Le lendemain, à dix heures, je montai en voiture, dans un landau
découvert, à côté du premier ministre. Nous allions voir le roi.
J’avais endossé cette fois la redingote officielle. Le baron de Herner
était dans le même costume. Je constatai avec un certain plaisir que mon
haut-de-forme, dont c’était d’ailleurs la première sortie, était plus
brillant que le sien.
J’étais un peu surpris de l’abandon avec lequel me parlait le premier
ministre. Il faut croire que j’inspirais vraiment de la confiance aux
gens. Le comte de Tolberg m’avait parlé avec la même liberté. Le hasard
m’avait amené à être le confident de ces deux ennemis. Comment tout cela
allait-il tourner? Pour le moment, je m’abandonnais à une quiétude
paresseuse. Le jour où un conflit se produirait, il serait peut-être
temps de s’en préoccuper. En prévision de complications, qui
n’arriveraient peut-être jamais, je n’allais pas gêner, par un air de
trop grande réserve, l’expansion dont ce grand personnage voulait bien
me favoriser...
Le landau traversa la ville, en passant sous une vieille tour qui
commandait une des entrées. C’était par là qu’avaient pénétré dans la
ville, à je ne sais plus quelle époque, des soldats étrangers de je ne
sais quelle nation... Toujours est-il qu’on s’était battu dans le
faubourg, qu’il était mort un grand nombre d’hommes, et que les cloches,
comme dans toutes les histoires de ce genre, n’avaient cessé de sonner.
La campagne était très paisible, coupée de canaux et de longues allées
d’arbres. De temps en temps, nous croisions un bicycliste obstiné, ou un
grand tombereau attelé de quatre bœufs, ou une voiture de maraîchers,
que traînaient trois chiens agiles. Le premier ministre me parlait du
roi et se réjouissait qu’il fût bien portant. Si, par malheur, il lui
arrivait un accident, le royaume passerait entre les mains de sa
belle-sœur, la femme de son frère défunt, qui gouvernerait au nom de son
fils aîné âgé pour l’instant de quatorze ans. Et cette princesse, qui
venait des États de l’Allemagne, amènerait avec elle toute une séquelle
de gens de son pays... Le baron de Herner me surprenait. Il dérangeait
fortement la conception que je m’étais faite des hommes d’État, que je
me représentais comme des personnages mystérieux et fermés, évitant
d’employer un langage simple et net pour parler des affaires publiques.
Celui-ci n’y allait pas par quatre chemins et me donnait carrément son
avis sur les hommes et sur les choses...
En sortant d’une allée d’arbres, j’aperçus tout à coup, sur une sorte de
monticule de verdure, un château d’architecture antique, mais qui était
un château reconstitué ainsi qu’en témoignait la blancheur de sa pierre.
C’était la résidence d’été. Je sentais toujours en moi beaucoup de
curiosité, mais aucune émotion: j’avais désormais ma petite habitude des
grands de ce monde. C’est curieux comme on prend vite pied dans les
grandeurs.
Nous étions entrés dans une cour d’honneur et nous allions gravir le
perron qui conduisait au salon de réception quand nous entendîmes un:
Hep! qui n’avait rien de protocolaire. C’était le roi qui nous appelait
d’une des salles du rez-de-chaussée, où il faisait de la photographie.
Je reconnus le visage du monarque, dont j’avais vu plusieurs portraits.
Il nous invita d’un geste à entrer dans son atelier. Il était vêtu d’une
culotte de drap beige, de molletières de cuir fauve et d’une chemise de
soie écrue, dont les manches étaient relevées jusqu’au coude. Sans la
moindre formule de bienvenue et en s’adressant à moi, comme s’il me
connaissait depuis longtemps, il nous montra des épreuves qu’il venait
de terminer, dont l’une représentait un coin de forêt, et l’autre un
cheval en liberté, en train de bondir dans un pré. Moi, je regardais ces
épreuves avec une attention exagérée: mais je ne pensais qu’à examiner
Charles XVI, qui m’apparaissait comme un bon garçon enjoué.
Je crois que je n’aurais vu en lui rien d’autre si l’opinion favorable
que m’avait exprimée sur son compte le jeune Tolberg ne m’avait prévenu
en sa faveur. Il y avait chez ce gros homme beaucoup plus de philosophie
que d’insouciance, ou plutôt c’était une insouciance naturelle
qu’encourageaient sa volonté et sa raison. Il pensait qu’il ne fallait
pas agir au delà du nécessaire, qu’il fallait plutôt surveiller les
événements que les provoquer. Il s’occupait des affaires de l’État juste
assez pour ne pas les négliger.
D’ailleurs il avait trouvé chez Herner une activité très précieuse, du
moment qu’il était là pour la réfréner.
Je ne sais pas s’il s’était fait toutes ces réflexions et s’il s’était
volontairement conformé à cette philosophie. Il me semble plutôt qu’il
l’avait instinctivement adoptée...
