IX

Mon aventure avec le chef d’orchestre ne modifia pas ma vie. Il y avait

dix jours que j’avais vu le roi pour la première fois, et il ne m’avait

pas rappelé. Le ministre était content de moi. Je faisais régulièrement,

à sa satisfaction, mon travail d’analyse. Mais j’avais trop vite réussi

dans mes fonctions. Je commençais à trouver ma vie monotone... La suite

prouvera qu’il ne faut pas se lasser de sa tranquillité, ni demander au

destin un peu d’imprévu: il nous fait trop bonne mesure...

J’étais arrivé à Schoenburg un jeudi, et j’avais vu le roi le lendemain

de mon arrivée: il ne me fit demander qu’une dizaine de jours après,

c’est-à-dire le lundi, non de la semaine suivante, mais de la semaine

d’après; le petit tonneau, conduit par un jeune cocher anglais, vint me

chercher dans la matinée.

A ce moment, je me trouvais chez le premier ministre, et j’étais en

train de lui lire un résumé que je venais de terminer. Il y avait dans

son cabinet le secrétaire d’État de l’Intérieur, Von Müllen, un gros

homme en baudruche qui s’était élevé aux honneurs comme un énorme ballon

sans poids. Le comte de Fritz, petit homme carré d’épaules, arriva

l’instant d’après. Il avait la réputation d’un grand tacticien, avant

suivi pendant une dizaine d’années les manœuvres des armées étrangères.

Mais comme il n’avait jamais, à proprement parler, fait la guerre, il

était difficile de dire de lui que c’était un grand capitaine. On se

bornait donc à le traiter de «haute personnalité militaire».

Il venait apprendre à Herner l’exécution d’un soldat des garnisons du

sud, qui avait frappé un de ses chefs et dont la grâce, sur les

instances de Herner, avait été rejetée par le roi.

Quand j’arrivai chez le roi, je fus un peu déconcerté par son accueil,

très aimable, certes, mais pas aussi amical que j’avais pensé. Peut-être

après son amabilité de la dernière fois, s’était-il repris... Je me

demandais si j’avais fait quelque chose qui lui eût déplu... Peut-être

Herner m’avait-il desservi auprès de lui, et cette préoccupation

m’assombrit pendant une partie du repas.

Il y avait avec nous l’ami du roi, le comte de Herrenstein, un homme

très grand et mince, aux yeux tristes; je l’avais déjà entrevu à ma

dernière visite.

Ce ne fut qu’au bout d’un quart d’heure que je me sentis rassuré. Si le

roi était de moins bonne humeur, c’était à cause d’une affaire qui ne me

regardait pas. Il pensait à l’exécution de ce soldat dont Herner, la

veille, après une longue discussion, lui avait arraché l’arrêt de mort.

Le premier ministre avait mis en avant de bonnes raisons, et la

nécessité de faire un exemple dans cette garnison où l’état d’esprit

était très fâcheux.

--Il a tort, fit le roi, en brisant avec énergie la coquille d’un œuf

qu’il venait de gober; il a tort!

Puis il nous dit des choses, assez belles vraiment. Il émit des idées

très modernes et très «civilisées», qui prenaient d’autant plus

d’importance qu’elles étaient exprimées par un roi.

--Aucune raison, affirmait-il avec énergie, ne doit prévaloir contre la

nécessité d’affirmer que la vie humaine est sacrée...

Le comte de Herrenstein, moins par conviction que pour calmer les

remords du roi, fit valoir les arguments les plus célèbres: la nécessité

pour la société de se défendre...

Mais le roi répondit que le premier devoir d’une société était de ne pas

donner l’exemple immoral du meurtre.

