--Il y a là ce monsieur qui est venu l’autre jour pour Monsieur, me dit
ma vieille nourrice, qui me tutoie, mais à qui j’ai demandé de me parler
le plus souvent qu’elle peut à la troisième personne. Et elle ajouta:
--Monsieur désire-t-il que je le fasse entrer dans ton cabinet?
--Monsieur, lui dis-je, désire que tu me fiches la paix!
--Bon! dit-elle, puisque tu le prends sur ce ton, Je vais le faire
entrer. Vous vous débrouillerez ensemble.
Je vis donc entrer, pour la deuxième fois, ce petit homme roux, d’âge
incertain, effronté comme un adolescent audacieux, ou décidé comme un
vieil homme d’expérience. Il s’assit en face de moi, s’empara de divers
objets de bureau: presse-papier, tampon-buvard, pot à colle, et, tout en
me parlant, entreprit, en prenant comme soutien l’_Annuaire des
Téléphones_, diverses petites constructions.
--Avez-vous lu les notes que je vous ai apportées la semaine dernière,
et pensez-vous, comme je vous l’ai demandé, pouvoir vous en servir pour
écrire un livre?
--Je les ai lues, lui répondis-je, et je dois dire qu’elles m’ont très
vivement intéressé. Ces notes, n’est-ce pas, vous ont bien été
communiquées par un jeune Français qui réside dans un état d’Allemagne?
--Oui, c’est un de mes camarades du quartier. Il me sait un peu tenace
et se doute très bien que je parviendrai à les placer. Si, avec sa
mollesse naturelle, il s’en occupait lui-même, ces notes risqueraient
fort de rester à jamais inédites. D’ailleurs, les exigences de mon ami
rendent l’affaire très faisable: il ne demande rien. Il lui plairait
seulement que les notes en question fussent coordonnées, mises en ordre
par un écrivain...
--Je suis très flatté d’avoir été choisi par votre ami pour accomplir ce
travail, mais... suis-je bien l’homme désigné? Je vous accorde que dans
cette histoire, la réalité paraît aussi capricieuse que de la
fantaisie,--mais tout de même y a-t-il matière là-dedans à un livre gai?
N’oubliez pas que celui à qui vous vous adressez aujourd’hui a la triste
réputation d’être un écrivain gai...
--Alors, dit le petit homme roux avec une autorité véhémente, parce
qu’on vous a enfermé dans un genre, vous n’en voulez pas sortir? Vous
êtes l’esclave de votre clientèle?
--Non, monsieur, non. Ne croyez pas ça. Les écrivains ne sont pas
esclaves de leur clientèle: ce ne sont pas eux qui la suivent, c’est
elle qui s’attache à leurs pas. Ils peuvent lui faire parcourir beaucoup
de chemin et suivre des routes non tracées, mais à la condition de ne
pas l’essouffler et la troubler par des à-coups brusques, par des bonds
imprévus qui les éloignent un peu trop, elle et lui, l’un de l’autre. Il
faut que, si l’écrivain s’égare un instant, on puisse le retrouver un
peu plus loin: «Ah! le voilà!» Vous voyez qu’il y a une imprudence assez
grave à changer de genre. Or, le livre que vous me demandez d’écrire
désorientera sans doute la petite troupe complaisante de mes fidèles
lecteurs. Il vaudrait mieux, je vous assure, vous adresser à quelqu’un
d’autre...
Mais j’avais affaire à un adversaire extrêmement endurant, et en parlant
trop, en lui donnant trop de raisons, j’engageais le fer avec
imprudence. Un seul bon argument vaut mieux que plusieurs arguments
meilleurs.
Au bout de cinq minutes, le petit homme roux me tenait devant lui, pieds
et poings liés... Le pis fut que, mon consentement acquis, il revint
tous les jours pour exiger que je me misse au travail. Je l’avais en
horreur! Il arriva presque à me faire détester la tâche qu’il
m’imposait.
Alors, pour me débarrasser de lui, j’écrivis un matin délibérément sur
la première page: Chapitre I, et pour ne pas m’ennuyer pendant trois
cents pages, je résolus de m’amuser le plus que je pourrais, et je me
mis à raconter cette histoire, ma foi! avec assez de plaisir...
