Pour aller chez le premier ministre, ainsi que le suisse me l’expliqua,
il fallait sortir du palais par le jardin, et suivre un petit canal
bordé d’arbres. Le jardin du palais, avec ses grandes pelouses
voluptueuses, ses arbres puissants et doux, était plus tiède que les
rues de la ville. Pourtant, le canal, très abrité, donnait la même
impression de climat indulgent et calme. C’était à cet endroit une
ancienne petite rivière, dont on avait régularisé le courant.
De vieilles maisons, d’un côté, descendaient jusque dans l’eau. De
l’autre côté, la berge était plantée d’arbres, et aussi de bancs peints
en vert, qui s’ornaient nécessairement de quelques vieillards bien
décrépits, agrémentés de pipes allemandes. Ils ressemblaient aux vieux
de tous les pays, quand ils sont si âgés qu’ils ne changent plus et
qu’ils ont l’air désormais d’être là pour toujours, jusqu’au moment où
le destin les balaie en passant, avec l’air de ne pas s’en apercevoir.
Sur l’autre rive, on voyait l’intérieur des maisons populaires. Le
couvert était mis dans des salles à manger modestes, et on allait encore
recommencer une soirée. Des ménagères allaient lentement remplir des
seaux. Un petit garçon, plein de conviction, montrait à un autre petit
garçon sa main pleine de billes.
A l’endroit où le canal tourne, m’avait dit le suisse, vous trouverez un
petit pont, que vous traverserez. Puis vous passerez sous une espèce
d’arche. De l’autre côté de cette arche, c’est la rue de la Paix, la
plus belle rue de Schoenburg. La place Neuve, où se trouve l’hôtel privé
du baron de Herner, est à une centaine de pas.
J’avais encore près d’un quart d’heure avant le dîner, et j’en profitai
pour regarder les magasins. Ils étaient très luxueux, et les vitrines
regorgeaient d’objets en cuir et en nickel. Je vis, comme à Bruxelles,
ces marchands de tabac grandioses, qui me donnaient envie de me remettre
à fumer, avec leurs longs cigares odorants rangés, comme les dos de
belles reliures, dans les boîtes enluminées.
Je croisai des officiers, élégants et pleins d’autorité, et je me
souvins avec satisfaction que j’étais «du gouvernement». Je ne fus pas
loin de me dire que ces officiers étaient «mes soldats».
Je vis encore un grand restaurant rempli déjà de dîneurs dont les âmes
s’exaltaient aux airs entraînants que jouait sans relâche un brillant
orchestre, composé d’une douzaine de dames de différents âges, qui
toutes laissaient pendre sur leur dos des cheveux dénoués, de la même
longueur et du même blond.
J’étais amusé par cette ville si brillante et qui s’animait si gaîment
vers le soir. Je regrettais presque d’être obligé d’aller passer la
soirée chez cet hôte de marque, qui m’honorait beaucoup, mais qui
m’obligeait à faire des frais. Je me promis bien de revenir en bon
paresseux jouisseur dans ce restaurant en fête, où m’arriverait
quelqu’une de ces aventures galantes et peu compliquées qu’on espère
toujours en arrivant dans une ville étrangère.
Cependant l’heure était venue. Sans enthousiasme, je gagnai la place
Neuve, et je trouvai bientôt la marque que l’on m’avait indiquée pour
reconnaître l’hôtel du baron: un haut-relief en pierre, au-dessus de la
porte, représentant un jeune guerrier avec des ailes, chevauchant un
cheval cabré... Je me dis même, tout en sonnant à la porte, que j’aurais
peut-être dû m’informer de la personnalité exacte de ce guerrier ailé;
c’était peut-être quelqu’un de très connu dans la mythologie, et qu’il
était de mauvais ton d’ignorer... Quand la porte se fut ouverte, je me
trouvai dans une petite cour assez simple. Une femme à boucles grises
(c’était décidément les boucles d’ordonnance dans ce pays-là), se tenait
sur le pas d’une porte vitrée. Elle me conduisit dans un salon plutôt
sévère, où je trouvai le premier ministre en compagnie de deux invités,
et de sa mère, la baronne de Herner, une dame pas trop âgée. Je reconnus
dans la figure de cette personne comme une épreuve antérieure de la
longue figure du baron, et les mêmes yeux bleus, mais plus durs. Elle
m’adressa en bon français quelques paroles auxquelles, me sembla-t-il,
je répondis d’une façon assez convenable et pas trop embarrassée... Mon
entrée dans le grand monde se faisait d’une façon plus aisée que je
n’aurais cru: ce fut, je crois, grâce à ce petit détail accidentel: en
me dirigeant du côté du salon, j’avais renversé quelque chose--je ne
savais pas trop au juste--qui se trouvait sur une table de
l’antichambre, et je me demandais, pendant les présentations: Est-ce un
bronze? ou est-ce un objet plus fragile? Ce qu’il y a de terrible, c’est
que je ne l’ai jamais su, et je me demande encore si ce n’est pas à
cette maladresse qu’il fallait attribuer la froideur que me témoigna
plus tard, au cours de certaines entrevues, la baronne de Herner.