--La boutade bien connue: «Que messieurs les assassins commencent», est

une des paroles les plus misérables qu’on ait pu prononcer. Le plus

coupable n’est pas celui qui commence, mais celui qui continue, et la

société est beaucoup plus coupable que l’assassin, parce qu’il est

ignorant et corrompu, tandis qu’elle est savante et policée. En

attendant qu’elle veuille bien commencer à être civilisée, la société se

ravale au niveau de cet être barbare... Si la suppression de la peine de

mort augmente dans quelques années le nombre des crimes, tant pis: tout

vaut mieux que de propager pendant des temps infinis cette monstrueuse

idée que la société intelligente a le droit de tuer...

Puis il parla contre la guerre.

--Quand on parle de supprimer la guerre, dit-il, on est traité de naïf

et d’utopiste. Il est peut-être vrai qu’actuellement ce soit encore une

utopie, mais c’est prolonger le règne de l’utopie que de la traiter

éternellement comme telle...

Le bon roi nous dit assez de choses très judicieuses et très levées. A

nous faire part de ses remords, il les éloignait peu à peu. Nous étions

passés insensiblement des régions troubles de la vie dans le domaine

plus serein de la spéculation et de la littérature.

Le comte de Herrenstein, après le déjeuner, se mit au piano. Ce grand

homme mince, au visage un peu bronzé, parlait peu, mais écoutait très

bien. La musique qu’il jouait, avec beaucoup d’émotion sur le visage,

était d’une passion concentrée, coupée de silences profonds. Le morceau

finissait toujours lamentablement... Les mains du pianiste demeuraient

accablées et comme mortes sur les touches. Elles glissaient du clavier,

le comte de Herrenstein tournait sur le tabouret, et nous regardait avec

un sourire triste...

J’aimais mieux être seul avec le roi. D’abord leur musique ne

m’intéressait pas. J’étais ému et transporté pendant une demi-minute.

Puis je me mettais à penser à autre chose qui n’avait aucun rapport avec

ce qu’on jouait. La fin du morceau arrivait subitement alors que j’étais

à mille lieues de là. Il fallait se composer tout de suite un visage

admiratif. Comme je n’avais pas pris part à leurs émotions, j’avais des

tendances à croire qu’elles étaient «chiquées». Puis je faisais un

retour sur moi-même... Quand je m’exaltais en compagnie du roi sur un

poème, c’était pourtant bien sincère. Et cependant les gens qui ne

comprenaient pas notre émotion pouvaient être portés à en nier le bon

aloi. Mais si l’émotion du roi et du comte de Herrenstein était sincère

aussi, il était un peu vexant pour moi d’en être exclu. Heureusement que

nous allâmes, l’instant d’après, dans le jardin sauvage, où Charles XVI

me pria de dire des vers. L’autorité du roi me dispensait de me faire

prier. Le comte de Herrenstein m’écouta les yeux fermés, en hochant de

temps en temps la tête d’un air meurtri.

Cependant le caractère de Charles XVI se précisait de plus en plus. Un

jour, plus tard, dans un moment d’emportement où il ne se surveillait

plus, le premier ministre s’oublia devant moi jusqu’à dire que son

maître était un gros paresseux. Il y avait du vrai dans ce jugement un

peu brutal. On pouvait discerner certainement beaucoup de paresse dans

cette habitude distinguée de rechercher sans grand choix des sensations

d’art. C’était par une paresse plus grave qu’il n’avait pas disputé à la

féroce autorité de Herner la vie du soldat condamné. Mais la faculté

qu’il avait d’appliquer ses principes libertaires diminuait la foi qu’il

avait en eux. Il se contentait de corriger légèrement le conservatisme

de ses prédécesseurs, représenté à la Cour par le baron de Herner.

Il devait d’autant plus se repentir d’avoir cédé à son premier ministre

que l’exécution du soldat Hassen fit très mauvais effet dans la ville où

le régiment était en garnison. Des bandes de manifestants parcoururent

les rues et allèrent jusqu’à pousser des cris de mort devant la maison

de l’officier qui avait présidé le conseil de guerre; des arrestations

furent faites par la police, et quelques-uns des manifestants étaient

sous les verrous. Il s’agissait de les déférer devant un tribunal.

