--Sans doute, mon bon père, la solitude est bien triste pour moi... pour

moi déjà si habituée à vos tendresses de chaque instant. Sans doute je

suis poursuivie par d'amers regrets, de navrants souvenirs; mais au

moins j'ai la conscience d'accomplir un devoir... mais je comprends,

mais je sais que partout ailleurs qu'ici je serais déplacée; je me

retrouverais dans cette condition si cruellement fausse... dont j'ai

déjà tant souffert... et pour moi... et pour vous... car j'ai ma fierté

aussi. Votre fille sera ce qu'elle doit être... fera ce qu'elle doit

faire, subira ce qu'elle doit subir... Demain tous sauraient de quelle

fange vous m'avez tirée... qu'en me voyant repentante au pied de la

croix on me pardonnerait peut-être le passé en faveur de mon humilité

présente... Et il n'en serait pas ainsi, n'est-ce pas? mon bon père, si

l'on me voyait, comme il y a quelques mois, briller au milieu des

splendeurs de votre cour. D'ailleurs, satisfaire aux justes et sévères

exigences du monde, c'est me satisfaire moi-même; aussi je remercie et

je bénis Dieu de toute la puissance de mon âme, en songeant que lui seul

pouvait offrir à votre fille un asile et une position dignes d'elle et

de vous... une position enfin qui ne formât pas un affligeant contraste

avec ma dégradation première... et pût mériter le seul respect qui me

soit dû... celui que l'on accorde au repentir et à l'humilité sincères.

Hélas! Clémence... que répondre à cela?...

Fatalité! Fatalité! Car cette malheureuse enfant est douée, si cela peut

se dire, d'une inexorable logique en tout ce qui touche les délicatesses

du coeur et de l'honneur. Avec un esprit et une âme pareils, il ne faut

pas songer à pallier, à tourner les positions fausses; il faut en subir

les implacables conséquences...

Je l'ai quittée, comme toujours, le coeur brisé.

Sans fonder le moindre espoir sur cette entrevue, qui sera la dernière

avant sa profession, je m'étais dit: «Aujourd'hui encore elle peut

renoncer au cloître.» Mais vous le voyez, mon amie, sa volonté est

irrévocable, et je dois, hélas! en convenir avec elle et répéter ses

paroles: «Dieu seul pouvait lui offrir un asile et une position dignes

d'elle et de moi.»

Encore une fois, sa résolution est admirablement convenable et logique

au point de vue de la société où nous vivons... Avec l'exquise

susceptibilité de Fleur-de-Marie, il n'y a pas pour elle d'autre

condition possible. Mais, je vous l'ai dit bien souvent, mon amie, si

des devoirs sacrés, plus sacrés encore que ceux de la famille, ne me

retenaient pas au milieu de ce peuple qui m'aime et dont je suis un peu

la providence, je serais allé avec vous, ma fille, Henri et Murph, vivre

heureux et obscur dans quelque retraite ignorée. Alors, loin des lois

impérieuses d'une société impuissante à guérir les maux qu'elle a faits,

nous aurions bien forcé cette malheureuse enfant au bonheur et à

l'oubli... tandis qu'ici, au milieu de cet éclat, de ce cérémonial, si

restreint qu'il fût, c'était impossible... Mais encore une fois...

fatalité! fatalité! je ne puis abdiquer mon pouvoir sans compromettre le

bonheur de ce peuple, qui compte sur moi... Braves et dignes gens!

qu'ils ignorent toujours ce que leur fidélité me coûte!...

Adieu, tendrement adieu, ma bien-aimée Clémence. Il m'est presque

consolant de vous voir aussi affligée que moi du sort de mon enfant, car

ainsi je puis dire notre chagrin, et il n'y a pas d'égoïsme dans ma

souffrance.

Quelquefois je me demande avec effroi ce que je serais devenu sans vous

au milieu de circonstances si douloureuses... Souvent aussi ces pensées

m'apitoient encore davantage sur le sort de Fleur-de-Marie... Car vous

me restez, vous... Et à elle, que lui reste-t-il?

Adieu encore, et tristement adieu, noble amie, bon ange des jours

mauvais. Revenez bientôt; cette absence vous pèse autant qu'à moi...

À vous ma vie et mon amour!... âme et coeur, à vous!

R.

