IV

Il y avait près d’un jour que nous étions en route, et nous approchions

de Schoenburg. Mon compagnon et moi, nous avions passé des heures

charmantes... Mais à mesure que le train nous rapprochait de Bertha, je

sentais le comte plus distrait.

J’étais un peu ébloui par tout ce qu’il me racontait au sujet de

l’emploi que j’allais occuper à la Cour, et ce qui m’étonnait dans cette

fortune subite, c’était d’avoir été choisi, moi, un inconnu, pour une

fonction qui pouvait devenir très importante. J’allais jusqu’à me

demander si c’était bien là un effet unique du hasard, et si je n’avais

pas été appelé à ce poste pour une raison secrète. N’y avait-il pas

quelque mystère dans ma naissance, une aventure romanesque? Mais aussi

loin que je pouvais remonter dans ma famille, on n’avait jamais connu,

chez ces paisibles marchands de Mâcon, de landgraves, de ducs ou

d’archiducs en voyage.

Le comte de Tolberg m’expliqua pourquoi ces gens du Bergensland avaient

fait choix d’un étranger pour tenir l’emploi qui m’était destiné; c’est

parce qu’ils savent bien qu’un homme qui n’était pas de chez eux ne

pourrait jamais parvenir, quelle que fût son influence, aux plus hautes

fonctions officielles.

--D’ailleurs, ajouta-t-il il y a peu de personnes là-bas, en dehors du

roi, du premier ministre, de l’ambassadeur et de moi, qui sachent très

bien le français. Moi, je n’ai pas comme vous l’avantage d’être _barré_

d’avance pour les situations élevées. Si grand que devienne votre

pouvoir,--et il deviendra grand, j’en suis sûr,--vous ne serez jamais

qu’un fonctionnaire sans titre.

Cependant, nous arrivions à une gare qui se trouvait à une demi-heure de

Schoenburg, et nous aperçûmes sur le quai une grande jeune femme brune.

Tolberg tressaillit en l’apercevant. Elle le regardait avec un visage

faible, comme exsangue... Ses lèvres tremblaient; c’était une expression

si violente qu’on ne savait si elle était de joie ou de douleur.

Il sauta sur le quai, alla lui prendre la main, et l’attira doucement

jusqu’au wagon, enfantinement, comme un petit garçon va chercher une

petite fille. Ils se regardèrent en silence. Au bout d’un instant,

Tolberg me désigna de la main: «Un très bon ami.» On ne prononça aucun

nom; je m’inclinai et je m’éloignai dans le couloir, mais en évitant de

mettre, à les laisser seuls ensemble, une précipitation trop indiscrète.

V

Cependant il était temps de quitter mon ulster et ma casquette de voyage

et de remettre dans ma valise, avant de la boucler, mes livres et mes

journaux.

Quelle émotion à la pensée que dans un instant on va se trouver en

présence d’une grande ville inconnue!... Puis c’est toujours une

déception. La ville nouvelle est pareille à d’autres: ces omnibus, ces

grelots, cet hôtel en face de la gare... Il y a trop peu de temps que

les chemins de fer existent; toutes les gares sont de la même époque;

c’est la même civilisation qui a édifié ces bâtiments, aménagé ce grand

espace vide devant la station. Et ces trottoirs où des employés d’hôtel,

pour se servir de langues diverses, emploient toujours les mêmes

formules de racolage... Ils vous parlent un langage connu ou inconnu

avec la même expression de visage. Les gares les plus étrangères ont le

même costume, un uniforme banal et triste, pour accueillir le voyageur.

Dans le brouhaha de l’arrivée, j’avais perdu de vue le comte de Tolberg.

En passant dans le couloir qui conduit à la sortie, je le vis à deux pas

de moi, et il eut le temps de me dire en souriant:

--N’ayons pas l’air de trop bien nous connaître.

