Mon aventure avec le chef d’orchestre ne modifia pas ma vie. Il y avait
dix jours que j’avais vu le roi pour la première fois, et il ne m’avait
pas rappelé. Le ministre était content de moi. Je faisais régulièrement,
à sa satisfaction, mon travail d’analyse. Mais j’avais trop vite réussi
dans mes fonctions. Je commençais à trouver ma vie monotone... La suite
prouvera qu’il ne faut pas se lasser de sa tranquillité, ni demander au
destin un peu d’imprévu: il nous fait trop bonne mesure...
J’étais arrivé à Schoenburg un jeudi, et j’avais vu le roi le lendemain
de mon arrivée: il ne me fit demander qu’une dizaine de jours après,
c’est-à-dire le lundi, non de la semaine suivante, mais de la semaine
d’après; le petit tonneau, conduit par un jeune cocher anglais, vint me
chercher dans la matinée.
A ce moment, je me trouvais chez le premier ministre, et j’étais en
train de lui lire un résumé que je venais de terminer. Il y avait dans
son cabinet le secrétaire d’État de l’Intérieur, Von Müllen, un gros
homme en baudruche qui s’était élevé aux honneurs comme un énorme ballon
sans poids. Le comte de Fritz, petit homme carré d’épaules, arriva
l’instant d’après. Il avait la réputation d’un grand tacticien, avant
suivi pendant une dizaine d’années les manœuvres des armées étrangères.
Mais comme il n’avait jamais, à proprement parler, fait la guerre, il
était difficile de dire de lui que c’était un grand capitaine. On se
bornait donc à le traiter de «haute personnalité militaire».
Il venait apprendre à Herner l’exécution d’un soldat des garnisons du
sud, qui avait frappé un de ses chefs et dont la grâce, sur les
instances de Herner, avait été rejetée par le roi.
Quand j’arrivai chez le roi, je fus un peu déconcerté par son accueil,
très aimable, certes, mais pas aussi amical que j’avais pensé. Peut-être
après son amabilité de la dernière fois, s’était-il repris... Je me
demandais si j’avais fait quelque chose qui lui eût déplu... Peut-être
Herner m’avait-il desservi auprès de lui, et cette préoccupation
m’assombrit pendant une partie du repas.
Il y avait avec nous l’ami du roi, le comte de Herrenstein, un homme
très grand et mince, aux yeux tristes; je l’avais déjà entrevu à ma
dernière visite.
Ce ne fut qu’au bout d’un quart d’heure que je me sentis rassuré. Si le
roi était de moins bonne humeur, c’était à cause d’une affaire qui ne me
regardait pas. Il pensait à l’exécution de ce soldat dont Herner, la
veille, après une longue discussion, lui avait arraché l’arrêt de mort.
Le premier ministre avait mis en avant de bonnes raisons, et la
nécessité de faire un exemple dans cette garnison où l’état d’esprit
était très fâcheux.
--Il a tort, fit le roi, en brisant avec énergie la coquille d’un œuf
qu’il venait de gober; il a tort!
Puis il nous dit des choses, assez belles vraiment. Il émit des idées
très modernes et très «civilisées», qui prenaient d’autant plus
d’importance qu’elles étaient exprimées par un roi.
--Aucune raison, affirmait-il avec énergie, ne doit prévaloir contre la
nécessité d’affirmer que la vie humaine est sacrée...
Le comte de Herrenstein, moins par conviction que pour calmer les
remords du roi, fit valoir les arguments les plus célèbres: la nécessité
pour la société de se défendre...
Mais le roi répondit que le premier devoir d’une société était de ne pas
donner l’exemple immoral du meurtre.
