Il y avait près d’un jour que nous étions en route, et nous approchions
de Schoenburg. Mon compagnon et moi, nous avions passé des heures
charmantes... Mais à mesure que le train nous rapprochait de Bertha, je
sentais le comte plus distrait.
J’étais un peu ébloui par tout ce qu’il me racontait au sujet de
l’emploi que j’allais occuper à la Cour, et ce qui m’étonnait dans cette
fortune subite, c’était d’avoir été choisi, moi, un inconnu, pour une
fonction qui pouvait devenir très importante. J’allais jusqu’à me
demander si c’était bien là un effet unique du hasard, et si je n’avais
pas été appelé à ce poste pour une raison secrète. N’y avait-il pas
quelque mystère dans ma naissance, une aventure romanesque? Mais aussi
loin que je pouvais remonter dans ma famille, on n’avait jamais connu,
chez ces paisibles marchands de Mâcon, de landgraves, de ducs ou
d’archiducs en voyage.
Le comte de Tolberg m’expliqua pourquoi ces gens du Bergensland avaient
fait choix d’un étranger pour tenir l’emploi qui m’était destiné; c’est
parce qu’ils savent bien qu’un homme qui n’était pas de chez eux ne
pourrait jamais parvenir, quelle que fût son influence, aux plus hautes
fonctions officielles.
--D’ailleurs, ajouta-t-il il y a peu de personnes là-bas, en dehors du
roi, du premier ministre, de l’ambassadeur et de moi, qui sachent très
bien le français. Moi, je n’ai pas comme vous l’avantage d’être _barré_
d’avance pour les situations élevées. Si grand que devienne votre
pouvoir,--et il deviendra grand, j’en suis sûr,--vous ne serez jamais
qu’un fonctionnaire sans titre.
Cependant, nous arrivions à une gare qui se trouvait à une demi-heure de
Schoenburg, et nous aperçûmes sur le quai une grande jeune femme brune.
Tolberg tressaillit en l’apercevant. Elle le regardait avec un visage
faible, comme exsangue... Ses lèvres tremblaient; c’était une expression
si violente qu’on ne savait si elle était de joie ou de douleur.
Il sauta sur le quai, alla lui prendre la main, et l’attira doucement
jusqu’au wagon, enfantinement, comme un petit garçon va chercher une
petite fille. Ils se regardèrent en silence. Au bout d’un instant,
Tolberg me désigna de la main: «Un très bon ami.» On ne prononça aucun
nom; je m’inclinai et je m’éloignai dans le couloir, mais en évitant de
mettre, à les laisser seuls ensemble, une précipitation trop indiscrète.
V
Cependant il était temps de quitter mon ulster et ma casquette de voyage
et de remettre dans ma valise, avant de la boucler, mes livres et mes
journaux.
Quelle émotion à la pensée que dans un instant on va se trouver en
présence d’une grande ville inconnue!... Puis c’est toujours une
déception. La ville nouvelle est pareille à d’autres: ces omnibus, ces
grelots, cet hôtel en face de la gare... Il y a trop peu de temps que
les chemins de fer existent; toutes les gares sont de la même époque;
c’est la même civilisation qui a édifié ces bâtiments, aménagé ce grand
espace vide devant la station. Et ces trottoirs où des employés d’hôtel,
pour se servir de langues diverses, emploient toujours les mêmes
formules de racolage... Ils vous parlent un langage connu ou inconnu
avec la même expression de visage. Les gares les plus étrangères ont le
même costume, un uniforme banal et triste, pour accueillir le voyageur.
Dans le brouhaha de l’arrivée, j’avais perdu de vue le comte de Tolberg.
En passant dans le couloir qui conduit à la sortie, je le vis à deux pas
de moi, et il eut le temps de me dire en souriant:
--N’ayons pas l’air de trop bien nous connaître.
Quant à son amie, à qui il avait parlé de moi, elle me regarda si
gentiment que mon cœur en battit, et que dans un élan intérieur je lui
vouai une de ces affections qui durent la vie entière...
Je remarquai qu’ils s’en allaient chacun de leur côté, et, malgré moi,
je suivais des yeux la jeune femme, pendant qu’elle montait en voiture,
lorsque je m’entendis appeler par mon nom... J’avais devant moi un homme
à barbe grise, de petite taille, qui me regardait de tout son œil
gauche, et d’une partie de son œil droit, sur lequel tombait une
paupière désemparée, comme un de ces stores à l’italienne qui ne
fonctionnent plus.
C’était le précepteur des neveux du roi. On l’avait dépêché à ma
rencontre parce qu’il savait un peu de français. Il parlait notre langue
avec plus d’intrépidité que de bonheur. Il se lançait dans une
conversation française avec une audace que rien ne décourageait; les
obstacles ne le rebutaient pas; il en rencontrait à chaque mot; mais il
en triomphait en remuant le bras, en tapant du pied, à moins qu’il
n’abandonnât résolument sa phrase pour aborder la phrase suivante. A
défaut de vocables exacts, ses gestes étaient si abondants, si
expressifs, qu’on finissait par le comprendre. Mais il valait mieux ne
faire aucune attention aux mots qu’il prononçait et qui, non seulement
ne servaient en rien à l’intelligence du texte, mais encore lui
nuisaient fortement; car il employait constamment des expressions les
unes pour les autres, supprimait les négations, en ajoutait
d’intempestives, et quand il se trouvait dans un encombrement
inextricable, raidissait tous les muscles de son visage, puis s’écriait:
«Voilà!» avec un air de triomphe...