J’examinais cependant les deux autres invités, un jeune officier aux
yeux fatigués et mielleux,--le neveu du ministre,--et un monsieur qui
était, paraît-il, le poète national du Bergensland. C’était un individu
d’un âge chimérique, entre trente et quatre-vingts ans, sans couleur
indicatrice de cheveux ou de barbe, car, privé même de sourcils, il
n’avait, en fait de poils, que de très longs cils blonds ou blancs. On
n’était pas sûr qu’il eût un grand talent, mais comme c’était le seul
poète bien élevé parmi ceux qui traitaient de sujets nobles, on l’avait,
à tout hasard, décoré de tous les ordres civils, et l’on attendait qu’il
eût terminé un hymne guerrier pour lui décerner tous les ordres
militaires.
Ce poète, vivant seul au milieu de profanes, avait perdu l’habitude de
songer à la poésie. Il ne s’en occupait qu’une fois l’an, au moment de
son poème de circonstance pour la fête du roi, en dehors, bien entendu,
des occasions extraordinaires, telles que visites de souverains
étrangers ou désastres amenant une fête de charité et justifiant une
intervention lyrique.
Ce dîner, de hautes sphères officielles, ressembla beaucoup, pour les
sujets de conversations qui y furent traités, à des dîners de milieux
plus modestes. On y parla de la vitesse des automobiles qui commençaient
à envahir le pays, on m’interrogea naturellement sur Paris que tous les
convives connaissaient pour y être allés au moins une fois.
Le poète parlait assez passablement notre langue, à part un abus du mot
_Monsieur_ qui arrivait après chaque virgule. Il évoqua avec un sourire
attendri ce gai quartier latin où j’avais tiré une vie si pénible, cet
endiablé bal Bullier, où je n’avais jamais mis les pieds, et cet
admirable Collège de France, que je connaissais pour être passé devant.
L’officier, naturellement, parla des petits théâtres, avec des petits
rires sifflants qui se prolongeaient en dehors de toute mesure. Il
raconta des scènes de pièces qui l’avaient réjoui au delà des prévisions
de l’auteur, et nous redit des mots qu’il répéta de telle sorte que je
fus seul à m’en amuser, parce que j’étais le seul à comprendre qu’ils ne
voulaient rien dire.
Le baron de Herner parlait peu. Je remarquai seulement qu’il mangeait
pas mal, mais sans trop faire attention à ce qu’il mangeait. Il ne me
faisait pas l’effet d’un jouisseur. Rien chez lui, d’ailleurs, n’était
luxueux.
Je me dis ce soir-là que si cet homme aimait le pouvoir, c’était sans
doute pour la volupté froide d’être le maître, et non pour en tirer des
avantages matériels et des joies physiques. Il n’y avait pas à craindre
de lui les exactions où se laisse entraîner un débauché, mais il n’avait
pas non plus ces moments de générosité attendrie dont sont capables les
gens qui mangent bien.
Après tout, je ne savais pas si ce haut personnage était vraiment
l’homme que je dis et si certains de ses actes ne sont pas en
contradiction avec la définition de son caractère. Je me suis mis en
garde, depuis pas mal de temps déjà, contre le danger qu’il peut y avoir
à définir les gens trop tôt; car on est amené par la suite à examiner
leurs actes avec le parti pris d’un homme qui a classé, localisé un
sujet, et qui, sous aucun prétexte, ne veut avoir la peine de
recommencer son petit travail.
Quand le dîner fut terminé, nous passâmes au fumoir, où Mme de Herner,
que le cigare ne gênait pas, nous accompagna. Le baron de Herner me prit
à part et se mit à me parler avec assez d’abandon.
Je pensais, non sans satisfaction, que j’avais à ses yeux plus
d’importance que l’officier, et même que le poète national. Il me dit
que je serais attaché à sa personne et à la personne du roi, et que mon
travail consisterait à analyser tous les journaux et autres documents
français qui arrivaient à l’ambassade. Dès le lendemain, nous irions
ensemble voir le roi qui, bien que la saison fût un peu avancée, était
encore à la campagne, dans sa résidence d’été...
J’étais obligé de faire de grands efforts pour ramener mon attention.