Leurs partisans qui comptaient sur un acquittement réclamaient la cour

d’assises. Mais le préfet du district,--représentant de Herner,--voulait

les envoyer devant des juges professionnels dont on avait quelques

raisons d’escompter la sévérité.

J’eus l’occasion de voir pendant cette période agitée un Herner que je

ne connaissais pas. Cette espèce de férocité autoritaire que je croyais

purement théorique, je la vis «sortir» sur son visage, comme sort une

maladie éruptive longtemps couvée. Un matin, j’étais allé le chercher

pour lui dire que le préfet en question était à Schoenburg et

l’attendait au palais. Je le trouvai chez lui en compagnie de sa mère,

et leur ressemblance me frappa encore plus vivement qu’au premier jour.

Mais la vieille dame avait encore quelque chose de plus âpre. Ces deux

êtres m’étonnaient beaucoup, car avant de les connaître, je ne croyais

pas qu’il existât des méchants qui fussent vraiment des méchants. Je

croyais qu’il y avait des envieux ou des maladroits, et que les gens qui

semblaient agir méchamment ne pensent pas dans le fond d’eux-mêmes être

vraiment méchants. A vrai dire, le baron de Herner avait toujours cette

excuse qu’il semblait agir pour le bien de son pays; mais il avait

vraiment un goût de la vengeance qui était monstrueux, quelque mauvaise

opinion qu’on pût avoir de l’humanité. Il aimait obliger les gens parce

que c’était une façon de leur manifester sa puissance. Mais il n’aimait

pas le goût de la joie d’autrui. Bien qu’il ne tînt pas au luxe ni à la

bonne chère, il détestait tous ceux qui pouvaient s’offrir ces

jouissances, à cause du plaisir qu’ils en éprouvaient.

X

Un matin que j’étais en train de lire mes journaux français dans le

petit bureau que m’avait fait aménager, à côté du sien, le baron de

Herner, on frappa à ma porte, et l’on entra sans que j’aie eu le temps

de dire: «Entrez!»

Un jeune homme en vêtement clair se tenait devant moi, me souriant d’un

bon sourire. C’était Henry de Tolberg.

--Eh bien! monsieur le secrétaire particulier, il me semble que l’on

oublie ses amis une fois qu’on est dans les grandeurs! C’est moi qui

m’excuse, continua-t-il en souriant. Aussitôt mon arrivée... cette

personne que vous connaissez est allée passer quelque temps chez une

tante à elle qui habite un vieux château terrible à vingt lieues d’ici.

