--Ce comte de Herrenstein, me dit le premier ministre qui m’avait
interrogé d’un ton adroitement aisé et naturel sur mon entrevue avec le
roi, ce comte de Herrenstein est une espèce de misanthrope sans ambition
apparente, qui est très lié avec Sa Majesté. Il est le confident de
certaines affaires sentimentales de sa vie... et d’une liaison que, cela
va sans dire, nous connaissons aussi. C’est une histoire qui remonte à
très loin. Le roi ne vous en parlera pas, même s’il vous accorde sa
confiance amicale comme il a l’air d’en prendre le chemin...
Je n’avais cependant pas trop insisté sur le plaisir que Sa Majesté
semblait avoir eu à me voir. Un secret instinct m’avertissait que cette
amitié du roi pouvait porter ombrage au premier ministre. Mais il savait
à quoi s’en tenir, et le ton simple et dégagé qu’il avait pris pour m’en
parler, ne voulait pas précisément dire qu’il n’attachait à ces marques
d’amitié aucune importance.
--Le roi, même s’il se lie avec vous, ne vous parlera pas de cette
histoire, que jadis, dans le feu de sa passion, il a racontée au comte
de Herrenstein. Il ne vous en dira rien, non par manque de confiance
mais parce que maintenant ce n’est plus qu’un devoir douloureux dont il
ne peut plus parler avec joie.
«Il a aimé pendant plusieurs années une femme attachée à lui. Cette
femme a vieilli... Mais le roi est bon: il ne peut pas supporter de voir
souffrir les gens. Il est beaucoup plus à elle maintenant qu’à l’époque
où elle était séduisante.
«Von Hölen, mon prédécesseur, qui était un peu mon maître (quoique je
sois peut-être moins dur que lui), me disait qu’il ne fallait pas faire
attention à des souffrances isolées. Il me disait qu’il y en avait
beaucoup sur la terre. Il disait encore qu’un homme d’État ne devait
jamais regarder autour de lui, trop près de lui... Von Hölen est mort
pauvre et détesté. Il avait une dureté inflexible. Il a refusé des
grâces qu’un Torquemada eût accordées. Le jour de sa mort, des habitants
de Schoenburg n’ont pas eu honte d’illuminer leurs maisons.
«Or, il laissait le royaume plus prospère que jamais, deux fois plus
riche qu’à la mort de son prédécesseur, le sage et indulgent Berzach.
«Au fond, continua M. de Herner, il est assez bon pour le roi qu’il ait
eu cette histoire dans sa vie. Il a été beaucoup mieux préservé des
aventures par la douce et puissante influence de cette femme, qu’il n’en
eût été détourné par le souci de la majesté royale. Il n’y a aucune pose
dans sa vie, ni la moindre affectation de fantaisie. C’est simplement un
esprit libre. Or, un esprit libre, qui agit simplement, s’expose à
commettre mille folies...
«Analysez-moi donc ce paquet de journaux. Il n’y a rien d’important ces
temps-ci. Mais ce sera pour vous comme un exercice, qui vous servira à
vous constituer pour l’avenir une méthode de travail rapide. Dans ces
derniers mois, comme je n’avais personne, j’avais eu recours à cet
imbécile de Bölmöller. Vous n’avez aucune idée de ce qu’il m’a livré!
C’était un fatras, une confusion abominable. Des nouvelles sans intérêt
étaient _résumées_ en un texte deux fois plus long que le texte
français.
«Je vous ai fait allouer huit cents francs par mois, ajouta M. de
Herner. C’est un peu plus que ce qu’on a dû vous dire à Paris. Mais nous
ne vous connaissions pas. Et, d’autre part, j’ai pensé qu’il ne vous
serait pas toujours agréable de prendre vos repas au palais. Venez quand
il vous plaira à la table de l’intendant, où votre couvert sera toujours
mis. Mais ne vous privez pas du plaisir d’aller déjeuner ou dîner en
ville. Je ne suis d’ailleurs pas fâché que vous vous mêliez un peu à la
vie de Schoenburg. Vous êtes un homme discret. Je sais que rien de ce
qui se passe au palais devant vous ne sera divulgué dans la ville. Mais
il n’est pas mauvais que l’état d’esprit de la capitale soit pénétré par
quelqu’un du palais.»