--La boutade bien connue: «Que messieurs les assassins commencent», est
une des paroles les plus misérables qu’on ait pu prononcer. Le plus
coupable n’est pas celui qui commence, mais celui qui continue, et la
société est beaucoup plus coupable que l’assassin, parce qu’il est
ignorant et corrompu, tandis qu’elle est savante et policée. En
attendant qu’elle veuille bien commencer à être civilisée, la société se
ravale au niveau de cet être barbare... Si la suppression de la peine de
mort augmente dans quelques années le nombre des crimes, tant pis: tout
vaut mieux que de propager pendant des temps infinis cette monstrueuse
idée que la société intelligente a le droit de tuer...
Puis il parla contre la guerre.
--Quand on parle de supprimer la guerre, dit-il, on est traité de naïf
et d’utopiste. Il est peut-être vrai qu’actuellement ce soit encore une
utopie, mais c’est prolonger le règne de l’utopie que de la traiter
éternellement comme telle...
Le bon roi nous dit assez de choses très judicieuses et très levées. A
nous faire part de ses remords, il les éloignait peu à peu. Nous étions
passés insensiblement des régions troubles de la vie dans le domaine
plus serein de la spéculation et de la littérature.
Le comte de Herrenstein, après le déjeuner, se mit au piano. Ce grand
homme mince, au visage un peu bronzé, parlait peu, mais écoutait très
bien. La musique qu’il jouait, avec beaucoup d’émotion sur le visage,
était d’une passion concentrée, coupée de silences profonds. Le morceau
finissait toujours lamentablement... Les mains du pianiste demeuraient
accablées et comme mortes sur les touches. Elles glissaient du clavier,
le comte de Herrenstein tournait sur le tabouret, et nous regardait avec
un sourire triste...
J’aimais mieux être seul avec le roi. D’abord leur musique ne
m’intéressait pas. J’étais ému et transporté pendant une demi-minute.
Puis je me mettais à penser à autre chose qui n’avait aucun rapport avec
ce qu’on jouait. La fin du morceau arrivait subitement alors que j’étais
à mille lieues de là. Il fallait se composer tout de suite un visage
admiratif. Comme je n’avais pas pris part à leurs émotions, j’avais des
tendances à croire qu’elles étaient «chiquées». Puis je faisais un
retour sur moi-même... Quand je m’exaltais en compagnie du roi sur un
poème, c’était pourtant bien sincère. Et cependant les gens qui ne
comprenaient pas notre émotion pouvaient être portés à en nier le bon
aloi. Mais si l’émotion du roi et du comte de Herrenstein était sincère
aussi, il était un peu vexant pour moi d’en être exclu. Heureusement que
nous allâmes, l’instant d’après, dans le jardin sauvage, où Charles XVI
me pria de dire des vers. L’autorité du roi me dispensait de me faire
prier. Le comte de Herrenstein m’écouta les yeux fermés, en hochant de
temps en temps la tête d’un air meurtri.
Cependant le caractère de Charles XVI se précisait de plus en plus. Un
jour, plus tard, dans un moment d’emportement où il ne se surveillait
plus, le premier ministre s’oublia devant moi jusqu’à dire que son
maître était un gros paresseux. Il y avait du vrai dans ce jugement un
peu brutal. On pouvait discerner certainement beaucoup de paresse dans
cette habitude distinguée de rechercher sans grand choix des sensations
d’art. C’était par une paresse plus grave qu’il n’avait pas disputé à la
féroce autorité de Herner la vie du soldat condamné. Mais la faculté
qu’il avait d’appliquer ses principes libertaires diminuait la foi qu’il
avait en eux. Il se contentait de corriger légèrement le conservatisme
de ses prédécesseurs, représenté à la Cour par le baron de Herner.
Il devait d’autant plus se repentir d’avoir cédé à son premier ministre
que l’exécution du soldat Hassen fit très mauvais effet dans la ville où
le régiment était en garnison. Des bandes de manifestants parcoururent
les rues et allèrent jusqu’à pousser des cris de mort devant la maison
de l’officier qui avait présidé le conseil de guerre; des arrestations
furent faites par la police, et quelques-uns des manifestants étaient
sous les verrous. Il s’agissait de les déférer devant un tribunal.