Il se trouve que je ne suis pas trop mal vu dans la maison et que cette

tante a bien voulu m’inviter aussi, de sorte que nous avons passé deux

heureuses semaines qui, malheureusement, sont passées... Mais ce qui

nous console, c’est que nos affaires avancent. Quelqu’un de très bien en

cour a parlé à la belle-sœur du roi. Et le comte de Herrenstein a dû

parler au roi lui-même, qui n’a encore rien dit mais qui, je crois, va

souscrire au divorce. Je ne crois pas que le premier ministre fasse une

forte résistance, étant donné les difficultés de l’heure actuelle, qui

doivent primer pour lui toute autre préoccupation. Et sans aller jusqu’à

prévoir sa disgrâce possible, nous sommes peut-être autorisés à penser

que, pour le moment, il cherche à ménager son crédit auprès de Charles

XVI, et qu’il ne se soucie pas de heurter la volonté royale pour une

affaire qui n’intéresse pas la chose publique... Je sais les arguments

dont il s’est servi jusqu’à présent pour justifier sa résistance. Il n’y

a eu que deux divorces à la Cour depuis la nouvelle loi... Et ces deux

divorces ont fait mauvais effet dans le public. L’un, c’est celui de la

princesse Breimingen, qui, après s’être séparée de son mari, parce qu’il

était infidèle, a trompé elle-même son second mari d’une façon encore

plus scandaleuse, de sorte que le tribunal ne sait que faire de leurs

petits enfants... L’autre divorce présente avec celui de mon amie une

analogie d’espèce un peu grossière, en ce sens que le mari de la

surintendante, avec qui elle a divorcé, était, comme le mari de mon

amie, enfermé dans une maison de santé. On reproche à la surintendante

d’avoir épousé un homme très riche, alors que les affaires de son

premier mari étaient en fâcheux état. Je n’ai pas besoin de vous dire

qu’il n’y a rien de semblable dans le cas de mon amie. Son mari a une

fortune personnelle beaucoup plus considérable que la mienne. Cette

fortune retournera tout entière, en cas de divorce, à la famille du

malheureux interné. Le baron de Herner le sait bien; mais cela ne

l’empêche pas d’exploiter auprès du roi le fâcheux effet des deux

divorces précédents... Le roi ne se doute pas naturellement des

véritables raisons du premier ministre. Mais on les a dites au comte de

Herrenstein, et nous espérons bien que Sa Majesté en sera informée par

lui...

--Je pourrai peut-être lui en parler aussi, m’écriai-je, sans trop

penser à ce moment à la petite vanité de déceler mon intimité avec le

roi.

Depuis quelque temps, sans que j’eusse contre le baron de Herner des

griefs personnels, je me sentais moins lié à lui. Il était vraiment trop

différent de moi, avec son énergie presque brutale, son tempérament

vindicatif,--qui surtout offensait chez moi cette impuissance de

rancune, cette tendance à chercher et à comprendre les raisons de

l’adversaire, si funeste à un homme d’action qui a besoin au contraire,

pour lutter, de toute la force de sa conviction.

Je savais très bien que le baron de Herner était un de ces êtres avec

qui, dans certains cas, on ne peut pas s’expliquer. Les relations ne

sont jamais sûres avec les hommes de ce genre. On est toujours sous la

menace d’une rupture possible. Ce sont ces gens dont le vulgaire dit

qu’ils ont un mauvais caractère. J’avais dans ma jeunesse un camarade

plus âgé que moi, qui «se fâchait» pendant des mois pour un rien. Toute

discussion avec lui me faisait trembler. Je craignais toujours qu’elle

se terminât par une de ces brouilles si longues, et si pénibles pour mon

cœur d’enfant.

Plus âgé, mais toujours aussi sensible, j’avais pris le sage parti de

fuir ces sortes d’amis.

Je ne pouvais donc plus hésiter entre Tolberg et le baron, d’autant

qu’il ne me semblait pas qu’il existât entre le baron et moi des liens

de reconnaissance assez puissants pour que la démarche que j’allais

faire auprès du roi, et qui contrecarrait les plans de Herner, pût être

considérée comme un acte de trahison envers un bienfaiteur.

D’ailleurs, si j’avais pu avoir une hésitation sur la conduite à tenir,

elle eût été dissipée le soir même, car j’eus l’occasion de revoir

Bertha.

C’était au bal du ministre de l’intérieur. J’avais reçu une invitation

et j’avais d’abord hésité à m’y rendre. C’était une des dernières

soirées que le chef d’orchestre passait à Schoenburg avant son départ

pour Vienne. Son engagement avec la Grande-Taverne avait pris fin.

L’orchestre de dames s’était dispersé, et avait fait place à des

Hongrois chanteurs qui criaient comme des malheureux, de sept heures du

soir à une heure du matin. Le chef d’orchestre, qui n’avait pas eu une

soirée à elle depuis trois ans, aurait voulu aller au théâtre de

Schoenburg, où l’on jouait ce soir-là un drame émouvant. Je n’ai

d’ailleurs jamais vu d’âme aussi naïve, et aussi simple que celle de

cette dame voyageuse, qui depuis son adolescence avait vécu dans tant de

villes, et joué de divers instruments dans une cinquantaine de cafés,

sous des costumes les plus divers. Je lui expliquai en dînant avec elle

que les exigences de ma profession m’obligeaient à me rendre à un bal.