Il me fit monter dans un landau, et je vis tout de suite, au ton qu’il
prit avec le cocher et le valet de pied, qu’il cherchait à se donner à
mes yeux une grande importance. Mais ses desseins n’étaient pas secondés
par les domestiques qui ne lui parlaient pas précisément comme à un
prince du sang.
Dans la voiture, M. Bölmöller, qui n’avait pas été long à me dire son
nom et ses titres, se mit à me parler pêle-mêle, sans nuances, avec des
gestes énormes, de tous les personnages de la Cour. C’était peut-être
parce qu’il savait que je me trouverais en relations avec ces
différentes personnes, et que je pourrais leur répéter à l’occasion tout
le bien qu’il me disait d’elles. Il était assez capable de ces calculs
ingénus. Mais je crois plutôt qu’uniquement occupé de lui-même, il
n’avait aucune opinion précise sur les gens, et qu’il en adoptait au
hasard une quelconque, de préférence favorable, pour ne pas se
compromettre.
Il me parlait depuis cinq minutes à peine, et j’avais déjà renoncé à
l’écouter. Je regardais à travers les vitres du landau la ville que nous
traversions. Le temps était froid et gris. Approchions-nous du palais?
Les chevaux trottaient à bonne allure le long d’un boulevard bordé de
petites maisons basses, qui avaient chacune devant elles un petit
jardin.
En me penchant un peu, j’apercevais au loin une vague place. Était-ce
là? Je ne voulais rien demander à mon voisin. J’aimais mieux en avoir la
surprise.
Oui, c’était certainement ce grand bâtiment carré où je voyais de loin
un soldat en faction. Elle était un peu sévère, cette bâtisse, mais elle
avait une certaine grandeur... J’étais tout de même déçu que ce fût
cela. J’attendais je ne sais pas quoi, mais autre chose...
Cependant, le landau passa devant le palais, sans y entrer. Le
factionnaire, reconnaissant la livrée royale, avait présenté les armes à
tout hasard.
Puis soudain, quelques minutes après, comme je ne m’y attendais plus,
comme j’y avais presque renoncé, nous arrivâmes... Le cocher tourna
brusquement sur une place, entra sans prévenir sous une grande porte, et
traversa la cour pavée du palais royal. La voiture s’arrêta devant un
perron très haut, et qui, bien que les marches fussent basses, devait
être dur à escalader par les grandes chaleurs.
Il n’y avait personne dans le vestibule d’entrée, et j’en eus, malgré
moi, une petite déception. Assurément, je ne pensais pas que le roi et
toute la Cour dussent venir à ma rencontre. Mais personne!... J’avais
ressenti une sorte de vanité inconsciente de tout ce que m’avait dit mon
ami Tolberg, au sujet de l’importance possible de mes fonctions...
Bölmöller, pour faire venir quelqu’un, toussa avec autorité. Mais cet
appel resta sans effet, et si une grande femme âgée fit son apparition
l’instant d’après, ce fut bien, semble-t-il, le résultat d’un hasard.
Cette femme avait des boucles de cheveux gris, comme un vieux portrait,
mais en quantité vraiment anormale. Elle me parla dans la langue du pays
comme si j’allais comprendre d’emblée avec la tranquillité de Bölmöller
lui-même, quand il se lançait dans une conversation française. Bölmöller
me traduisit ses paroles avec sa bonne volonté ordinaire. Puis, de
guerre lasse, ils se dirigèrent, sans insister davantage, vers un petit
escalier, en me faisant signe de les suivre.
Ma chambre était au troisième. Le toit en était mansardé; il était assez
élevé en certaines parties; cette chambre était en somme une grande et
imposante mansarde. On l’avait meublée avec des vieux meubles qui
avaient sans doute une grande valeur; mais je ne m’y connaissais pas.
C’étaient des meubles étrangers, et des vieux meubles, c’est encore plus
étranger que les meubles neufs. Ils ont été mêlés à trop d’existences
inconnues. On avait cardé à neuf le matelas, qui bombait un ventre
énorme. Je pensais que je serais mal couché pendant une ou deux nuits.
Et cela m’attrista. A ce moment, je regrettai ma vie de Paris, médiocre
et à peu près tranquille.
La femme âgée nous avait quittés, et j’avais commencé à faire ma
toilette après avoir ouvert mon petit sac de voyage (ma malle était
restée à la gare). Bölmöller continuait à me parler avec animation. Il
me parlait à propos de tout, de la forme d’une brosse, de l’eau du pays,
qui était très saine. Je ne l’écoutais pas; cependant j’avais pour lui
un petit attachement, un peu de l’affection de Robinson pour Vendredi.
Je sentais bien que je le lâcherais aussitôt que j’aurais trouvé mieux.