Leurs partisans qui comptaient sur un acquittement réclamaient la cour
d’assises. Mais le préfet du district,--représentant de Herner,--voulait
les envoyer devant des juges professionnels dont on avait quelques
raisons d’escompter la sévérité.
J’eus l’occasion de voir pendant cette période agitée un Herner que je
ne connaissais pas. Cette espèce de férocité autoritaire que je croyais
purement théorique, je la vis «sortir» sur son visage, comme sort une
maladie éruptive longtemps couvée. Un matin, j’étais allé le chercher
pour lui dire que le préfet en question était à Schoenburg et
l’attendait au palais. Je le trouvai chez lui en compagnie de sa mère,
et leur ressemblance me frappa encore plus vivement qu’au premier jour.
Mais la vieille dame avait encore quelque chose de plus âpre. Ces deux
êtres m’étonnaient beaucoup, car avant de les connaître, je ne croyais
pas qu’il existât des méchants qui fussent vraiment des méchants. Je
croyais qu’il y avait des envieux ou des maladroits, et que les gens qui
semblaient agir méchamment ne pensent pas dans le fond d’eux-mêmes être
vraiment méchants. A vrai dire, le baron de Herner avait toujours cette
excuse qu’il semblait agir pour le bien de son pays; mais il avait
vraiment un goût de la vengeance qui était monstrueux, quelque mauvaise
opinion qu’on pût avoir de l’humanité. Il aimait obliger les gens parce
que c’était une façon de leur manifester sa puissance. Mais il n’aimait
pas le goût de la joie d’autrui. Bien qu’il ne tînt pas au luxe ni à la
bonne chère, il détestait tous ceux qui pouvaient s’offrir ces
jouissances, à cause du plaisir qu’ils en éprouvaient.
X
Un matin que j’étais en train de lire mes journaux français dans le
petit bureau que m’avait fait aménager, à côté du sien, le baron de
Herner, on frappa à ma porte, et l’on entra sans que j’aie eu le temps
de dire: «Entrez!»
Un jeune homme en vêtement clair se tenait devant moi, me souriant d’un
bon sourire. C’était Henry de Tolberg.
--Eh bien! monsieur le secrétaire particulier, il me semble que l’on
oublie ses amis une fois qu’on est dans les grandeurs! C’est moi qui
m’excuse, continua-t-il en souriant. Aussitôt mon arrivée... cette
personne que vous connaissez est allée passer quelque temps chez une
tante à elle qui habite un vieux château terrible à vingt lieues d’ici.
Il se trouve que je ne suis pas trop mal vu dans la maison et que cette
tante a bien voulu m’inviter aussi, de sorte que nous avons passé deux
heureuses semaines qui, malheureusement, sont passées... Mais ce qui
nous console, c’est que nos affaires avancent. Quelqu’un de très bien en
cour a parlé à la belle-sœur du roi. Et le comte de Herrenstein a dû
parler au roi lui-même, qui n’a encore rien dit mais qui, je crois, va
souscrire au divorce. Je ne crois pas que le premier ministre fasse une
forte résistance, étant donné les difficultés de l’heure actuelle, qui
doivent primer pour lui toute autre préoccupation. Et sans aller jusqu’à
prévoir sa disgrâce possible, nous sommes peut-être autorisés à penser
que, pour le moment, il cherche à ménager son crédit auprès de Charles
XVI, et qu’il ne se soucie pas de heurter la volonté royale pour une
affaire qui n’intéresse pas la chose publique... Je sais les arguments
dont il s’est servi jusqu’à présent pour justifier sa résistance. Il n’y
a eu que deux divorces à la Cour depuis la nouvelle loi... Et ces deux
divorces ont fait mauvais effet dans le public. L’un, c’est celui de la
princesse Breimingen, qui, après s’être séparée de son mari, parce qu’il
était infidèle, a trompé elle-même son second mari d’une façon encore
plus scandaleuse, de sorte que le tribunal ne sait que faire de leurs