Elle avait une âme de fonctionnaire modèle, et comprit admirablement mes

raisons.

A dix heures, vêtu d’un frac, d’une culotte de gala, et orné, Dieu me

pardonne! d’une épée au côté, je me rendis au ministère de l’intérieur.

Les réceptions de M. Von Müllen étaient justement renommées. Le ministre

avait une fortune colossale et Mme Von Müllen passait pour une personne

fort distinguée. C’était une grande blonde languissante, toujours un peu

malade, et qui, assise dans un fauteuil comme dans un palanquin, régnait

sur une foule d’invités dociles.

J’étais un peu préoccupé à l’idée de rencontrer Tolberg en présence du

baron de Herner. Mais le premier ministre ne fit qu’une apparition très

brève. Il paraissait absorbé. Il me serra la main en passant, et me dit:

«Nous irons demain chez le roi. Nous avons une lettre importante à

envoyer à Paris.»

Il me serra encore une fois la main, comme à son ordinaire, aimablement,

mais sans trop d’expansion. Ce fut assez cependant pour me donner

quelques remords.

Au moment où il sortait de la salle d’entrée,--je le suivais du

regard,--je le vis se croiser avec Bertha, qui entrait. Il s’inclina

devant elle. Elle le salua d’un léger signe de tête. Puis il sortit sans

se retourner. Le cœur me battit. Je crois qu’à cette rencontre, j’avais

eu plus d’émotion qu’eux-mêmes.

Je n’osai aller présenter mes hommages à la jeune femme avant l’arrivée

de Tolberg: c’était par un vague souci de convenance, mais surtout par

timidité. En attendant l’arrivée du jeune comte, je me promenai dans les

salons. La première impression de luxe qui m’avait ébloui en entrant, se

trouvait passablement modifiée quand on examinait en détail ces

fonctionnaires étriqués et ces industriels à la forte encolure. Quant à

l’aristocratie du Bergensland, elle n’était guère plus distinguée dans

la majeure partie de ses échantillons, dont la noblesse était pourtant

de vieille souche. Elle présentait cependant quelques beaux produits,

comme Bertha et le comte de Tolberg. Mais Mme Horf, la femme du

banquier, qui était la fille d’un marchand de bois, avait un visage

extrêmement délicat, des gestes harmonieux, et des attaches très fines.

Et le fils Kiéfer, dont le père avait débuté dans la vie en vendant des

journaux dans les gares, le fils Kiéfer, gagnant du Prix des

Habits-Rouges, au concours hippique, avait la noble dégaine d’un

gentilhomme de race.

Bölmöller se cogna dans moi. Il portait une épée, ce qui me donna le

désir de retirer la mienne. La devanture de son œil droit tombait de

plus en plus, vu sans doute l’heure avancée. Mais son œil gauche

redoublait de lumière. Il s’était fait friser les cheveux, et onduler la

barbe; il avait emprisonné dans des bas de soie des mollets qui

n’étaient pas, semblait-il, de la même dimension. Il se tenait dans les

environs du buffet, qu’il butinait inlassablement, telle une abeille

diligente.

J’eus également la satisfaction de voir le grand écuyer qui s’était

assis dans la salle de jeu, auprès d’une table de whist. On ne savait

toujours pas si ses yeux étaient fermés ou si quelque regard glissait à

travers une mince rainure. Je ne l’avais jamais vu qu’à table; mais je

pus constater que, même en dehors des repas, ses vieilles mâchoires

obstinées continuaient leur lent travail de mastication. Il avait mis

une culotte comme la plupart des invités; mais il n’avait pas cherché à

dissimuler sa noble et invraisemblable maigreur. Et ses longs canons

desséchés ne remplissaient point l’étui pourtant bien étroit de ses bas

de soie blancs. De temps en temps, il passait sur son crâne et sur son

visage sa longue main tremblante, claquait des dents deux ou trois fois,

et recommençait à ruminer.