Quant à son amie, à qui il avait parlé de moi, elle me regarda si

gentiment que mon cœur en battit, et que dans un élan intérieur je lui

vouai une de ces affections qui durent la vie entière...

Je remarquai qu’ils s’en allaient chacun de leur côté, et, malgré moi,

je suivais des yeux la jeune femme, pendant qu’elle montait en voiture,

lorsque je m’entendis appeler par mon nom... J’avais devant moi un homme

à barbe grise, de petite taille, qui me regardait de tout son œil

gauche, et d’une partie de son œil droit, sur lequel tombait une

paupière désemparée, comme un de ces stores à l’italienne qui ne

fonctionnent plus.

C’était le précepteur des neveux du roi. On l’avait dépêché à ma

rencontre parce qu’il savait un peu de français. Il parlait notre langue

avec plus d’intrépidité que de bonheur. Il se lançait dans une

conversation française avec une audace que rien ne décourageait; les

obstacles ne le rebutaient pas; il en rencontrait à chaque mot; mais il

en triomphait en remuant le bras, en tapant du pied, à moins qu’il

n’abandonnât résolument sa phrase pour aborder la phrase suivante. A

défaut de vocables exacts, ses gestes étaient si abondants, si

expressifs, qu’on finissait par le comprendre. Mais il valait mieux ne

faire aucune attention aux mots qu’il prononçait et qui, non seulement

ne servaient en rien à l’intelligence du texte, mais encore lui

nuisaient fortement; car il employait constamment des expressions les

unes pour les autres, supprimait les négations, en ajoutait

d’intempestives, et quand il se trouvait dans un encombrement

inextricable, raidissait tous les muscles de son visage, puis s’écriait:

«Voilà!» avec un air de triomphe...

Il me fit monter dans un landau, et je vis tout de suite, au ton qu’il

prit avec le cocher et le valet de pied, qu’il cherchait à se donner à

mes yeux une grande importance. Mais ses desseins n’étaient pas secondés

par les domestiques qui ne lui parlaient pas précisément comme à un

prince du sang.

Dans la voiture, M. Bölmöller, qui n’avait pas été long à me dire son

nom et ses titres, se mit à me parler pêle-mêle, sans nuances, avec des

gestes énormes, de tous les personnages de la Cour. C’était peut-être

parce qu’il savait que je me trouverais en relations avec ces

différentes personnes, et que je pourrais leur répéter à l’occasion tout

le bien qu’il me disait d’elles. Il était assez capable de ces calculs

ingénus. Mais je crois plutôt qu’uniquement occupé de lui-même, il

n’avait aucune opinion précise sur les gens, et qu’il en adoptait au

hasard une quelconque, de préférence favorable, pour ne pas se

compromettre.

Il me parlait depuis cinq minutes à peine, et j’avais déjà renoncé à

l’écouter. Je regardais à travers les vitres du landau la ville que nous

traversions. Le temps était froid et gris. Approchions-nous du palais?

Les chevaux trottaient à bonne allure le long d’un boulevard bordé de

petites maisons basses, qui avaient chacune devant elles un petit

jardin.

En me penchant un peu, j’apercevais au loin une vague place. Était-ce

là? Je ne voulais rien demander à mon voisin. J’aimais mieux en avoir la

surprise.

Oui, c’était certainement ce grand bâtiment carré où je voyais de loin

un soldat en faction. Elle était un peu sévère, cette bâtisse, mais elle

avait une certaine grandeur... J’étais tout de même déçu que ce fût

cela. J’attendais je ne sais pas quoi, mais autre chose...

Cependant, le landau passa devant le palais, sans y entrer. Le

factionnaire, reconnaissant la livrée royale, avait présenté les armes à

tout hasard.

