VII

Le lendemain, à dix heures, je montai en voiture, dans un landau

découvert, à côté du premier ministre. Nous allions voir le roi.

J’avais endossé cette fois la redingote officielle. Le baron de Herner

était dans le même costume. Je constatai avec un certain plaisir que mon

haut-de-forme, dont c’était d’ailleurs la première sortie, était plus

brillant que le sien.

J’étais un peu surpris de l’abandon avec lequel me parlait le premier

ministre. Il faut croire que j’inspirais vraiment de la confiance aux

gens. Le comte de Tolberg m’avait parlé avec la même liberté. Le hasard

m’avait amené à être le confident de ces deux ennemis. Comment tout cela

allait-il tourner? Pour le moment, je m’abandonnais à une quiétude

paresseuse. Le jour où un conflit se produirait, il serait peut-être

temps de s’en préoccuper. En prévision de complications, qui

n’arriveraient peut-être jamais, je n’allais pas gêner, par un air de

trop grande réserve, l’expansion dont ce grand personnage voulait bien

me favoriser...

Le landau traversa la ville, en passant sous une vieille tour qui

commandait une des entrées. C’était par là qu’avaient pénétré dans la

ville, à je ne sais plus quelle époque, des soldats étrangers de je ne

sais quelle nation... Toujours est-il qu’on s’était battu dans le

faubourg, qu’il était mort un grand nombre d’hommes, et que les cloches,

comme dans toutes les histoires de ce genre, n’avaient cessé de sonner.

La campagne était très paisible, coupée de canaux et de longues allées

d’arbres. De temps en temps, nous croisions un bicycliste obstiné, ou un

grand tombereau attelé de quatre bœufs, ou une voiture de maraîchers,

que traînaient trois chiens agiles. Le premier ministre me parlait du

roi et se réjouissait qu’il fût bien portant. Si, par malheur, il lui

arrivait un accident, le royaume passerait entre les mains de sa

belle-sœur, la femme de son frère défunt, qui gouvernerait au nom de son

fils aîné âgé pour l’instant de quatorze ans. Et cette princesse, qui

venait des États de l’Allemagne, amènerait avec elle toute une séquelle

de gens de son pays... Le baron de Herner me surprenait. Il dérangeait

fortement la conception que je m’étais faite des hommes d’État, que je

me représentais comme des personnages mystérieux et fermés, évitant

d’employer un langage simple et net pour parler des affaires publiques.

Celui-ci n’y allait pas par quatre chemins et me donnait carrément son

avis sur les hommes et sur les choses...

En sortant d’une allée d’arbres, j’aperçus tout à coup, sur une sorte de

monticule de verdure, un château d’architecture antique, mais qui était

un château reconstitué ainsi qu’en témoignait la blancheur de sa pierre.

C’était la résidence d’été. Je sentais toujours en moi beaucoup de

curiosité, mais aucune émotion: j’avais désormais ma petite habitude des

grands de ce monde. C’est curieux comme on prend vite pied dans les

grandeurs.

Nous étions entrés dans une cour d’honneur et nous allions gravir le

perron qui conduisait au salon de réception quand nous entendîmes un:

Hep! qui n’avait rien de protocolaire. C’était le roi qui nous appelait

d’une des salles du rez-de-chaussée, où il faisait de la photographie.

Je reconnus le visage du monarque, dont j’avais vu plusieurs portraits.

Il nous invita d’un geste à entrer dans son atelier. Il était vêtu d’une

culotte de drap beige, de molletières de cuir fauve et d’une chemise de

soie écrue, dont les manches étaient relevées jusqu’au coude. Sans la

moindre formule de bienvenue et en s’adressant à moi, comme s’il me

connaissait depuis longtemps, il nous montra des épreuves qu’il venait

de terminer, dont l’une représentait un coin de forêt, et l’autre un

cheval en liberté, en train de bondir dans un pré. Moi, je regardais ces

épreuves avec une attention exagérée: mais je ne pensais qu’à examiner

Charles XVI, qui m’apparaissait comme un bon garçon enjoué.

Je crois que je n’aurais vu en lui rien d’autre si l’opinion favorable

que m’avait exprimée sur son compte le jeune Tolberg ne m’avait prévenu

en sa faveur. Il y avait chez ce gros homme beaucoup plus de philosophie

que d’insouciance, ou plutôt c’était une insouciance naturelle

qu’encourageaient sa volonté et sa raison. Il pensait qu’il ne fallait

pas agir au delà du nécessaire, qu’il fallait plutôt surveiller les

événements que les provoquer. Il s’occupait des affaires de l’État juste

assez pour ne pas les négliger.

D’ailleurs il avait trouvé chez Herner une activité très précieuse, du

moment qu’il était là pour la réfréner.

Je ne sais pas s’il s’était fait toutes ces réflexions et s’il s’était

volontairement conformé à cette philosophie. Il me semble plutôt qu’il

l’avait instinctivement adoptée...

