais

sûr d’avance de la réponse qui me serait faite. Et peut-être y eut-il de

ma part un peu de courtisanerie instinctive à fournir au premier

ministre l’occasion de prononcer de belles paroles courageuses.

--Si c’est moi qui reçois la bombe, me dit-il en souriant, ça sera tout

de suite fini, et je ne serai pas là pour voir ce qui se passera après.

Et puis le roi sera toujours là. Je ne veux pas faire de fausse

modestie, et dire qu’il me remplacera facilement; je ne le crois pas.

Mais c’est un homme de grande valeur, et s’il n’a personne pour le

seconder, eh bien! il gouvernera tout seul. Et même, ajouta le baron de

Herner en souriant, ce ne sera pas peut-être un monarque aussi tolérant

qu’on pourrait le croire. Il sait très bien que tant que je serai là, il

ne risque rien à être tolérant... et que mon autoritarisme corrigera son

indulgence excessive. Mais une fois qu’il sera seul, il ne se laissera

plus aller à être aussi facilement débonnaire. Non, répéta Herner, pour

beaucoup de raisons, il vaut mieux que ce soit moi qui m’en aille, si

l’un de nous deux doit disparaître. D’abord, ajouta-t-il, avec cette

expression de méchanceté soudaine cette sauvagerie originelle, qui

faisait parfois irruption en lui, l’idée que cette...--il eut la force

de retenir le mot violent qui venait à ses lèvres,--... que cette

princesse Elsa peut venir au pouvoir avec sa tourbe de Bavarois, l’idée

que tout ce que j’ai fait sera défait en un instant par une bêtise du

sort... que je n’aurai pas fait voter ma loi de justice qui réglera une

fois pour toutes la jurisprudence de nos procès politiques, et ne nous

exposera plus à laisser juger des manifestants par des jurés stupides ou

poltrons, l’idée que ces gens qui n’étaient rien seront les maîtres, et

mes maîtres, je crois que je serais capable de me faire anarchiste à mon

tour...

Il ne plaisantait pas. Il avait pris sa canne dans sa main crispée, et

tapait avec violence le fond de la voiture... Il se calma un peu

l’instant d’après.

--Vous voyez, me dit-il, avec un sourire un peu forcé, ce que c’est que

la passion du pouvoir. J’en suis possédé, et je trouve, en dépit des

philosophes, que je ne suis ni bas ni ridicule. Il faut connaître ces

choses-là pour s’en rendre compte. On n’en jouit pas, mais on y tient.

On y tient d’autant plus violemment qu’on n’en jouit pas, et que l’on

sait bien qu’une fois parti du pouvoir, on n’en gardera aucun bon

souvenir. Quand on est au pouvoir on méprise la considération des gens.

Mais aussitôt qu’on est déchu, et qu’elle vous fait défaut, on souffre

de ne plus sentir autour de soi cette estime, cette déférence, cette

crainte...

Nous étions arrivés dans la cour et le ministre avait jeté un regard

inquiet autour de nous. Il ne semblait pas que le roi fût au château. Au

bout d’un instant la porte du perron s’ouvrit, et nous vîmes s’avancer

jusqu’à nous le valet de chambre du roi, celui qui était spécialement

attaché à sa personne et le suivait dans tous ses déplacements. C’était

un petit bonhomme qui n’avait ni la solennité ni le style d’un

domestique d’apparat. Avec ses cheveux courts mal plantés, sa petite

moustache et de rares poils de barbe sur les joues, il ressemblait

plutôt, dans son veston noir, à un cireur de bottes endimanché. Il vint

dire au baron de Herner, d’un grand air de discrétion, que Sa Majesté

n’était pas rentrée depuis la veille... Le fait en lui-même n’avait rien

d’inquiétant; mais ce qu’il ajouta parut alarmer le ministre, déjà si

disposé à l’inquiétude. Le roi, même dans ses fugues, gardait

généralement quelques précautions d’homme rangé, et quand il s’absentait

ainsi, prévenait son domestique qu’il rentrerait ou ne rentrerait pas.

Mais cette fois, il n’avait rien dit en partant, et quand il ne disait

rien, c’était qu’il avait l’intention de rentrer.

Il y avait donc de quoi s’inquiéter. Le petit valet de chambre ajouta

cependant ce détail qui calma un peu l’anxiété du ministre, c’est que le

roi, il s’en souvenait maintenant, était parti en voiture après l’avoir

envoyé en course à la ville. Il était donc possible que Sa Majesté eût

décidé qu’elle passerait la nuit dehors, changeant ainsi d’avis pendant

le temps qui s’était écoulé entre le départ du domestique et son propre

départ du château... Cette hypothèse ne tranquillisa pas le baron.

--Il y a là quelque chose de pas naturel, me dit-il quand le domestique

se fut éloigné... Il a dû se passer un événement anormal. Comment

expliquez-vous que le roi ne m’ait rien fait dire à moi? Nous avions

aujourd’hui des décisions très graves à prendre ensemble... Humbert, me

dit-il d’un ton énervé, il ne s’agit pas de chercher à me rassurer.

Demandez-vous avec moi, sans avoir peur d’envisager les éventualités les

plus graves, quelles sont les possibilités... Mon avis est que nous ne

perdions pas notre temps à rester là; il est certainement allé au

château de Reinig ou au château de Kreuzach où habite sa maîtresse.

C’est sur la même route. Il faut aller le chercher là.

Je fis cette timide objection que l’on risquait de mécontenter le roi,

en allant ainsi à sa recherche. Mais le baron ne s’y arrêta pas. Il ne

craignait jamais de mécontenter les gens. C’était sa force. Il préférait

agir d’abord, quitte à s’excuser après. Mais il ne voulait pas être

entravé dans ses actions par des craintes de ce genre, qui pouvaient

d’ailleurs être chimériques. «Ce n’est pas pour mon plaisir ou pour

satisfaire une vaine curiosité que je vais à sa recherche. Le roi le

sait bien.»

Il appela le cocher qui nous avait amenés et qui attendait des ordres

pour savoir s’il devait dételer ou retourner à la ville... Puis il

changea d’avis et fit atteler le petit tonneau. Je compris qu’il aimait

mieux ne pas emmener de domestique avec nous.

Secrets d'État · 第 13 / 33 题