Puis soudain, quelques minutes après, comme je ne m’y attendais plus,

comme j’y avais presque renoncé, nous arrivâmes... Le cocher tourna

brusquement sur une place, entra sans prévenir sous une grande porte, et

traversa la cour pavée du palais royal. La voiture s’arrêta devant un

perron très haut, et qui, bien que les marches fussent basses, devait

être dur à escalader par les grandes chaleurs.

Il n’y avait personne dans le vestibule d’entrée, et j’en eus, malgré

moi, une petite déception. Assurément, je ne pensais pas que le roi et

toute la Cour dussent venir à ma rencontre. Mais personne!... J’avais

ressenti une sorte de vanité inconsciente de tout ce que m’avait dit mon

ami Tolberg, au sujet de l’importance possible de mes fonctions...

Bölmöller, pour faire venir quelqu’un, toussa avec autorité. Mais cet

appel resta sans effet, et si une grande femme âgée fit son apparition

l’instant d’après, ce fut bien, semble-t-il, le résultat d’un hasard.

Cette femme avait des boucles de cheveux gris, comme un vieux portrait,

mais en quantité vraiment anormale. Elle me parla dans la langue du pays

comme si j’allais comprendre d’emblée avec la tranquillité de Bölmöller

lui-même, quand il se lançait dans une conversation française. Bölmöller

me traduisit ses paroles avec sa bonne volonté ordinaire. Puis, de

guerre lasse, ils se dirigèrent, sans insister davantage, vers un petit

escalier, en me faisant signe de les suivre.

Ma chambre était au troisième. Le toit en était mansardé; il était assez

élevé en certaines parties; cette chambre était en somme une grande et

imposante mansarde. On l’avait meublée avec des vieux meubles qui

avaient sans doute une grande valeur; mais je ne m’y connaissais pas.

C’étaient des meubles étrangers, et des vieux meubles, c’est encore plus

étranger que les meubles neufs. Ils ont été mêlés à trop d’existences

inconnues. On avait cardé à neuf le matelas, qui bombait un ventre

énorme. Je pensais que je serais mal couché pendant une ou deux nuits.

Et cela m’attrista. A ce moment, je regrettai ma vie de Paris, médiocre

et à peu près tranquille.

La femme âgée nous avait quittés, et j’avais commencé à faire ma

toilette après avoir ouvert mon petit sac de voyage (ma malle était

restée à la gare). Bölmöller continuait à me parler avec animation. Il

me parlait à propos de tout, de la forme d’une brosse, de l’eau du pays,

qui était très saine. Je ne l’écoutais pas; cependant j’avais pour lui

un petit attachement, un peu de l’affection de Robinson pour Vendredi.

Je sentais bien que je le lâcherais aussitôt que j’aurais trouvé mieux.

Mais, pour le moment, c’était le seul être que je connusse dans ce

palais inconnu.

Je mettais fin à un premier nettoyage hâtif, quand on frappa à la porte.

Un grand domestique, plus dédaigneux encore que le cocher pour la

personnalité de Bölmöller, vint proférer quelques mots que mon

interprète me traduisit d’une façon à peu près claire... Le premier

ministre me faisait demander.

Et, pour la première fois, j’eus un sentiment de crainte, à l’idée que

j’allais comparaître devant quelqu’un, qu’on allait m’interroger, comme

pour un examen, et que peut-être je ne ferais pas l’affaire.

Je suivis le grand domestique. Bölmöller m’accompagna jusqu’au premier

étage. Là, il me serra la main, en me disant: «Je n’entre pas», du ton

d’un homme occupé ailleurs. Il ajouta qu’on se reverrait un peu plus

tard à la table de l’intendant.

Je traversai, précédé du valet de chambre, une salle d’attente, ornée de

grands tableaux fumeux. Puis nous entrâmes dans le cabinet de M. de

Herner. Un homme au visage froid, mais sympathique, se leva d’une table

de travail et me tendit la main. C’était le premier ministre.