I
Les événements singuliers que je me propose de relater ici sont à la
vérité trop graves et trop récents pour que je puisse donner des noms
réels aux personnages de cette histoire, et au pays où elle s’est
passée. Je dirai seulement que l’État dont il sera question ici--et que
nous appellerons la principauté de Bergensland--se trouve dans l’Europe
centrale; sa capitale--nommons-la Schoenburg--est une ville très
importante, dont la population dépasse de beaucoup le chiffre de deux
cent mille habitants. Je donne ici un nombre très au-dessous du nombre
réel, afin de ne pas fournir de trop claires indications.
Il est assez curieux que j’aie été amené à occuper dans cette ville une
situation élevée, moi qui avais végété au quartier latin en donnant des
leçons de français à un seul élève, un jeune homme borné et paresseux,
qu’une riche famille de snobs lançait de force dans le journalisme
mondain.
Chaque mois, mon élève me remettait dix louis sur les trois cents francs
que sa mère lui allouait pour ses leçons. Je lui libellais un reçu de
trois cents francs qu’il montrait à sa famille. J’avais commencé, par un
scrupule de conscience un peu hypocrite, par exiger qu’il vînt chez moi
trois ou quatre fois par semaine. Les premiers jours, j’avais essayé
consciencieusement de lui donner une leçon, mais, devant son air
rébarbatif, je pris le parti de lui lire à haute voix de bons auteurs,
de façon à perfectionner son style. Je feignais de ne pas voir qu’il
dormait, et je lisais pour moi, ce qui était assez agréable. Ainsi, je
touchais une faible somme qui m’aidait à vivre, je me perfectionnais
dans l’étude de nos classiques, et mon élève, tout en augmentant sa
pension de cent francs, se reposait de ses nuits de fatigues. Jamais
trois cents francs ne furent mieux employés.
Cependant j’aurais bien voulu trouver un autre emploi pour m’assurer une
existence moins étroite. J’avais toujours avec moi quelque compagne à
qui j’étais attaché par la faiblesse de l’habitude. Cent francs par
mois, ce n’est pas lourd pour un garçon de vingt-six ans qui aime les
femmes, et qui ne veut pas trop être aimé d’elles.
Je prenais mes repas dans un petit restaurant de la rue Saint-Jacques,
où la pension coûtait cinquante francs par mois. La nourriture n’y était
pas très bonne, mais je restais fidèle à cet établissement auquel me
retenait--je dois le dire--un arriéré continuel. J’ai longtemps maudit
cet arriéré... La Providence avait son idée. C’est, en effet, dans ce
restaurant que je fis la connaissance d’un petit tailleur allemand...
Il se nommait Karl Merck, il était de Carlsruhe. Après avoir séjourné
pendant trois ans dans le Bergensland, il était venu s’installer depuis
quelque temps à Paris. J’avais horreur de cet homme, je détestais son
empressement, ses amabilités, d’autant que je ne lui accordais aucune
importance sociale...
Ce fut pourtant ce personnage négligeable qui fut l’aiguilleur de mon
destin, et, de la voie de garage herbue où je végétais, me dirigea sur
la grande ligne où passe le rapide, et qui va loin.
Il avait des relations avec un secrétaire de l’ambassade, chez qui sa
sœur, je crois, était placée comme gouvernante. Le secrétaire, que son
gouvernement avait chargé de chercher un jeune Français pour tenir
là-bas un emploi de confiance, s’était adressé à lui, à tout hasard,
faute sans doute d’avoir des relations suffisantes en dehors du
ministère français des Affaires étrangères, à qui il valait mieux ne
rien demander. On leur aurait envoyé quelqu’un qu’ils auraient été
forcés de garder, même s’ils avaient été mécontents de ses services, ou
s’ils n’avaient pas été tout à fait sûrs de sa loyauté.
J’allai donc un matin en compagnie de Karl Merck à l’ambassade du
Bergensland. Je m’efforçais de n’être pas trop aimable avec le tailleur,
afin de ne pas trop m’apercevoir du contraste de mon attitude actuelle
avec ma froideur passée.
