A Fernand VANDÉREM

--Il y a là ce monsieur qui est venu l’autre jour pour Monsieur, me dit

ma vieille nourrice, qui me tutoie, mais à qui j’ai demandé de me parler

le plus souvent qu’elle peut à la troisième personne. Et elle ajouta:

--Monsieur désire-t-il que je le fasse entrer dans ton cabinet?

--Monsieur, lui dis-je, désire que tu me fiches la paix!

--Bon! dit-elle, puisque tu le prends sur ce ton, Je vais le faire

entrer. Vous vous débrouillerez ensemble.

Je vis donc entrer, pour la deuxième fois, ce petit homme roux, d’âge

incertain, effronté comme un adolescent audacieux, ou décidé comme un

vieil homme d’expérience. Il s’assit en face de moi, s’empara de divers

objets de bureau: presse-papier, tampon-buvard, pot à colle, et, tout en

me parlant, entreprit, en prenant comme soutien l’_Annuaire des

Téléphones_, diverses petites constructions.

--Avez-vous lu les notes que je vous ai apportées la semaine dernière,

et pensez-vous, comme je vous l’ai demandé, pouvoir vous en servir pour

écrire un livre?

--Je les ai lues, lui répondis-je, et je dois dire qu’elles m’ont très

vivement intéressé. Ces notes, n’est-ce pas, vous ont bien été

communiquées par un jeune Français qui réside dans un état d’Allemagne?

--Oui, c’est un de mes camarades du quartier. Il me sait un peu tenace

et se doute très bien que je parviendrai à les placer. Si, avec sa

mollesse naturelle, il s’en occupait lui-même, ces notes risqueraient

fort de rester à jamais inédites. D’ailleurs, les exigences de mon ami

rendent l’affaire très faisable: il ne demande rien. Il lui plairait

seulement que les notes en question fussent coordonnées, mises en ordre

par un écrivain...

--Je suis très flatté d’avoir été choisi par votre ami pour accomplir ce

travail, mais... suis-je bien l’homme désigné? Je vous accorde que dans

cette histoire, la réalité paraît aussi capricieuse que de la

fantaisie,--mais tout de même y a-t-il matière là-dedans à un livre gai?

N’oubliez pas que celui à qui vous vous adressez aujourd’hui a la triste

réputation d’être un écrivain gai...

--Alors, dit le petit homme roux avec une autorité véhémente, parce

qu’on vous a enfermé dans un genre, vous n’en voulez pas sortir? Vous

êtes l’esclave de votre clientèle?

--Non, monsieur, non. Ne croyez pas ça. Les écrivains ne sont pas

esclaves de leur clientèle: ce ne sont pas eux qui la suivent, c’est

elle qui s’attache à leurs pas. Ils peuvent lui faire parcourir beaucoup

de chemin et suivre des routes non tracées, mais à la condition de ne

pas l’essouffler et la troubler par des à-coups brusques, par des bonds

imprévus qui les éloignent un peu trop, elle et lui, l’un de l’autre. Il

faut que, si l’écrivain s’égare un instant, on puisse le retrouver un

peu plus loin: «Ah! le voilà!» Vous voyez qu’il y a une imprudence assez

grave à changer de genre. Or, le livre que vous me demandez d’écrire

désorientera sans doute la petite troupe complaisante de mes fidèles

lecteurs. Il vaudrait mieux, je vous assure, vous adresser à quelqu’un

d’autre...

Mais j’avais affaire à un adversaire extrêmement endurant, et en parlant

trop, en lui donnant trop de raisons, j’engageais le fer avec

imprudence. Un seul bon argument vaut mieux que plusieurs arguments

meilleurs.

Au bout de cinq minutes, le petit homme roux me tenait devant lui, pieds

et poings liés... Le pis fut que, mon consentement acquis, il revint

tous les jours pour exiger que je me misse au travail. Je l’avais en

horreur! Il arriva presque à me faire détester la tâche qu’il

m’imposait.

Alors, pour me débarrasser de lui, j’écrivis un matin délibérément sur

la première page: Chapitre I, et pour ne pas m’ennuyer pendant trois

cents pages, je résolus de m’amuser le plus que je pourrais, et je me

mis à raconter cette histoire, ma foi! avec assez de plaisir...