Je n’ai jamais vu un homme capable d’un travail aussi extraordinaire et

aussi rapide. Il lui est arrivé dans certains moments, où il y avait

intérêt à se renseigner rapidement sur la situation, de faire avec moi

l’analyse dont j’étais chargé et il me laissait littéralement en route,

moi qui ai pourtant le travail facile. Et cet homme, merveilleusement

doué pour accomplir en deux journées un travail surhumain, était capable

également de rester des mois entiers dans l’inaction, à vivre une vie

presque animale, sans songer à rien et sans avoir le moindre remords de

sa paresse.

Il baissa sans façon ses manches sur ses poignets, remit tout seul une

veste de chasse qu’il avait posée sur une table. Herner, qui connaissait

ses habitudes, ne fit aucun mouvement pour l’aider à l’endosser. Puis

nous sortîmes tous les trois dans la cour. Il me regarda un instant, me

demanda comment je trouvais Schoenburg. Puis il s’éloigna avec son

ministre pour causer des affaires courantes. Je les regardais marcher

l’un à côté de l’autre. La marche du roi n’avait rien de vulgaire ni de

majestueux. On l’eût pris pour un propriétaire de campagne qui parlait

affaire avec un notaire de la ville. Mais le propriétaire et le notaire

«dégottaient» assez bien. Et tout à coup, au moment de prendre congé

après que cet homme en veston eut tendu la main à cet homme en

redingote, il y eut dans la simple différence des saluts, le salut

profond de celui-ci et une inclinaison de tête de celui-là, il y eut

quelque chose de barbare et d’antique, une subite inégalité, que leur

promenade côte à côte de tout à l’heure rendait étrange et inconcevable.

Je restai donc seul avec cet homme, mon semblable d’aspect, et qui se

trouvait, en vertu de certaines conventions, un être surnaturel. Il

passa familièrement sous le mien son bras symbolique et m’entraîna vers

la salle à manger.

Ce fut pour moi une après-midi admirable, une de ces journées où l’on

fait feu des quatre pieds pour éblouir quelqu’un, avec l’angoisse de

tout gâter soudain par une parole inférieure. C’est une conquête que

l’on veut faire par des moyens loyaux et sans tricherie, pour avoir une

sorte de contrôle de sa propre valeur.

J’étais obligé, de temps en temps, de me répéter, pour ne pas l’oublier,

qu’il était un roi.

Il avait lu plusieurs de mes livres de prédilection: mais il y en avait

quelques-uns qu’il ne connaissait pas encore. Je pus lui en parler. Et

quand je lui récitai certains des passages que j’aimais, nous éprouvâmes

de ces émotions communes qui vous rapprochait tant.

J’étais très exalté et un peu inquiet. Je me disais que ce roi qui

s’ennuyait et qui paraissait se plaire en ma compagnie, me garderait

peut-être auprès de lui. Or c’était un compagnon un peu fatigant, à

cause des frais continuels qu’il fallait faire. J’avais peur de ne pas

pouvoir me soutenir et de lui plaire moins.

Après déjeuner, nous étions allés nous promener dans un jardin inculte,

dont le roi aimait beaucoup la sauvagerie, soigneusement entretenue par

un habile jardinier. Nous y passâmes près de trois heures à dire des

vers et à raconter des histoires héroïques. Quand nous rentrâmes dans la

maison, je vis qu’un petit tonneau de promenade était attelé dans la

cour.

--Je vais vous reconduire jusqu’aux portes de la ville, me dit Charles

XVI. Je n’entre pas à Schoenburg dans un tel équipage.

Comme nous allions monter en voiture, un homme d’une quarantaine

d’années, très distingué d’allures, entra dans la cour. Le roi alla à

lui avec empressement, et lui serra la main avec une vive amitié. Ils se

dirent quelques mots, et revinrent lentement vers la voiture. Le roi

était tout songeur... Il me présenta à son ami qu’il me nomma: le comte

de Herrenstein, lui dit: «A tout à l’heure», et monta en voiture avec

moi.

Il ne me disait rien. Je ne savais si je devais me taire, ou s’il

fallait lui parler. Je lui fis remarquer que le paysage ressemblait bien

au cadre d’un roman dont nous avions évoqué certains passages. Il

approuva avec un peu trop de précipitation pour un homme qui s’intéresse

vraiment à ce qu’on lui dit.

Quand nous arrivâmes à une centaine de pas de la vieille porte de ville,

le roi arrêta la voiture et me dit qu’il me ferait chercher un de ces

jours prochains. Je le suivis un instant du regard; puis je vis qu’au

lieu de rentrer au château, il quittait la grande route, et prenait un

petit chemin sur la gauche. Où allait-il?... Alors, quoi? Charles XVI me

faisait déjà des cachotteries?

Secrets d'État · 第 10 / 33 题