petits enfants... L’autre divorce présente avec celui de mon amie une
analogie d’espèce un peu grossière, en ce sens que le mari de la
surintendante, avec qui elle a divorcé, était, comme le mari de mon
amie, enfermé dans une maison de santé. On reproche à la surintendante
d’avoir épousé un homme très riche, alors que les affaires de son
premier mari étaient en fâcheux état. Je n’ai pas besoin de vous dire
qu’il n’y a rien de semblable dans le cas de mon amie. Son mari a une
fortune personnelle beaucoup plus considérable que la mienne. Cette
fortune retournera tout entière, en cas de divorce, à la famille du
malheureux interné. Le baron de Herner le sait bien; mais cela ne
l’empêche pas d’exploiter auprès du roi le fâcheux effet des deux
divorces précédents... Le roi ne se doute pas naturellement des
véritables raisons du premier ministre. Mais on les a dites au comte de
Herrenstein, et nous espérons bien que Sa Majesté en sera informée par
lui...
--Je pourrai peut-être lui en parler aussi, m’écriai-je, sans trop
penser à ce moment à la petite vanité de déceler mon intimité avec le
roi.
Depuis quelque temps, sans que j’eusse contre le baron de Herner des
griefs personnels, je me sentais moins lié à lui. Il était vraiment trop
différent de moi, avec son énergie presque brutale, son tempérament
vindicatif,--qui surtout offensait chez moi cette impuissance de
rancune, cette tendance à chercher et à comprendre les raisons de
l’adversaire, si funeste à un homme d’action qui a besoin au contraire,
pour lutter, de toute la force de sa conviction.
Je savais très bien que le baron de Herner était un de ces êtres avec
qui, dans certains cas, on ne peut pas s’expliquer. Les relations ne
sont jamais sûres avec les hommes de ce genre. On est toujours sous la
menace d’une rupture possible. Ce sont ces gens dont le vulgaire dit
qu’ils ont un mauvais caractère. J’avais dans ma jeunesse un camarade
plus âgé que moi, qui «se fâchait» pendant des mois pour un rien. Toute
discussion avec lui me faisait trembler. Je craignais toujours qu’elle
se terminât par une de ces brouilles si longues, et si pénibles pour mon
cœur d’enfant.
Plus âgé, mais toujours aussi sensible, j’avais pris le sage parti de
fuir ces sortes d’amis.
Je ne pouvais donc plus hésiter entre Tolberg et le baron, d’autant
qu’il ne me semblait pas qu’il existât entre le baron et moi des liens
de reconnaissance assez puissants pour que la démarche que j’allais
faire auprès du roi, et qui contrecarrait les plans de Herner, pût être
considérée comme un acte de trahison envers un bienfaiteur.
D’ailleurs, si j’avais pu avoir une hésitation sur la conduite à tenir,
elle eût été dissipée le soir même, car j’eus l’occasion de revoir
Bertha.
C’était au bal du ministre de l’intérieur. J’avais reçu une invitation
et j’avais d’abord hésité à m’y rendre. C’était une des dernières
soirées que le chef d’orchestre passait à Schoenburg avant son départ
pour Vienne. Son engagement avec la Grande-Taverne avait pris fin.
L’orchestre de dames s’était dispersé, et avait fait place à des
Hongrois chanteurs qui criaient comme des malheureux, de sept heures du
soir à une heure du matin. Le chef d’orchestre, qui n’avait pas eu une
soirée à elle depuis trois ans, aurait voulu aller au théâtre de
Schoenburg, où l’on jouait ce soir-là un drame émouvant. Je n’ai
d’ailleurs jamais vu d’âme aussi naïve, et aussi simple que celle de
cette dame voyageuse, qui depuis son adolescence avait vécu dans tant de
villes, et joué de divers instruments dans une cinquantaine de cafés,
sous des costumes les plus divers. Je lui expliquai en dînant avec elle
que les exigences de ma profession m’obligeaient à me rendre à un bal.