I

Les événements singuliers que je me propose de relater ici sont à la

vérité trop graves et trop récents pour que je puisse donner des noms

réels aux personnages de cette histoire, et au pays où elle s’est

passée. Je dirai seulement que l’État dont il sera question ici--et que

nous appellerons la principauté de Bergensland--se trouve dans l’Europe

centrale; sa capitale--nommons-la Schoenburg--est une ville très

importante, dont la population dépasse de beaucoup le chiffre de deux

cent mille habitants. Je donne ici un nombre très au-dessous du nombre

réel, afin de ne pas fournir de trop claires indications.

Il est assez curieux que j’aie été amené à occuper dans cette ville une

situation élevée, moi qui avais végété au quartier latin en donnant des

leçons de français à un seul élève, un jeune homme borné et paresseux,

qu’une riche famille de snobs lançait de force dans le journalisme

mondain.

Chaque mois, mon élève me remettait dix louis sur les trois cents francs

que sa mère lui allouait pour ses leçons. Je lui libellais un reçu de

trois cents francs qu’il montrait à sa famille. J’avais commencé, par un

scrupule de conscience un peu hypocrite, par exiger qu’il vînt chez moi

trois ou quatre fois par semaine. Les premiers jours, j’avais essayé

consciencieusement de lui donner une leçon, mais, devant son air

rébarbatif, je pris le parti de lui lire à haute voix de bons auteurs,

de façon à perfectionner son style. Je feignais de ne pas voir qu’il

dormait, et je lisais pour moi, ce qui était assez agréable. Ainsi, je

touchais une faible somme qui m’aidait à vivre, je me perfectionnais

dans l’étude de nos classiques, et mon élève, tout en augmentant sa

pension de cent francs, se reposait de ses nuits de fatigues. Jamais

trois cents francs ne furent mieux employés.

Cependant j’aurais bien voulu trouver un autre emploi pour m’assurer une

existence moins étroite. J’avais toujours avec moi quelque compagne à

qui j’étais attaché par la faiblesse de l’habitude. Cent francs par

mois, ce n’est pas lourd pour un garçon de vingt-six ans qui aime les

femmes, et qui ne veut pas trop être aimé d’elles.

Je prenais mes repas dans un petit restaurant de la rue Saint-Jacques,

où la pension coûtait cinquante francs par mois. La nourriture n’y était

pas très bonne, mais je restais fidèle à cet établissement auquel me

retenait--je dois le dire--un arriéré continuel. J’ai longtemps maudit

cet arriéré... La Providence avait son idée. C’est, en effet, dans ce

restaurant que je fis la connaissance d’un petit tailleur allemand...

Il se nommait Karl Merck, il était de Carlsruhe. Après avoir séjourné

pendant trois ans dans le Bergensland, il était venu s’installer depuis

quelque temps à Paris. J’avais horreur de cet homme, je détestais son

empressement, ses amabilités, d’autant que je ne lui accordais aucune

importance sociale...

Ce fut pourtant ce personnage négligeable qui fut l’aiguilleur de mon

destin, et, de la voie de garage herbue où je végétais, me dirigea sur

la grande ligne où passe le rapide, et qui va loin.

Il avait des relations avec un secrétaire de l’ambassade, chez qui sa

sœur, je crois, était placée comme gouvernante. Le secrétaire, que son

gouvernement avait chargé de chercher un jeune Français pour tenir

là-bas un emploi de confiance, s’était adressé à lui, à tout hasard,

faute sans doute d’avoir des relations suffisantes en dehors du

ministère français des Affaires étrangères, à qui il valait mieux ne

rien demander. On leur aurait envoyé quelqu’un qu’ils auraient été

forcés de garder, même s’ils avaient été mécontents de ses services, ou

s’ils n’avaient pas été tout à fait sûrs de sa loyauté.

J’allai donc un matin en compagnie de Karl Merck à l’ambassade du

Bergensland. Je m’efforçais de n’être pas trop aimable avec le tailleur,

afin de ne pas trop m’apercevoir du contraste de mon attitude actuelle

avec ma froideur passée.