Je vous envoie cette lettre par un courrier; à moins de changement

imprévu, je vous en expédierai une autre demain, sitôt après la triste

cérémonie. Mille voeux et espoirs à votre père pour son prompt

rétablissement. J'oubliais de vous donner des nouvelles du pauvre Henri.

Son état s'améliore et ne donne plus de si graves inquiétudes. Son

excellent père, malade lui-même, a retrouvé des forces pour le soigner,

pour le veiller; miracle d'amour paternel qui ne nous étonne pas, nous

autres.

Ainsi donc, amie, à demain... demain, jour sinistre et néfaste pour moi!

À vous encore, à vous toujours.

R.

Abbaye de Sainte-Hermangilde,

quatre heures du matin.

Rassurez-vous, Clémence, rassurez-vous, quoique l'heure à laquelle je

vous écris cette lettre et le lieu d'où elle est datée doivent vous

effrayer...

Grâce à Dieu, le danger est passé; mais la crise a été terrible...

Hier, après vous avoir écrit, agité par je ne sais quel funeste

pressentiment, me rappelant la pâleur, l'air souffrant de ma fille,

l'état de faiblesse où elle languit depuis quelque temps, songeant enfin

qu'elle devait passer en prières, dans une immense et glaciale église,

presque toute cette nuit qui précède sa profession, j'ai envoyé Murph et

David à l'abbaye demander à la princesse Juliane de leur permettre de

rester jusqu'à demain dans la maison extérieure qu'Henri habitait

ordinairement. Ainsi ma fille pouvait avoir de prompts secours et moi de

ses nouvelles si, comme je le craignais, les forces lui manquaient pour

accomplir cette rigoureuse... je ne veux pas dire cruelle... obligation

de rester une nuit de janvier en prières par un froid excessif. J'avais

aussi écrit à Fleur-de-Marie que, tout en respectant l'exercice de ses

devoirs religieux, je la suppliais de songer à sa santé et de faire sa

veillée de prières dans sa cellule et non dans l'église. Voici ce

qu'elle m'a répondu:

«Mon bon père, je vous remercie du plus profond de mon coeur de cette

nouvelle et tendre preuve de votre intérêt. N'ayez aucune inquiétude; je

me crois en état d'accomplir mon devoir. Votre fille, mon bon père, ne

peut témoigner ni crainte ni faiblesse. La règle est telle, je dois m'y

conformer. En résultât-il quelques souffrances physiques, c'est avec

joie que je les offrirais à Dieu. Vous m'approuverez, je l'espère, vous

qui avez toujours pratiqué le renoncement et le devoir avec tant de

courage. Adieu, mon bon père, je ne vous dirai pas que je vais prier

pour vous. En priant Dieu, je vous prie toujours, car il m'est

impossible de ne pas vous confondre avec la divinité que j'implore. Vous

avez été pour moi sur la terre ce que Dieu, si je le mérite, sera pour

moi dans le ciel.

«Daignez bénir ce soir votre fille par la pensée, mon bon père... Elle

sera demain l'épouse du Seigneur.

«Elle vous baise la main avec un pieux respect.

«Soeur AMÉLIE»

Cette lettre, que je ne pus lire sans fondre en larmes, me rassura

pourtant quelque peu; je devais, moi aussi, accomplir une veillée

sinistre.

La nuit venue, j'allai m'enfermer dans le pavillon que j'ai fait

construire non loin du monument élevé au souvenir de mon père, en

expiation de cette nuit fatale...

Vers une heure du matin, j'entendis la voix de Murph; je frissonnai

d'épouvante. Il arrivait en toute hâte du couvent.

Que vous dirai-je, mon amie? Ainsi que je l'avais prévu, la malheureuse

enfant, malgré son courage et sa volonté, n'a pas eu la force

d'accomplir entièrement cette pratique barbare, dont il avait été

impossible à la princesse Juliane de la dispenser, la règle étant

formelle à ce sujet.

À huit heures du soir, Fleur-de-Marie s'est agenouillée sur la pierre de

cette église. Jusqu'à plus de minuit elle a prié. Mais, à cette heure,

succombant à sa faiblesse, à cet horrible froid, à son émotion, car elle

a longuement et silencieusement pleuré, elle s'est évanouie. Deux

religieuses, qui, par ordre de la princesse Juliane, avaient partagé sa

veillée, vinrent la relever et la transportèrent dans sa cellule.

David fut à l'instant prévenu. Murph monta en voiture, accourut me

chercher. Je volai au couvent; je fus reçu par la princesse Juliane.