Elle avait une âme de fonctionnaire modèle, et comprit admirablement mes
raisons.
A dix heures, vêtu d’un frac, d’une culotte de gala, et orné, Dieu me
pardonne! d’une épée au côté, je me rendis au ministère de l’intérieur.
Les réceptions de M. Von Müllen étaient justement renommées. Le ministre
avait une fortune colossale et Mme Von Müllen passait pour une personne
fort distinguée. C’était une grande blonde languissante, toujours un peu
malade, et qui, assise dans un fauteuil comme dans un palanquin, régnait
sur une foule d’invités dociles.
J’étais un peu préoccupé à l’idée de rencontrer Tolberg en présence du
baron de Herner. Mais le premier ministre ne fit qu’une apparition très
brève. Il paraissait absorbé. Il me serra la main en passant, et me dit:
«Nous irons demain chez le roi. Nous avons une lettre importante à
envoyer à Paris.»
Il me serra encore une fois la main, comme à son ordinaire, aimablement,
mais sans trop d’expansion. Ce fut assez cependant pour me donner
quelques remords.
Au moment où il sortait de la salle d’entrée,--je le suivais du
regard,--je le vis se croiser avec Bertha, qui entrait. Il s’inclina
devant elle. Elle le salua d’un léger signe de tête. Puis il sortit sans
se retourner. Le cœur me battit. Je crois qu’à cette rencontre, j’avais
eu plus d’émotion qu’eux-mêmes.
Je n’osai aller présenter mes hommages à la jeune femme avant l’arrivée
de Tolberg: c’était par un vague souci de convenance, mais surtout par
timidité. En attendant l’arrivée du jeune comte, je me promenai dans les
salons. La première impression de luxe qui m’avait ébloui en entrant, se
trouvait passablement modifiée quand on examinait en détail ces
fonctionnaires étriqués et ces industriels à la forte encolure. Quant à
l’aristocratie du Bergensland, elle n’était guère plus distinguée dans
la majeure partie de ses échantillons, dont la noblesse était pourtant
de vieille souche. Elle présentait cependant quelques beaux produits,
comme Bertha et le comte de Tolberg. Mais Mme Horf, la femme du
banquier, qui était la fille d’un marchand de bois, avait un visage
extrêmement délicat, des gestes harmonieux, et des attaches très fines.
Et le fils Kiéfer, dont le père avait débuté dans la vie en vendant des
journaux dans les gares, le fils Kiéfer, gagnant du Prix des
Habits-Rouges, au concours hippique, avait la noble dégaine d’un
gentilhomme de race.
Bölmöller se cogna dans moi. Il portait une épée, ce qui me donna le
désir de retirer la mienne. La devanture de son œil droit tombait de
plus en plus, vu sans doute l’heure avancée. Mais son œil gauche
redoublait de lumière. Il s’était fait friser les cheveux, et onduler la
barbe; il avait emprisonné dans des bas de soie des mollets qui
n’étaient pas, semblait-il, de la même dimension. Il se tenait dans les
environs du buffet, qu’il butinait inlassablement, telle une abeille
diligente.
J’eus également la satisfaction de voir le grand écuyer qui s’était
assis dans la salle de jeu, auprès d’une table de whist. On ne savait
toujours pas si ses yeux étaient fermés ou si quelque regard glissait à
travers une mince rainure. Je ne l’avais jamais vu qu’à table; mais je
pus constater que, même en dehors des repas, ses vieilles mâchoires
obstinées continuaient leur lent travail de mastication. Il avait mis
une culotte comme la plupart des invités; mais il n’avait pas cherché à
dissimuler sa noble et invraisemblable maigreur. Et ses longs canons
desséchés ne remplissaient point l’étui pourtant bien étroit de ses bas
de soie blancs. De temps en temps, il passait sur son crâne et sur son
visage sa longue main tremblante, claquait des dents deux ou trois fois,
et recommençait à ruminer.
