II

Comment tout cela allait-il finir? Je me disais que c’était une aubaine

extraordinaire, mais je ne voulais pas trop y réfléchir: j’avais peur.

J’avais beau être tombé, avant ces événements, à une condition si humble

que tout changement d’existence ne pouvait être qu’avantageux, je me

sentais effrayé par l’aventure, par l’inconnu. J’ai toujours été un

jeune homme tranquille, et si je suis devenu un bohême, ce n’est certes

pas par goût: c’est plutôt parce que ma famille s’était trouvée ruinée

et que j’étais assez paresseux; mes penchants véritables me faisaient

désirer une existence régulière et calme où, très loin devant soi, on

aperçoit une route monotone, mais sûre.

J’avais été élevé dans la peur des tournants et de l’imprévu.

J’étais, depuis quelques heures, installé dans le train. Nous

approchions de la frontière d’Allemagne. Je m’étais levé à diverses

reprises pour regarder le pays que je ne connaissais pas. Ce n’était pas

précisément par curiosité, mais plutôt par un besoin raisonnable,

impérieux et légèrement fatigant, de ne pas laisser perdre un spectacle

nouveau pour moi. Mes yeux s’ingénièrent à admirer ces campagnes et à

leur trouver quelque différence avec d’autres points de vue que déjà, au

cours d’autres voyages, j’avais consciencieusement admirés.

Pendant un petit congé d’inattention que je m’accordais, je vis, en

regardant à mes côtés, un jeune homme qui semblait chercher à me parler.

Il était mince et de haute taille. Ses cheveux blonds pâle, presque

blancs, avaient la même couleur que sa peau, et s’en distinguaient

seulement par leur reflet soyeux. Le jeune monsieur me déclina ses nom,

titre et qualités: Henry, comte de Tolberg, troisième secrétaire

d’ambassade du Bergensland. Il m’avait aperçu à la légation, le matin où

j’y étais allé avec Merck. Il se rendait dans le Bergensland, où il

allait passer de petites vacances.

Le comte de Tolberg parlait le français avec un léger accent, mais de la

façon la plus correcte. Il mit la conversation sur les théâtres de

Paris, particulièrement sur les petits théâtres. Je lui répondis de mon

mieux. Je n’avais été dans aucun de ces endroits depuis plusieurs

années, mais je pouvais néanmoins en parler, d’après ce que j’avais lu

dans les journaux. Puis le jeune comte me donna des détails sur la Cour

du Bergensland. Il me parla du roi. Le roi du Bergensland, d’après le

comte de Tolberg, était un homme fort intelligent et un peu original. Il

se cloîtrait pendant des semaines dans un pavillon de chasse, se

contentant de voir ses ministres de temps à autre. Quelquefois il se

murait pendant des semaines, sans se montrer à une autre personne qu’à

Herner, son «premier».

--Le peuple, ajouta le comte de Tolberg, ne le voit jamais, mais ce

qu’il perd en affection, il le gagne en prestige. C’est un roi

mystérieux. On le vénère, on le craint un peu comme un personnage

légendaire.

Dès qu’il ne parlait plus de Paris et qu’il ne se croyait pas obligé

d’affecter la frivolité française, le jeune comte me paraissait un

esprit bien plus charmant et plus profond.

--Le «premier», ajouta-t-il, le baron de Herner, passe aux yeux de bien

des gens pour le véritable roi, et, au juste, c’est le roi qui fait de

lui tout ce qu’il peut être. Herner a la bride libre, mais on ne la lui

lâche pas. Et on peut très bien lui retirer la faveur royale.

D’ailleurs, Herner sait à quoi s’en tenir sur la haute valeur du roi. Ce

Herner, vous le verrez très souvent. Vous serez en rapport direct avec

lui. Grande puissance intellectuelle, mais peu de charme. Très peu de

ces qualités de sentiments qui rendent une intelligence agréable.

C’était vraiment un peu étonnant de voir ce jeune diplomate, qui me

connaissait depuis une heure, me parler avec autant de liberté des

choses de son pays et s’exprimer aussi franchement sur le compte du

premier ministre, personnage considérable que j’allais approcher et à

qui je pourrais--en savait-il quelque chose?--rapporter ses paroles.