Comme j’étais en train de regarder les joueurs, quelqu’un me frappa

l’épaule. Je vis, en me retournant, la figure souriante du jeune comte

de Tolberg.

--On vous demande par là-bas.

Puis il m’entraîna doucement jusque dans un salon voisin, où Bertha nous

attendait en compagnie d’une vieille parente. La jeune femme me sourit,

en me voyant, comme à un véritable ami. Quand elle me souriait ainsi,

aucune autre considération n’existait plus. Je crois que j’aurais trahi

Herner, même si j’eusse été uni à lui par des liens de la plus

inextricable reconnaissance.

Bertha vous souriait comme une compagne d’enfance. Il semblait qu’on

l’eût toujours connue... Tolberg ayant pris à son bras la dame âgée et

l’ayant menée pieusement vers le buffet, je restai seul avec l’amie de

mon ami. J’étais heureux, au fond, de penser qu’elle était à un autre.

Rien ne m’obligeait à me faire aimer d’elle. Je pouvais donc l’aimer en

toute sécurité. Je m’abandonnais à la joie d’être séduit. Je l’écoutais

parler, et lui parlais en toute confiance. Elle m’interrogea sur mes

impressions de Schoenburg, et je lui contai avec une sincérité éperdue

et heureuse, comme à un confesseur, tout ce que j’avais éprouvé depuis

mon arrivée dans la ville. Je lui parlai du roi, du premier ministre, en

lui disant, ce qui me soulagea beaucoup, tous les scrupules que j’avais

éprouvés à l’idée que je serais peut-être obligé de trahir mon maître,

même au profit d’un homme que j’aimais beaucoup, comme Henry de Tolberg.

Toute réticence avec elle était impossible. Il me semblait, quand je lui

parlais, que mon âme était de verre, et que rien ne lui eût échappé de

mes plus secrètes intentions.

Elle me dit à son tour toutes ses préoccupations, et elle ne fut jamais

plus charmante que pendant ces confidences. Elle apparaissait le plus

souvent comme une personne très sage, très judicieuse et à d’autres

moments, elle avait dans le regard l’ingénuité d’une petite fille de

douze ans. Elle disait enfantinement: «N’est-ce pas? Je ne pouvais pas

faire autrement?» Elle n’avait jamais l’air sûre d’elle-même. Et

cependant elle ne donnait jamais l’impression qu’elle hésiterait, quand

elle se trouverait en présence de certains devoirs... Je sais très bien

qu’on se fait de belles illusions sur les vertus d’une femme quand on la

voit pour la première fois, et qu’elle est très belle; mais je dois dire

que rien dans la suite n’est venu infirmer cette bonne opinion que

j’avais eue de Bertha.

Quand Tolberg revint, après avoir mis la vieille dans un lieu sûr,--à un

baccara, je crois,--on décida que l’on souperait tous les trois à la

même table. Ce n’était peut-être pas prudent à cause de Herner... Sans

doute il se trouverait quelqu’un, à la suite de cette soirée, pour

mettre le premier ministre au courant de notre intimité. C’était

dangereux pour moi, et pour mon avenir à la Cour de Schoenburg. D’autre

part, en affichant mon amitié avec Tolberg et Bertha, je me mettais en

moins bonne position pour les servir utilement à la Cour. Mais ni l’un

ni l’autre nous ne pûmes écouter les conseils de la prudence, tant nous

étions contents d’être ensemble. Ce qui pouvait nous arriver de pis,

semblait-il, c’eût été de nous quitter.

