--Vous allez la voir à la Cour. Il est d’ailleurs probable qu’on vous
dira sur son compte et sur le mien toutes sortes d’histoires... des
choses qui ne sont pas. Il est bien évident que si ces choses étaient,
je vous dirais qu’elles ne sont pas. Je ne viens pas poser ici au galant
homme. Il m’est arrivé d’être au mieux avec une femme et de le dire à
des amis dont j’étais sûr, mais il se trouvait que la dame l’avait
toujours dit avant moi à des amies, car les femmes n’ont aucune
discrétion... Mais si jamais tout ce qu’on dit de moi et de cette
personne arrivait réellement, je crois très sincèrement que je ne le
révélerais pas à mon meilleur ami. Ce n’est pas par galanterie qu’on
tait ces choses-là, c’est par une sorte de pudeur. Le don qu’une femme
fait de soi-même est aux yeux de celui qui l’aime quelque chose de
grave, de digne de respect. Quand c’est une autre personne qui en parle,
cela paraît tout autre chose.
--Si je reviens à Schoenburg continua le jeune comte avec plus d’abandon
encore--car ces confidences nous rapprochaient de plus en plus--si je
reviens, vous pensez que c’est uniquement pour la revoir. Il y a cinq
mois que je ne l’ai vue. Bien entendu, nous nous écrivions tous les
jours.
Quand je vous ai parlé du premier ministre, je vous ai dit d’abord de
lui moins de mal que je n’en pensais, car j’ai tellement de raisons de
le détester que je fais tout mon possible pour le juger avec
bienveillance. D’ailleurs, il ne faut jamais être malveillant, je
considère que la malveillance empêche d’être clairvoyant et que perdre
sa clairvoyance, c’est le plus grand malheur qui puisse arriver à un
homme.
Le comte de Tolberg aimait assez mêler à son langage certains de ces
aphorismes qu’il énonçait avec hésitation, comme si c’étaient des idées
qui lui venaient à l’instant même et qu’il essayait de formuler. Mais je
pensais bien qu’il les avait trouvées déjà depuis longtemps et qu’il ne
les exprimait pas pour la première fois. Il forçait un peu les
transitions pour arriver à placer au bon endroit ces vérités ingénieuses
dont il savait l’intérêt. Il faisait visiblement des frais. Il sortait
en mon honneur toutes les richesses de son esprit. Cet empressement à me
plaire ne pouvait m’être antipathique; il était d’ailleurs assez ingénu
et très gracieux.
--J’ai toutes les raisons, me dit-il, de détester ce Herner. Bertha, la
personne dont je vous parle, a un mari, un malheureux enfermé depuis
quatre ans dans un asile d’aliénés. Elle voudrait divorcer, mais la
chose n’est pas très facile chez nous, surtout pour une personne de
l’entourage du roi. Herner fait tout son possible pour entraver les
projets de mon amie... Je ne crois pas qu’il l’aime, mais il lui a fait
la cour et il verrait un avantage positif à l’épouser. Or, il sait que
si elle divorce, ce sera plutôt moi qu’elle épousera. Il cherche donc
par tous les moyens à m’empêcher de revenir à Schoenburg; auparavant,
tous nos attachés voyageaient et rentraient chez eux à leur guise;
maintenant,--ceci a été fait en mon honneur,--il a voulu les obliger à
demander des congés réguliers. Heureusement qu’avec notre ambassadeur,
il a trouvé à qui parler... Vous l’avez vu à Paris, notre ambassadeur?
--Oui, ce grand garçon qui balance constamment la tête?
--Il a l’air nonchalant, n’est-ce pas? Mais je vous assure qu’il veut
bien ce qu’il veut... Comme il est prince et de famille presque royale,
Herner est obligé de le ménager. Heureusement que l’ambassadeur me
soutient, parce que j’ai dans le premier ministre un ennemi capable de
tout, et terrible, beaucoup trop terrible pour moi. Je ne manque pas de
courage, mais je ne peux en avoir qu’à l’occasion. Je ne suis pas
combatif, je crois que je donnerais très bien une minute d’héroïsme,
mais je ne suis pas un homme à lutter constamment... J’ai l’âme trop
faible... Je ne dis pas cela par veulerie ou par lâcheté. Je me
l’affirme de temps en temps parce que je ne suis pas fâché de m’en
rendre compte, et parce que je sais ainsi mieux ce que je peux attendre
de moi: une force rapide, presque indomptable... mais aucune
opiniâtreté. Je sais que, dans bien des cas, je ne peux pas compter sur
moi: c’est un grand avantage d’être renseigné là-dessus.
--Voulez-vous me permettre de vous dire, bien que ce soit un peu
prétentieux de ma part, que vous aurez un allié là-bas?
--Je vous remercie. Soyez persuadé que ce que vous dites n’a rien de
prétentieux. On vous donnera à Schoenburg un poste de confiance dont
l’importance doit dépendre de la valeur de l’homme qui l’occupera. Vous
pourrez me rendre de grands services... Je les accepterai, si je ne dois
pas gêner ainsi vos intérêts, et si je ne compromets pas votre situation
à la Cour. Je vous remercie donc, et croyez bien que lorsque je vous ai
abordé, je l’ai fait sans arrière-pensée... Ce n’était pas pour
m’assurer un allié...
--Vous n’avez pas besoin de me le dire. Quand je vous connaîtrais depuis
dix ans, je ne saurais pas mieux que maintenant à quel point vos
sentiments sont désintéressés...
Je m’arrêtai. Nous abandonnâmes, d’un accord tacite, ce sujet de
conversation. Il nous semblait que nous nous étions déjà dit pour ce
jour-là suffisamment de choses agréables.