Comme j’étais en train de regarder les joueurs, quelqu’un me frappa
l’épaule. Je vis, en me retournant, la figure souriante du jeune comte
de Tolberg.
--On vous demande par là-bas.
Puis il m’entraîna doucement jusque dans un salon voisin, où Bertha nous
attendait en compagnie d’une vieille parente. La jeune femme me sourit,
en me voyant, comme à un véritable ami. Quand elle me souriait ainsi,
aucune autre considération n’existait plus. Je crois que j’aurais trahi
Herner, même si j’eusse été uni à lui par des liens de la plus
inextricable reconnaissance.
Bertha vous souriait comme une compagne d’enfance. Il semblait qu’on
l’eût toujours connue... Tolberg ayant pris à son bras la dame âgée et
l’ayant menée pieusement vers le buffet, je restai seul avec l’amie de
mon ami. J’étais heureux, au fond, de penser qu’elle était à un autre.
Rien ne m’obligeait à me faire aimer d’elle. Je pouvais donc l’aimer en
toute sécurité. Je m’abandonnais à la joie d’être séduit. Je l’écoutais
parler, et lui parlais en toute confiance. Elle m’interrogea sur mes
impressions de Schoenburg, et je lui contai avec une sincérité éperdue
et heureuse, comme à un confesseur, tout ce que j’avais éprouvé depuis
mon arrivée dans la ville. Je lui parlai du roi, du premier ministre, en
lui disant, ce qui me soulagea beaucoup, tous les scrupules que j’avais
éprouvés à l’idée que je serais peut-être obligé de trahir mon maître,
même au profit d’un homme que j’aimais beaucoup, comme Henry de Tolberg.
Toute réticence avec elle était impossible. Il me semblait, quand je lui
parlais, que mon âme était de verre, et que rien ne lui eût échappé de
mes plus secrètes intentions.
Elle me dit à son tour toutes ses préoccupations, et elle ne fut jamais
plus charmante que pendant ces confidences. Elle apparaissait le plus
souvent comme une personne très sage, très judicieuse et à d’autres
moments, elle avait dans le regard l’ingénuité d’une petite fille de
douze ans. Elle disait enfantinement: «N’est-ce pas? Je ne pouvais pas
faire autrement?» Elle n’avait jamais l’air sûre d’elle-même. Et
cependant elle ne donnait jamais l’impression qu’elle hésiterait, quand
elle se trouverait en présence de certains devoirs... Je sais très bien
qu’on se fait de belles illusions sur les vertus d’une femme quand on la
voit pour la première fois, et qu’elle est très belle; mais je dois dire
que rien dans la suite n’est venu infirmer cette bonne opinion que
j’avais eue de Bertha.
Quand Tolberg revint, après avoir mis la vieille dans un lieu sûr,--à un
baccara, je crois,--on décida que l’on souperait tous les trois à la
même table. Ce n’était peut-être pas prudent à cause de Herner... Sans
doute il se trouverait quelqu’un, à la suite de cette soirée, pour
mettre le premier ministre au courant de notre intimité. C’était
dangereux pour moi, et pour mon avenir à la Cour de Schoenburg. D’autre
part, en affichant mon amitié avec Tolberg et Bertha, je me mettais en
moins bonne position pour les servir utilement à la Cour. Mais ni l’un
ni l’autre nous ne pûmes écouter les conseils de la prudence, tant nous
étions contents d’être ensemble. Ce qui pouvait nous arriver de pis,
semblait-il, c’eût été de nous quitter.