C’était très gênant de marcher dans la rue avec lui, parce qu’il était
extraordinairement petit, et qu’il avait la manie de se mettre toujours
au pas. Je me souviens que, pendant tout ce trajet, je fis mon possible,
sans en avoir l’air, pour contrarier cette manie...
Nous arrivâmes à l’ambassade, et sur un mot que tendit Karl Merck au
domestique, on nous introduisit auprès du secrétaire, qui me fit subir
un petit interrogatoire sur ma famille, et sur mon instruction. Puis il
m’accompagna chez «le patron».
Je me trouvai en présence d’un homme très grand, complètement rasé, qui
ressemblait à un énorme garçonnet. Le secrétaire lui répéta tous les
renseignements sur moi-même que je lui avais fournis. Le grand petit
garçon répétait sans cesse: «Oui, oui», en hochant la tête avec
nonchalance.
--Eh bien! dit-il, d’une voix condescendante et fatiguée, qu’on lui
donne trois. Oui, oui! faites-lui donner trois... Monsieur Humbert, me
dit-il, trois mille francs je vous fais remettre... Ceci, pour les frais
de votre départ... Puis il se leva et alla, sans mot dire, appuyer son
front contre la vitre de la haute croisée.
L’ambassade était installée dans un vieil hôtel du faubourg
Saint-Germain. Les pièces étaient très hautes et très austères. Quand
l’ambassadeur fut resté quelques instants à la fenêtre, il revint,
reprit place derrière son grand bureau, inclina la tête, les yeux
fermés, en faisant la grimace comme quelqu’un qui souffre des dents
pendant son sommeil; puis il me regarda, les yeux brusquement grands
ouverts:
--Cette mission que vous avez n’a pas un caractère secret... Non, non...
mais cependant, bien évidemment, monsieur Humbert, il vaudrait mieux, en
tout cas, ne pas parler à droite et à gauche...
Chaque fois qu’il disait: monsieur Humbert, il aspirait fortement l’_H_,
sans qu’on pût voir si c’était par mépris ou par politesse.
Puis il se mit à échanger quelques mots avec le secrétaire, qui lui
donnait le titre de «prince».
On me remit donc trois mille francs, sur lesquels je voulus laisser
trois cents francs au petit tailleur, mais il n’accepta rien. Je ne sais
pas s’il touchait quelque chose de l’ambassade, je ne le crois pas. Je
suis persuadé qu’il agissait ainsi par pure obligeance. Il aimait rendre
des services aux gens, mais il était d’un physique tellement peu avenant
qu’on ne lui en savait aucun gré.
Il y avait bien longtemps que je n’avais eu à ma disposition une somme
aussi importante. A la vérité, mon chiffre de dettes était presque aussi
élevé. Mais ces dettes criardes, aussitôt que je fus nanti du numéraire,
cessèrent de crier comme par enchantement.
J’écrivis à mes créanciers des lettres posées, par lesquelles je les
remettais paisiblement au semestre suivant pour un acompte. J’allai dans
un grand magasin, où j’achetai du linge, des habits et des chaussures,
afin de faire bonne figure à la Cour. Je trouvai au rayon de costumes
d’homme jusqu’à une culotte courte en drap blanc pour la tenue de gala.
Le secrétaire d’ambassade m’avait bien recommandé ce détail. Et
j’achetai dans un café de la rue de Vaugirard une épée qu’un garçon me
vendit. Il l’avait eue, je crois, d’un étudiant qui lui devait de
l’argent, et il affirmait que c’était la propre épée d’un homme illustre
dont le nom, à vrai dire, tel qu’il le prononçait, était inconnu, mais
pouvait bien être celui, passablement altéré, de M. de Talleyrand.
Le tailleur me confia un petit livre où j’appris quelques rudiments de
la langue de Bergensland, qui ressemblait d’ailleurs beaucoup à
l’allemand.
Après avoir fait mes adieux à ma petite amie actuelle, qui travaillait
dans les modes, et lui avoir remis une certaine somme, pas très
importante d’ailleurs (quatre-vingts francs), je pris le Nord-Express,
où mon voyage était payé.