D’ailleurs, le baron ne sut jamais que j’avais passé la soirée avec son

ennemi, et la femme qu’il aimait. Il paraissait inévitable qu’il

l’apprît; nous fûmes aperçus par plus de cinquante personnes de son

entourage, et il ne sut jamais rien de cette sorte d’escapade. Il est

vrai que les événements graves qui se passèrent les jours suivants

eurent de quoi détourner son attention.

J’étais allé, en entrant, présenter mes hommages à la maîtresse de

maison. Elle m’avait salué avec condescendance, comme on salue un vassal

ignoré. Mais je fus ramené à elle pour une entrevue plus sérieuse par

son mari lui-même, le ministre de l’Intérieur et des Finances. J’ai

honte de dire que cet homme d’État qui suivait un régime très sévère

contre l’embonpoint, passait la soirée à conduire des dames au buffet,

pour s’alimenter lui-même, tout heureux de pouvoir tromper, à la faveur

de cette fête, l’attention de sa femme et de son médecin.

M. Von Müllen arrivait à s’exprimer en français, mais au prix d’efforts

énormes, qui le mettaient littéralement en sueur. Sa femme savait

certaines phrases plus coulantes. Mais je crois, d’après le long sourire

monotone qu’elle avait en vous écoutant, qu’elle ne comprenait

strictement rien de ce qu’on lui répondait. Une longue conversation

était difficile entre nous. J’avais pris le parti de sourire comme elle,

sans rien dire. Mais je ne savais pas comment m’en aller. Une dame passa

en ce moment, qui ne sut jamais pourquoi la ministresse, dans son besoin

de me quitter à tout prix, se précipita sur elle avec tant de bonne

grâce.

On soupait par tables de huit et de quatre couverts; Tolberg, après

s’être assuré une table de quatre, eut l’excellente idée de me procurer

une compagne de souper, qui n’était vraiment gênante pour personne.

C’était une jeune femme de Leipzig, vaguement cousine de Bertha, et qui

ne parlait et ne comprenait que l’allemand. Je pus être galant avec elle

à peu de frais, grâce à quelques épithètes aimables que j’avais apprises

durant les dix stériles années d’allemand que j’avais tirées au collège.

Quand mes souvenirs me faisaient défaut pour distraire la dame

allemande, je me rattrapais en lui mettant le plus de victuailles

possibles sur son assiette.

Nous nous étions attablés dans un salon, qui n’était pas le salon

d’honneur, et où le personnel, composé d’extras, ne gênait pas les

invités; ceux-ci se servaient eux-mêmes de deux ou trois plats froids,

qu’on avait posés et laissés à leur discrétion sur la table.

Cette dame de Leipzig eût été assez jolie, si elle avait eu des sourcils

moins larges et moins épais. Elle mangea beaucoup et but tout le

champagne. «Soyez sage en la reconduisant chez elle», me dit Bertha, en

regardant dans une autre direction, pour n’avoir pas l’air de parler

d’elle. «Son mari, qui est un haut fonctionnaire allemand, n’est presque

jamais chez lui. Je ne crois pas qu’elle tienne beaucoup à lui. Mais je

suis sûre qu’elle ne pense pas à avoir des amants. Elle travaille

constamment à des ouvrages de broderie. Elle ne sait pas ce que c’est de

s’ennuyer, ni de se distraire. Quand elle a fini de broder des taies

d’oreiller, elle commence un chemin de table. Ne la détournez pas de sa

vie tranquille.»

Je me mis à rire, et je protestai de mes intentions pures. Et la vérité

est que je ne songeais pas à mal avant que Bertha ne m’eût parlé de

cela. Mais à partir de ce moment, je me mis à penser qu’il allait

peut-être se passer quelque chose dans la voiture. Et je versai un peu

de champagne à la dame de Leipzig, dont les bonnes joues rouges et les

yeux animés brillaient à l’envi. J’écoutai un peu distraitement ce que

me dirent mes amis, et je commençai à me demander jusqu’à quand durerait

la fête... Je ne savais pas à quel hôtel était descendue cette dame.