D’ailleurs, le baron ne sut jamais que j’avais passé la soirée avec son
ennemi, et la femme qu’il aimait. Il paraissait inévitable qu’il
l’apprît; nous fûmes aperçus par plus de cinquante personnes de son
entourage, et il ne sut jamais rien de cette sorte d’escapade. Il est
vrai que les événements graves qui se passèrent les jours suivants
eurent de quoi détourner son attention.
J’étais allé, en entrant, présenter mes hommages à la maîtresse de
maison. Elle m’avait salué avec condescendance, comme on salue un vassal
ignoré. Mais je fus ramené à elle pour une entrevue plus sérieuse par
son mari lui-même, le ministre de l’Intérieur et des Finances. J’ai
honte de dire que cet homme d’État qui suivait un régime très sévère
contre l’embonpoint, passait la soirée à conduire des dames au buffet,
pour s’alimenter lui-même, tout heureux de pouvoir tromper, à la faveur
de cette fête, l’attention de sa femme et de son médecin.
M. Von Müllen arrivait à s’exprimer en français, mais au prix d’efforts
énormes, qui le mettaient littéralement en sueur. Sa femme savait
certaines phrases plus coulantes. Mais je crois, d’après le long sourire
monotone qu’elle avait en vous écoutant, qu’elle ne comprenait
strictement rien de ce qu’on lui répondait. Une longue conversation
était difficile entre nous. J’avais pris le parti de sourire comme elle,
sans rien dire. Mais je ne savais pas comment m’en aller. Une dame passa
en ce moment, qui ne sut jamais pourquoi la ministresse, dans son besoin
de me quitter à tout prix, se précipita sur elle avec tant de bonne
grâce.
On soupait par tables de huit et de quatre couverts; Tolberg, après
s’être assuré une table de quatre, eut l’excellente idée de me procurer
une compagne de souper, qui n’était vraiment gênante pour personne.
C’était une jeune femme de Leipzig, vaguement cousine de Bertha, et qui
ne parlait et ne comprenait que l’allemand. Je pus être galant avec elle
à peu de frais, grâce à quelques épithètes aimables que j’avais apprises
durant les dix stériles années d’allemand que j’avais tirées au collège.
Quand mes souvenirs me faisaient défaut pour distraire la dame
allemande, je me rattrapais en lui mettant le plus de victuailles
possibles sur son assiette.
Nous nous étions attablés dans un salon, qui n’était pas le salon
d’honneur, et où le personnel, composé d’extras, ne gênait pas les
invités; ceux-ci se servaient eux-mêmes de deux ou trois plats froids,
qu’on avait posés et laissés à leur discrétion sur la table.
Cette dame de Leipzig eût été assez jolie, si elle avait eu des sourcils
moins larges et moins épais. Elle mangea beaucoup et but tout le
champagne. «Soyez sage en la reconduisant chez elle», me dit Bertha, en
regardant dans une autre direction, pour n’avoir pas l’air de parler
d’elle. «Son mari, qui est un haut fonctionnaire allemand, n’est presque
jamais chez lui. Je ne crois pas qu’elle tienne beaucoup à lui. Mais je
suis sûre qu’elle ne pense pas à avoir des amants. Elle travaille
constamment à des ouvrages de broderie. Elle ne sait pas ce que c’est de
s’ennuyer, ni de se distraire. Quand elle a fini de broder des taies
d’oreiller, elle commence un chemin de table. Ne la détournez pas de sa
vie tranquille.»
Je me mis à rire, et je protestai de mes intentions pures. Et la vérité
est que je ne songeais pas à mal avant que Bertha ne m’eût parlé de
cela. Mais à partir de ce moment, je me mis à penser qu’il allait
peut-être se passer quelque chose dans la voiture. Et je versai un peu
de champagne à la dame de Leipzig, dont les bonnes joues rouges et les
yeux animés brillaient à l’envi. J’écoutai un peu distraitement ce que
me dirent mes amis, et je commençai à me demander jusqu’à quand durerait
la fête... Je ne savais pas à quel hôtel était descendue cette dame.