Je n’ai jamais vu un homme capable d’un travail aussi extraordinaire et
aussi rapide. Il lui est arrivé dans certains moments, où il y avait
intérêt à se renseigner rapidement sur la situation, de faire avec moi
l’analyse dont j’étais chargé et il me laissait littéralement en route,
moi qui ai pourtant le travail facile. Et cet homme, merveilleusement
doué pour accomplir en deux journées un travail surhumain, était capable
également de rester des mois entiers dans l’inaction, à vivre une vie
presque animale, sans songer à rien et sans avoir le moindre remords de
sa paresse.
Il baissa sans façon ses manches sur ses poignets, remit tout seul une
veste de chasse qu’il avait posée sur une table. Herner, qui connaissait
ses habitudes, ne fit aucun mouvement pour l’aider à l’endosser. Puis
nous sortîmes tous les trois dans la cour. Il me regarda un instant, me
demanda comment je trouvais Schoenburg. Puis il s’éloigna avec son
ministre pour causer des affaires courantes. Je les regardais marcher
l’un à côté de l’autre. La marche du roi n’avait rien de vulgaire ni de
majestueux. On l’eût pris pour un propriétaire de campagne qui parlait
affaire avec un notaire de la ville. Mais le propriétaire et le notaire
«dégottaient» assez bien. Et tout à coup, au moment de prendre congé
après que cet homme en veston eut tendu la main à cet homme en
redingote, il y eut dans la simple différence des saluts, le salut
profond de celui-ci et une inclinaison de tête de celui-là, il y eut
quelque chose de barbare et d’antique, une subite inégalité, que leur
promenade côte à côte de tout à l’heure rendait étrange et inconcevable.
Je restai donc seul avec cet homme, mon semblable d’aspect, et qui se
trouvait, en vertu de certaines conventions, un être surnaturel. Il
passa familièrement sous le mien son bras symbolique et m’entraîna vers
la salle à manger.
Ce fut pour moi une après-midi admirable, une de ces journées où l’on
fait feu des quatre pieds pour éblouir quelqu’un, avec l’angoisse de
tout gâter soudain par une parole inférieure. C’est une conquête que
l’on veut faire par des moyens loyaux et sans tricherie, pour avoir une
sorte de contrôle de sa propre valeur.
J’étais obligé, de temps en temps, de me répéter, pour ne pas l’oublier,
qu’il était un roi.
Il avait lu plusieurs de mes livres de prédilection: mais il y en avait
quelques-uns qu’il ne connaissait pas encore. Je pus lui en parler. Et
quand je lui récitai certains des passages que j’aimais, nous éprouvâmes
de ces émotions communes qui vous rapprochait tant.
J’étais très exalté et un peu inquiet. Je me disais que ce roi qui
s’ennuyait et qui paraissait se plaire en ma compagnie, me garderait
peut-être auprès de lui. Or c’était un compagnon un peu fatigant, à
cause des frais continuels qu’il fallait faire. J’avais peur de ne pas
pouvoir me soutenir et de lui plaire moins.
Après déjeuner, nous étions allés nous promener dans un jardin inculte,
dont le roi aimait beaucoup la sauvagerie, soigneusement entretenue par
un habile jardinier. Nous y passâmes près de trois heures à dire des
vers et à raconter des histoires héroïques. Quand nous rentrâmes dans la
maison, je vis qu’un petit tonneau de promenade était attelé dans la
cour.
--Je vais vous reconduire jusqu’aux portes de la ville, me dit Charles
XVI. Je n’entre pas à Schoenburg dans un tel équipage.
Comme nous allions monter en voiture, un homme d’une quarantaine
d’années, très distingué d’allures, entra dans la cour. Le roi alla à
lui avec empressement, et lui serra la main avec une vive amitié. Ils se
dirent quelques mots, et revinrent lentement vers la voiture. Le roi
était tout songeur... Il me présenta à son ami qu’il me nomma: le comte
de Herrenstein, lui dit: «A tout à l’heure», et monta en voiture avec
moi.
Il ne me disait rien. Je ne savais si je devais me taire, ou s’il
fallait lui parler. Je lui fis remarquer que le paysage ressemblait bien
au cadre d’un roman dont nous avions évoqué certains passages. Il
approuva avec un peu trop de précipitation pour un homme qui s’intéresse
vraiment à ce qu’on lui dit.
Quand nous arrivâmes à une centaine de pas de la vieille porte de ville,
le roi arrêta la voiture et me dit qu’il me ferait chercher un de ces
jours prochains. Je le suivis un instant du regard; puis je vis qu’au
lieu de rentrer au château, il quittait la grande route, et prenait un
petit chemin sur la gauche. Où allait-il?... Alors, quoi? Charles XVI me
faisait déjà des cachotteries?