Je fus surpris de son air de jeunesse. J’ai su depuis qu’il avait

quarante ans bien passés, mais il paraissait trente-cinq ans à peine. Il

avait une figure un peu longue, une moustache châtain clair, des cheveux

de même couleur un peu crépus. Mais je regardais surtout ses yeux bleus,

nets plutôt que froids, et je vis avec satisfaction que son regard ne me

gênait pas comme certains regards, même d’amis, que j’affronte avec une

certaine gêne.

Il parlait français avec des hésitations que, fort adroitement, il

masquait par des silences, qui semblaient être de songerie ou de

réflexion. Je le regardais pendant qu’il parlait et je me disais que

Tolberg avait peut-être tort, que ce Herner n’était pas le mauvais homme

qu’il semblait dire, et que, quoi qu’il en pensât, le jeune comte se

laissait influencer par ses rancunes dans le jugement qu’il portait sur

le premier ministre. Sans que la sympathie naturelle que j’avais

ressentie si vite pour mon compagnon de voyage diminuât, je commençais à

regretter de lui avoir promis mon aide; cette promesse me donnait déjà

un peu à mes yeux une allure de traître vis-à-vis de ce Herner qui

m’accueillait si bien.

Il me pria de dîner chez lui le soir même. Il me donna l’impression d’un

homme que la satisfaction de commander ne satisfaisait pas complètement,

et qui s’ennuyait; et je fus flatté que ce grand de la terre songeât à

moi pour se distraire.

Je n’avais pas mon habit qui était resté dans ma malle. Mais le baron de

Herner me dit en souriant que le dîner où il me conviait n’avait rien de

protocolaire. Puis il me tendit la main et me dit: «A sept heures.»

Bölmöller, de son côté, m’avait donné rendez-vous à la table de

l’intendant. Où pourrais-je le prévenir?... Je le rencontrai sur le

palier du premier, où il se trouvait comme par hasard. Cette curiosité

me déplut. Je commençais déjà à me détacher de lui. Et je m’en aperçus

moi-même au ton un peu méchant de regret poli que je pris pour lui dire

que je ne dînerais pas le soir en sa compagnie. J’ajoutai, de l’air le

plus naturel du monde, que j’étais invité chez le premier ministre. Il

me répondit, du même air, qu’il n’y avait jamais dîné, qu’il ne savait

pas comme on y mangeait... Lui n’avait jamais mangé qu’à la table du

roi,--assez fréquemment, ajoutait-il, et la chère y était fort

remarquable. Ce petit Bölmöller n’était pas très fin; mais quand il

était piqué par l’envie, il trouvait des répliques assez ingénieuses.

A partir de ce moment, il fut pour moi une manière d’ennemi ou tout au

moins de rival, un rival que je méprisais et dont j’avais honte, mais

que je ne pouvais me retenir d’humilier le plus souvent possible, tout

en me répétant que c’était un être sans importance, dont vraiment je

n’aurais pas dû m’occuper.

Je remontai dans ma chambre. Ma malle était arrivée, et je m’en aperçus

avec une certaine tristesse: car alors, je n’avais plus d’excuse pour

rester en costume de voyage. Il fallait mettre une redingote. Je déteste

m’habiller, et je suis toujours partagé entre la paresse de changer de

vêtements et même de me laver, et un cruel souci de convenance et de

propreté.

En même temps que ma malle, je trouvai le valet de chambre qui m’était

affecté, un suisse de mauvaise mine, qui paraissait plutôt «en dessous»;

la vérité est que je n’ai jamais rien eu à lui reprocher, mais il ne

m’inspirait pas confiance: il semblait animé d’une préoccupation secrète

et ce ne fut qu’au bout de quelques semaines que je la découvris. Deux

ou trois fois des enveloppes de lettres se perdirent; et il me mentait

visiblement quand je l’interrogeais sur leur disparition.

Je m’aperçus un jour que c’était un innocent collectionneur de

timbres-poste...

Secrets d'État · 第 8 / 33 题