Peut-être était-ce tout près du ministère... J’étais toujours très
distrait quand on se leva après souper. J’écoutai mal le rendez-vous que
me donna Tolberg. Bertha dit en allemand à son amie que j’allais la
reconduire. Puis elle me répéta en français: «Vous allez reconduire ma
cousine à son hôtel.» Je ne pus m’empêcher de rougir et je m’inclinai
respectueusement.
J’allai chercher au vestiaire le manteau de soirée de la dame de Leipzig
et, avec beaucoup de trouble, je l’aidai à passer les manches.
Qu’allait-il arriver? Je préférais ne pas y penser, ne rien prévoir,
attendre tout du hasard. Au cas où l’aventure irait assez loin, ça
deviendrait tout de suite plus compliqué...
Je ne pouvais pas l’emmener au palais, et je n’avais pas de chambre en
ville. J’étais peu familiarisé avec les hôtels du pays. Descendre à son
hôtel avec elle me paraissait assez difficile. Elle y était sans doute
trop connue: c’était compromettant. Le mieux était de se fier au hasard.
Nous trouvâmes à la porte du ministère une de ces calèches de forme
surannée qui font à Schoenburg le service de nos voitures de remise. Je
donnai au cocher l’adresse de Münscher Hof, où la dame me dit qu’elle
habitait; je ne savais pas au juste si c’était loin ou près, et je
n’osai le demander au cocher, avec les quelques mots que je savais de la
langue du pays. Il fallait donc, dans le doute, ne pas perdre de temps,
et mettre tout de suite à profit les instants disponibles. Je pris la
main de ma compagne, et la lui serrai doucement. Puis je m’approchai
d’elle, et je lui dis: «Ich liebe Sie», sans autre préparation; mais ma
connaissance imparfaite de la langue allemande m’interdisait l’art
savant des gradations et des nuances. D’ailleurs cette façon de brusquer
les choses fut assez efficace, et je créai par cette prompte entrée en
matière un trouble que ma délicatesse française, avec ses ménagements
timides, n’aurait pas su provoquer. A la faveur de cette émotion, je
m’approchai plus près encore: ma compagne me rendit mes baisers en
soupirant.
J’avais passé mon bras derrière son dos quand elle se mit à sangloter.
Je voulus lui dire tendrement: Ne pleurez pas!... Mais je ne savais plus
du tout comment on dit; _pleurer_ en allemand. Je me bornai à répéter:
Nein!... Nein!... Elle commença à pleurer si fort que je la lâchai
décidément. Et je ne sus que lui tapoter doucement les mains pour la
calmer, en souhaitant désormais que le Münscher Hôtel fût très près de
là.
La voiture s’arrêta enfin. Il me sembla convenable de prendre cette dame
dans mes bras et de lui baiser les joues avec beaucoup de tendresse et
de ferveur. Puis, je sus lui dire en allemand: «Je viendrai vous voir.»
Je la fis descendre de voiture avec les précautions dont on entoure une
personne très souffrante. J’attendis quelques instants que la porte fût
ouverte. Puis je baisai la main de la personne avec tout le tact et
toute la galanterie française.
Comme le cocher me ramenait au palais, je me pris à me demander si cette
crise de larmes était, comme je l’avais pensé, une révolte ou bien
simplement une manifestation nerveuse, qui n’atténuait en rien le
consentement qu’on avait semblé me donner.
Il me fut insupportable de penser que je m’étais trompé, et que ma
réserve discrète, au lieu de toucher cette dame, avait pu lui causer une
certaine déception. Agacé par cette idée, et ne pouvant terminer la
soirée sur cette impression fâcheuse, je donnai un contre-ordre au
cocher, et je me fis conduire à l’hôtel où habitait le chef d’orchestre.