Je remerciai le baron de Herner, comme je remercie les gens, en
balbutiant quelques paroles indécises. (Mais je sais aussi que ce genre
de confusion, que je n’affecte pas, que j’utilise peut-être, est aussi
apprécié que quelques phrases correctes et clichées.)
J’étais assez content que cette latitude me fût laissée d’aller prendre
mes repas à droite et à gauche: évidemment je me plairais mieux à la
table de l’intendant, du moment que l’on ne m’obligeait pas à y figurer.
Sans parler de la petite économie qui en résulterait pour moi. (Depuis
que j’étais un monsieur «à son aise», je me sentais devenir un peu plus
regardant.)
La veille, en revenant de chez le roi, j’avais dîné au palais. Je
m’étais présenté à sept heures dans la salle à manger de l’intendance,
encore vêtu, par paresse de me déshabiller, de la redingote neuve,
endossée pour aller chez le roi. J’étais prêt à m’excuser d’être venu en
tenue cérémonieuse... Mais je vis que tout le monde était en habit, et
je dus m’excuser de n’avoir pas eu le temps de me mettre en toilette de
soirée.
Bien que le roi ne fût pas au palais et qu’en son absence aucun
protocole n’ordonnât le frac, ces gentilshommes de chambre, et officiers
du palais, par goût de l’étiquette, persistaient à revêtir leur habit de
demi-gala.
Il y avait là l’intendant qui portait encore plusieurs titres surannés,
tels que «grand officier de bouche», un très haut vieillard incapable,
que secondait, heureusement pour lui, son épouse, Hedwige de
Brahmhausen, une grande femme aux cheveux très blancs, dont l’air de
race était un peu trop classique, et qui se montrait d’une âpreté sans
exemples avec les fournisseurs.
Le grand écuyer était célibataire. C’était un homme de quatre-vingt-deux
ans, long plutôt que haut, car une définitive courbature l’empêchait de
se redresser de toute sa taille. Il était arrivé à cette époque
critique, où un vieil homme, jadis blond, cesse de se teindre, de sorte
que pour exprimer la couleur de sa moustache, de ses favoris et de ses
longs cheveux du front qui arrivaient de très loin par derrière, il
était bon d’attendre patiemment que cette sorte de mue eût cessé.
Comme il avait la vue très basse, il ne montait plus à cheval, mais
c’était toujours lui qui examinait les chevaux qu’on amenait aux écuries
du roi, lui qui jugeait de leur silhouette en leur caressant la tête, en
leur tâtant le garrot et la croupe, et qui s’assurait, en leur palpant
les canons, que leurs membres étaient sains... A table, il mangeait les
yeux fermés, très lentement, sans un instant d’arrêt. Il buvait à tout
petits coups, les lèvres crispées au bord du verre, en sifflant; ce
petit sifflement était le seul bruit qui émanât de lui, car il ne
parlait jamais.
Le chevalier Finck, gentilhomme de chambre et grand majordome du
roi,--je me perdais dans leurs titres,--était un gros garçon blond et
rasé, dont les yeux, tout rapprochés, s’embusquaient derrière un tout
petit binocle sans monture. Il avait l’air d’un principal clerc affairé
et curieux. Il était particulièrement odieux à Sa Majesté, à cause de
ses prévenances excédantes, et du sourire écœurant avec lequel, à partir
d’un certain titre, il écoutait les gens. Aussitôt que le roi était de
retour, on violentait tous les usages pour envoyer ce gentilhomme de
chambre en voyage, investi de n’importe quelle mission.