Car, tout occupé à me dire: «Le ministre me parle!» j’avais peine à
écouter ce qu’il me disait.
Ce qui l’intéressait le plus dans les journaux français, ce n’était pas
seulement la politique extérieure de la France, mais le mouvement
socialiste... «Nous n’avons pas encore beaucoup de socialistes chez
nous, me dit-il. Nous avons, en revanche, pas mal de réfugiés russes,
qui réussissent à tromper la surveillance de notre police. Ils
complotent contre la famille impériale russe et, pour se faire la main,
contre notre bien-aimé roi. Nous avons surpris l’année dernière des
préparatifs d’attentat. Le hasard est venu en aide à nos policiers, qui
n’auraient certainement rien trouvé sans le secours du ciel.
«Je suis servi par des brutes prétentieuses. Je ne me risque même pas à
leur reprocher leur manque d’initiative... Quand ils s’avisent d’en
avoir, ils sont encore plus dangereux.»
La soirée ne se prolongea pas très tard. Le premier ministre se levait
de très bonne heure. Je sortis avec le poète et le militaire, et nous
allâmes bourgeoisement prendre de la bière, dans ce grand café éclatant
de lumières où l’orchestre de dames continuait à faire rage. Le neveu du
baron se fit apporter du jambon, en disant qu’il mourait de faim, et que
c’était toujours ainsi chaque fois qu’il mangeait chez sa grand’tante.
Je vis bien, aux plaisanteries que le poète national fit à son tour sur
ce sujet, que c’était un thème familier aux invités du premier ministre.
Je leur offris un rire plus timide, plus prudent, juste ce qu’il fallait
pour n’avoir pas l’air de désapprouver leurs sarcasmes.
L’officier nous proposa de nous emmener chez une nommée Irma. Mais le
poète dit qu’il était fatigué. Je sus plus tard qu’il était le
prisonnier d’une gouvernante, une petite femme desséchée, d’une
cinquantaine d’années, dont on retrouvait les longs cheveux pâles dans
maint sonnet du maître...
Quant à moi, je refusai également l’invitation de l’officier. Je ne
voulais pas rentrer trop tard au palais pour le premier soir. Je revins,
accompagné de mes deux nouvelles connaissances, jusqu’à ma royale
demeure. Le chemin était un peu plus long qu’en venant, parce qu’à cette
heure tardive, je ne pouvais pas rentrer par le fond du jardin. Le
poète, en suivant ma route, ne se détournait pas trop de son chemin.
Quant à l’officier désœuvré qui ne pouvait pas se résoudre à aller se
coucher, c’était la providence des gens qui ont peur de rentrer seuls le
soir. C’est en cette considération qu’on le tolérait l’après-midi, à des
heures plus claires de la journée, où sa présence n’avait pas cette
utilité tutélaire.
Les portiers des palais royaux dorment aussi lourdement que ceux de la
rue Saint-Jacques, où jadis, les yeux vers le prochain angle de rues, il
m’était arrivé souvent de me livrer à des constatations indignées sur la
profondeur spéciale du «premier sommeil»...
A Schoenburg, au moins, j’avais pour me rassurer le factionnaire de
garde, qui donnait des coups de crosse dans la porte, pendant que je
tirais sans espoir une sonnette argentine, trop faible pour troubler le
doux sommeil du concierge, capable seulement de compléter d’un léger
bruit de clochettes un songe de verdure et de bergerie.
Quand la porte, enfin condescendante, s’entre-bâilla, je pus me mettre
en campagne, au travers de la cour obscure, avec d’innombrables relais
d’allumettes. Grâce à cette course au flambeau à rebours (où c’est le
porteur qui change de torche, et non la torche de porteur), j’arrivai
jusqu’à ma chambre, en essayant de faire le moins de bruit possible pour
mon premier soir, bien qu’en somme j’eusse une excuse, puisque je venais
de chez le premier ministre: c’était un service commandé.
Je pénétrai avec un peu d’angoisse dans ma grande chambre sombre. Je fis
le tour du grand lit à baldaquin, qui s’entourait de rideaux sinistres.
Je les secouai au passage pour faire tomber les guerriers armés. Il y
avait dans les recoins du plafond des ombres qui étaient peut-être des
trous, et où devaient nicher des araignées énormes et venimeuses. Je
constatai avec plaisir que les draps étaient en vieille toile très
douce. La servante âgée m’avait mis sur ma table une Bible, qui, avec sa
reliure de maroquin, me parut mieux faire que le marbre de la cheminée
pour supporter ma montre. Il y avait un sucrier, et de l’eau dans la
carafe. Mais était-ce de l’eau filtrée?