Peut-être était-ce tout près du ministère... J’étais toujours très

distrait quand on se leva après souper. J’écoutai mal le rendez-vous que

me donna Tolberg. Bertha dit en allemand à son amie que j’allais la

reconduire. Puis elle me répéta en français: «Vous allez reconduire ma

cousine à son hôtel.» Je ne pus m’empêcher de rougir et je m’inclinai

respectueusement.

J’allai chercher au vestiaire le manteau de soirée de la dame de Leipzig

et, avec beaucoup de trouble, je l’aidai à passer les manches.

Qu’allait-il arriver? Je préférais ne pas y penser, ne rien prévoir,

attendre tout du hasard. Au cas où l’aventure irait assez loin, ça

deviendrait tout de suite plus compliqué...

Je ne pouvais pas l’emmener au palais, et je n’avais pas de chambre en

ville. J’étais peu familiarisé avec les hôtels du pays. Descendre à son

hôtel avec elle me paraissait assez difficile. Elle y était sans doute

trop connue: c’était compromettant. Le mieux était de se fier au hasard.

Nous trouvâmes à la porte du ministère une de ces calèches de forme

surannée qui font à Schoenburg le service de nos voitures de remise. Je

donnai au cocher l’adresse de Münscher Hof, où la dame me dit qu’elle

habitait; je ne savais pas au juste si c’était loin ou près, et je

n’osai le demander au cocher, avec les quelques mots que je savais de la

langue du pays. Il fallait donc, dans le doute, ne pas perdre de temps,

et mettre tout de suite à profit les instants disponibles. Je pris la

main de ma compagne, et la lui serrai doucement. Puis je m’approchai

d’elle, et je lui dis: «Ich liebe Sie», sans autre préparation; mais ma

connaissance imparfaite de la langue allemande m’interdisait l’art

savant des gradations et des nuances. D’ailleurs cette façon de brusquer

les choses fut assez efficace, et je créai par cette prompte entrée en

matière un trouble que ma délicatesse française, avec ses ménagements

timides, n’aurait pas su provoquer. A la faveur de cette émotion, je

m’approchai plus près encore: ma compagne me rendit mes baisers en

soupirant.

J’avais passé mon bras derrière son dos quand elle se mit à sangloter.

Je voulus lui dire tendrement: Ne pleurez pas!... Mais je ne savais plus

du tout comment on dit; _pleurer_ en allemand. Je me bornai à répéter:

Nein!... Nein!... Elle commença à pleurer si fort que je la lâchai

décidément. Et je ne sus que lui tapoter doucement les mains pour la

calmer, en souhaitant désormais que le Münscher Hôtel fût très près de

là.

La voiture s’arrêta enfin. Il me sembla convenable de prendre cette dame

dans mes bras et de lui baiser les joues avec beaucoup de tendresse et

de ferveur. Puis, je sus lui dire en allemand: «Je viendrai vous voir.»

Je la fis descendre de voiture avec les précautions dont on entoure une

personne très souffrante. J’attendis quelques instants que la porte fût

ouverte. Puis je baisai la main de la personne avec tout le tact et

toute la galanterie française.

Comme le cocher me ramenait au palais, je me pris à me demander si cette

crise de larmes était, comme je l’avais pensé, une révolte ou bien

simplement une manifestation nerveuse, qui n’atténuait en rien le

consentement qu’on avait semblé me donner.

Il me fut insupportable de penser que je m’étais trompé, et que ma

réserve discrète, au lieu de toucher cette dame, avait pu lui causer une

certaine déception. Agacé par cette idée, et ne pouvant terminer la

soirée sur cette impression fâcheuse, je donnai un contre-ordre au

cocher, et je me fis conduire à l’hôtel où habitait le chef d’orchestre.

Secrets d'État · 第 12 / 33 题