Mais le comte de Tolberg avait très bien compris que je ne le trahirais

pas. Il avait eu en moi une confiance spontanée qui me rapprocha

singulièrement de lui.

--Vos fonctions, me dit-il encore, vous mettront également en rapport

avec deux fidèles de Herner: le ministre de l’Intérieur, Von Müllen, et

le ministre de la Guerre, le général de Fritz. Les trois ministres

semblent tenir entre leurs mains les destinées du Bergensland. Au fond,

c’est le «premier» tout seul qui compte pour quelque chose. Quant au

Parlement, dont la présence donne une allure de monarchie

constitutionnelle à notre gouvernement, il ne fait, dans la réalité

qu’accroître le pouvoir absolu du roi. Le roi semble dirigé par ses

députés et c’est lui qui gouverne par eux. Ce sont ses serviteurs

fidèles. Les députés chez nous sont décorables. On ne se prive donc pas

de les décorer et de les anoblir au fur et à mesure des besoins...

--C’est très curieux, me dit tout à coup le comte de Tolberg, énonçant

tout haut cette remarque que j’avais faite à part moi l’instant

d’auparavant, comment se fait-il que je vous dise tout cela? Tout à

l’heure, j’étais venu à vous simplement pour causer, et à mesure que

vous m’ayez écouté, je vous ai fait des confidences plus intimes et plus

graves. Dès que j’ai senti que vous n’étiez pas le premier venu, je me

suis mis à parler, à parler, et j’ai même trouvé des choses que je

n’avais pour ainsi dire jamais formulées. J’ai eu soudain des visions

sur les gens de «là-bas», qui ne m’étaient jamais apparues aussi

nettement.

Il dit encore, sans me regarder, comme se parlant à lui-même:

--Comme on est reconnaissant à ceux qui vous accroissent ainsi... La

jeune femme que j’aimerais entre toutes serait celle qui m’obligerait,

par son charme, par la façon dont elle m’écouterait, à être toujours

meilleur et toujours plus intelligent que je ne suis.

Au ton attendri du jeune diplomate, je vis bien que la jeune femme qu’il

aimerait entre toutes était peut-être celle qu’il aimait à l’heure

présente. On n’a pas un air charmé et aussi languissant quand on parle

d’une dame au conditionnel.

--J’ai connu... jadis... une femme comme cela, dit-il encore. (Déjà,

dans le besoin de parler de cette amie, il la rapprochait de lui et lui

faisait quitter le monde hypothétique pour ramener tout doucement dans

le passé réel...) Cette personne que j’ai connue, dit-il, avait de ces

beaux yeux qui vous forçaient à la sincérité absolue. Quand ils vous

regardaient, on ne pouvait même pas se mentir à soi-même... Et sa joie!

Et son rire! Quel rire impétueux, généreux!... Je vous semble incohérent

dans mes propos et j’ai l’air de vous dire cela pêle-mêle; mais dans mon

esprit, mes paroles ont un lien... J’ai fermé un instant les yeux; son

visage charmant m’est apparu; je l’ai vue sourire; je l’ai entendue

rire...

... Elle ne riait pas toujours... Pendant qu’elle était grave, son

visage d’un ovale merveilleux avait une douceur asiatique. Il était

comme ces visages de femmes japonaises brodés sur des étoffes

précieuses. Ils ressemblent à de grandes fleurs de soie.

--Pardonnez-moi, lui dis-je, mais ce qui me semble étrange, c’est que

vous puissiez me parler avec autant de plaisir d’un être qui n’est plus,

qui semble avoir disparu de votre vie. Il est étrange que vous ayez si

peu de tristesse en songeant à sa disparition.

Il me regarda.

--Vous avez bien compris, dit-il en souriant, que cet être existait

encore. C’est vraiment un peu tôt pour vous faire des confidences aussi

intimes, mais ma foi, tant pis! j’y arriverai fatalement, et comme j’ai

hâte d’y arriver et que je ne vous ai peut-être abordé que pour cela, je

vais tout de suite vous parler d’elle...

Secrets d'État · 第 6 / 33 题