C’était très gênant de marcher dans la rue avec lui, parce qu’il était

extraordinairement petit, et qu’il avait la manie de se mettre toujours

au pas. Je me souviens que, pendant tout ce trajet, je fis mon possible,

sans en avoir l’air, pour contrarier cette manie...

Nous arrivâmes à l’ambassade, et sur un mot que tendit Karl Merck au

domestique, on nous introduisit auprès du secrétaire, qui me fit subir

un petit interrogatoire sur ma famille, et sur mon instruction. Puis il

m’accompagna chez «le patron».

Je me trouvai en présence d’un homme très grand, complètement rasé, qui

ressemblait à un énorme garçonnet. Le secrétaire lui répéta tous les

renseignements sur moi-même que je lui avais fournis. Le grand petit

garçon répétait sans cesse: «Oui, oui», en hochant la tête avec

nonchalance.

--Eh bien! dit-il, d’une voix condescendante et fatiguée, qu’on lui

donne trois. Oui, oui! faites-lui donner trois... Monsieur Humbert, me

dit-il, trois mille francs je vous fais remettre... Ceci, pour les frais

de votre départ... Puis il se leva et alla, sans mot dire, appuyer son

front contre la vitre de la haute croisée.

L’ambassade était installée dans un vieil hôtel du faubourg

Saint-Germain. Les pièces étaient très hautes et très austères. Quand

l’ambassadeur fut resté quelques instants à la fenêtre, il revint,

reprit place derrière son grand bureau, inclina la tête, les yeux

fermés, en faisant la grimace comme quelqu’un qui souffre des dents

pendant son sommeil; puis il me regarda, les yeux brusquement grands

ouverts:

--Cette mission que vous avez n’a pas un caractère secret... Non, non...

mais cependant, bien évidemment, monsieur Humbert, il vaudrait mieux, en

tout cas, ne pas parler à droite et à gauche...

Chaque fois qu’il disait: monsieur Humbert, il aspirait fortement l’_H_,

sans qu’on pût voir si c’était par mépris ou par politesse.

Puis il se mit à échanger quelques mots avec le secrétaire, qui lui

donnait le titre de «prince».

On me remit donc trois mille francs, sur lesquels je voulus laisser

trois cents francs au petit tailleur, mais il n’accepta rien. Je ne sais

pas s’il touchait quelque chose de l’ambassade, je ne le crois pas. Je

suis persuadé qu’il agissait ainsi par pure obligeance. Il aimait rendre

des services aux gens, mais il était d’un physique tellement peu avenant

qu’on ne lui en savait aucun gré.

Il y avait bien longtemps que je n’avais eu à ma disposition une somme

aussi importante. A la vérité, mon chiffre de dettes était presque aussi

élevé. Mais ces dettes criardes, aussitôt que je fus nanti du numéraire,

cessèrent de crier comme par enchantement.

J’écrivis à mes créanciers des lettres posées, par lesquelles je les

remettais paisiblement au semestre suivant pour un acompte. J’allai dans

un grand magasin, où j’achetai du linge, des habits et des chaussures,

afin de faire bonne figure à la Cour. Je trouvai au rayon de costumes

d’homme jusqu’à une culotte courte en drap blanc pour la tenue de gala.

Le secrétaire d’ambassade m’avait bien recommandé ce détail. Et

j’achetai dans un café de la rue de Vaugirard une épée qu’un garçon me

vendit. Il l’avait eue, je crois, d’un étudiant qui lui devait de

l’argent, et il affirmait que c’était la propre épée d’un homme illustre

dont le nom, à vrai dire, tel qu’il le prononçait, était inconnu, mais

pouvait bien être celui, passablement altéré, de M. de Talleyrand.

Le tailleur me confia un petit livre où j’appris quelques rudiments de

la langue de Bergensland, qui ressemblait d’ailleurs beaucoup à

l’allemand.

Après avoir fait mes adieux à ma petite amie actuelle, qui travaillait

dans les modes, et lui avoir remis une certaine somme, pas très

importante d’ailleurs (quatre-vingts francs), je pris le Nord-Express,

où mon voyage était payé.

Secrets d'État · 第 5 / 33 题