Mais, pour le moment, c’était le seul être que je connusse dans ce
palais inconnu.
Je mettais fin à un premier nettoyage hâtif, quand on frappa à la porte.
Un grand domestique, plus dédaigneux encore que le cocher pour la
personnalité de Bölmöller, vint proférer quelques mots que mon
interprète me traduisit d’une façon à peu près claire... Le premier
ministre me faisait demander.
Et, pour la première fois, j’eus un sentiment de crainte, à l’idée que
j’allais comparaître devant quelqu’un, qu’on allait m’interroger, comme
pour un examen, et que peut-être je ne ferais pas l’affaire.
Je suivis le grand domestique. Bölmöller m’accompagna jusqu’au premier
étage. Là, il me serra la main, en me disant: «Je n’entre pas», du ton
d’un homme occupé ailleurs. Il ajouta qu’on se reverrait un peu plus
tard à la table de l’intendant.
Je traversai, précédé du valet de chambre, une salle d’attente, ornée de
grands tableaux fumeux. Puis nous entrâmes dans le cabinet de M. de
Herner. Un homme au visage froid, mais sympathique, se leva d’une table
de travail et me tendit la main. C’était le premier ministre.
Je fus surpris de son air de jeunesse. J’ai su depuis qu’il avait
quarante ans bien passés, mais il paraissait trente-cinq ans à peine. Il
avait une figure un peu longue, une moustache châtain clair, des cheveux
de même couleur un peu crépus. Mais je regardais surtout ses yeux bleus,
nets plutôt que froids, et je vis avec satisfaction que son regard ne me
gênait pas comme certains regards, même d’amis, que j’affronte avec une
certaine gêne.
Il parlait français avec des hésitations que, fort adroitement, il
masquait par des silences, qui semblaient être de songerie ou de
réflexion. Je le regardais pendant qu’il parlait et je me disais que
Tolberg avait peut-être tort, que ce Herner n’était pas le mauvais homme
qu’il semblait dire, et que, quoi qu’il en pensât, le jeune comte se
laissait influencer par ses rancunes dans le jugement qu’il portait sur
le premier ministre. Sans que la sympathie naturelle que j’avais
ressentie si vite pour mon compagnon de voyage diminuât, je commençais à
regretter de lui avoir promis mon aide; cette promesse me donnait déjà
un peu à mes yeux une allure de traître vis-à-vis de ce Herner qui
m’accueillait si bien.
Il me pria de dîner chez lui le soir même. Il me donna l’impression d’un
homme que la satisfaction de commander ne satisfaisait pas complètement,
et qui s’ennuyait; et je fus flatté que ce grand de la terre songeât à
moi pour se distraire.
Je n’avais pas mon habit qui était resté dans ma malle. Mais le baron de
Herner me dit en souriant que le dîner où il me conviait n’avait rien de
protocolaire. Puis il me tendit la main et me dit: «A sept heures.»
Bölmöller, de son côté, m’avait donné rendez-vous à la table de
l’intendant. Où pourrais-je le prévenir?... Je le rencontrai sur le
palier du premier, où il se trouvait comme par hasard. Cette curiosité
me déplut. Je commençais déjà à me détacher de lui. Et je m’en aperçus
moi-même au ton un peu méchant de regret poli que je pris pour lui dire
que je ne dînerais pas le soir en sa compagnie. J’ajoutai, de l’air le
plus naturel du monde, que j’étais invité chez le premier ministre. Il
me répondit, du même air, qu’il n’y avait jamais dîné, qu’il ne savait
pas comme on y mangeait... Lui n’avait jamais mangé qu’à la table du
roi,--assez fréquemment, ajoutait-il, et la chère y était fort
remarquable. Ce petit Bölmöller n’était pas très fin; mais quand il
était piqué par l’envie, il trouvait des répliques assez ingénieuses.
A partir de ce moment, il fut pour moi une manière d’ennemi ou tout au
moins de rival, un rival que je méprisais et dont j’avais honte, mais
que je ne pouvais me retenir d’humilier le plus souvent possible, tout
en me répétant que c’était un être sans importance, dont vraiment je
n’aurais pas dû m’occuper.
Je remontai dans ma chambre. Ma malle était arrivée, et je m’en aperçus
avec une certaine tristesse: car alors, je n’avais plus d’excuse pour
rester en costume de voyage. Il fallait mettre une redingote. Je déteste
m’habiller, et je suis toujours partagé entre la paresse de changer de
vêtements et même de me laver, et un cruel souci de convenance et de
propreté.
En même temps que ma malle, je trouvai le valet de chambre qui m’était
affecté, un suisse de mauvaise mine, qui paraissait plutôt «en dessous»;
la vérité est que je n’ai jamais rien eu à lui reprocher, mais il ne
m’inspirait pas confiance: il semblait animé d’une préoccupation secrète
et ce ne fut qu’au bout de quelques semaines que je la découvris. Deux
ou trois fois des enveloppes de lettres se perdirent; et il me mentait
visiblement quand je l’interrogeais sur leur disparition.
Je m’aperçus un jour que c’était un innocent collectionneur de
timbres-poste...