Le grand écuyer et le chevalier Finck étaient célibataires. Le deuxième
gentilhomme de chambre était marié. Sa femme remplissait je ne sais quel
office auprès de Mme de Brahmhausen. Ce couple qui, avec Bölmöller (et
l’officier qui se trouvait commander le peloton de garde), complétait la
table de l’intendant, semblait chargé d’apporter «la note de jeunesse»
dans cette assemblée de vieilles gens.
Lui, fils d’un député récemment anobli, elle, fille d’un usinier des
environs de Schoenburg, ne se lassaient pas, depuis six mois, de la joie
de manger, et d’habiter au palais royal. Aussi remplissaient-ils en
conscience leur rôle d’oiseaux joyeux, et répondaient-ils avec une
grande bonne humeur, d’ailleurs peu communicative, à toutes les
questions qu’en leur posait.
Personne ne parlait français à cette table, en dehors de Bölmöller, et,
à cet égard, je savais ce qu’il fallait attendre du précepteur. Il ne me
parla pas moins avec volubilité, pour étonner, je crois, les autres, et
j’eus la condescendance d’avoir l’air de le comprendre. Le reste du
temps, je suivis la conversation animée des convives. Je crois,
d’ailleurs, que l’on se rend mieux compte du caractère des gens quand on
n’entend pas ce qu’ils disent, et qu’aucun verbe menteur ne vous induit
à vous tromper sur l’aloi de leur regard et la sincérité de leur
sourire.
Après le dîner, on allait prendre le café dans un petit salon indien.
L’intendant offrait aux fumeurs des cigares où un brin de paille était
piqué. Mme de Brahmhausen allumait, pour son usage personnel, une
cigarette de tabac jaune, fine et démesurément longue. Puis on arrivait
fatalement à conduire au piano la jeune personne, qui exhalait sa gaîté
en une demi-douzaine de valses hongroises. Il y avait longtemps à ce
moment qu’on avait couché le grand écuyer. Enfin on se disait bonsoir,
et l’on rentrait dans ses appartements.
Quand je ne dînais pas au palais, j’allais à ce grand restaurant de la
rue de la Paix, qui m’avait attiré dès le soir de mon arrivée, et qui
s’appelait la Grande-Taverne. Je n’avais toujours pas trouvé la petite
aventure sentimentale,--pas trop gênante et pas trop attachante,--que
j’attendais depuis mon arrivée à Schoenburg. Plus le temps passait, plus
je me sentais disposé à me montrer facile sur le charme et la classe
sociale de la personne inconnue en question.
Je n’avais rencontré en fait de jeune femme que la jeune mariée du
palais. Pas une minute, je ne songeai à troubler l’union du jeune
ménage. Il n’y avait pas de femme chez le premier ministre. Je n’avais
pas revu depuis mon arrivée le comte de Tolberg, et je n’étais pas
pressé de le revoir, parce que je sentais bien que c’était de ce côté-là
que viendraient certaines complications... Je pensais retrouver à la
taverne cet insupportable officier, neveu du ministre, qui m’avait parié
d’une nommée Irma, et qui devait avoir des amies. Mais il était en
permission, et s’était en allé pour quelques jours à la campagne. Ces
considérations me déterminèrent à choisir une table à la taverne, dans
les environs de l’orchestre des dames. Quelques-unes étaient encore
jeunes, et possédaient quelques charmes, abstraction faite, bien
entendu, de leurs blonds cheveux, qu’il valait mieux ne pas faire entrer
en ligne de compte dans la liste de leurs attraits naturels.
Après trois soirs de patience, je fis la connaissance de la plus
agréable de ces dames, qui se trouvait être le chef d’orchestre
elle-même.
C’était une dame belge de trente-deux ans, qui avait beaucoup voyagé,
qui avait donné des leçons de piano, des leçons de français et fait
travailler des animaux dans les music-halls. Elle avait un bel
engagement pour diriger un orchestre dans une exposition d’appareils
agricoles. Elle allait quitter Schoenburg le mois d’après; ce qui me
décida à faire avec elle plus ample connaissance.