Elle me dit que David craignait que ma vue ne fît une trop vive

impression sur ma fille; que son évanouissement, dont elle était

revenue, ne présentait rien de très-alarmant, ayant été causé seulement

par une grande faiblesse.

D'abord une horrible pensée me vint. Je crus qu'on voulait me cacher

quelque grand malheur, ou du moins me préparer à l'apprendre; mais la

supérieure me dit: «Je vous l'affirme, monseigneur, la princesse Amélie

est hors de danger; un léger cordial que le docteur David lui a fait

prendre a ranimé ses forces.»

Je ne pouvais douter de ce que m'affirmait l'abbesse; je la crus, et

j'attendis des nouvelles de ma fille avec une douloureuse impatience.

Au bout d'un quart d'heure d'angoisses, David revint. Grâce à Dieu, elle

allait mieux, et elle avait voulu continuer sa veillée de prières dans

l'église, en consentant seulement à s'agenouiller sur un coussin. Et,

comme je me révoltais et m'indignais de ce que la supérieure et lui

eussent accédé à son désir, ajoutant que je m'y opposais formellement,

il me répondit qu'il eût été dangereux de contrarier la volonté de ma

fille dans un moment où elle était sous l'influence d'une vive émotion

nerveuse, et que d'ailleurs il était convenu avec la princesse Juliane

que la pauvre enfant quitterait l'église à l'heure des matines pour

prendre un peu de repos et se préparer à la cérémonie.

--Elle est donc maintenant à l'église? lui dis-je.

--Oui, monseigneur; mais avant une demi-heure elle l'aura quittée.

Je me fis aussitôt conduire à notre tribune du nord, d'où l'on domine

tout le choeur.

Là, au milieu des ténèbres de cette vaste église, seulement éclairée par

la pâle clarté de la lampe du sanctuaire, je la vis, près de la grille,

agenouillée, les mains jointes, et priant encore avec ferveur.

Moi aussi je m'agenouillai en pensant à mon enfant.

Trois heures sonnèrent; deux soeurs assises dans les stalles, qui ne

l'avaient pas quittée des yeux, vinrent lui parler bas. Au bout de

quelques moments elle se signa, se releva et traversa le choeur d'un pas

assez ferme; et pourtant, mon amie, lorsqu'elle passa sous la lampe, son

visage me parut aussi blanc que le long voile qui flottait autour

d'elle.

Je sortis aussitôt de la tribune, voulant d'abord aller la rejoindre;

mais je craignis qu'une nouvelle émotion l'empêchât de goûter quelques

moments de repos. J'envoyai David savoir comment elle se trouvait: il

revint me dire qu'elle se sentait mieux et qu'elle allait tâcher de

dormir un peu.

Je reste à l'abbaye pour la cérémonie qui aura lieu ce matin.

Je pense maintenant, mon amie, qu'il est inutile de vous envoyer cette

lettre incomplète. Je la terminerai demain, en vous racontant les

événements de cette triste journée.

À bientôt donc, mon amie. Je suis brisé de douleur, plaignez-moi.

Dernier chapitre

Le 13 janvier

RODOLPHE À CLÉMENCE.

Treize janvier... anniversaire maintenant doublement sinistre!!!

Mon amie... nous la perdons à jamais!

Tout est fini... tout!

Écoutez ce récit:

Il est donc vrai... on éprouve une volupté atroce à raconter une

horrible douleur.

Hier je me plaignais du hasard qui vous retenait loin de moi...

aujourd'hui, Clémence, je me félicite de ce que vous n'êtes pas ici:

vous souffririez trop...

Ce matin, je sommeillais à peine, j'ai été éveillé par le son des

cloches... j'ai tressailli d'effroi... cela m'a semblé funèbre... on eût

dit un glas de funérailles.

En effet... ma fille est morte pour nous... morte, entendez-vous... Dès

aujourd'hui, Clémence... il vous faut commencer à porter son deuil dans

votre coeur, dans votre coeur toujours pour elle si maternel.

Que notre enfant soit ensevelie sous le marbre d'un tombeau ou sous la

voûte d'un cloître... pour nous... quelle est la différence?

Dès aujourd'hui, entendez-vous, Clémence, il faut la regarder comme

morte... D'ailleurs... elle est d'une si grande faiblesse... sa santé,

altérée par tant de chagrins, par tant de secousses, est si

chancelante... Pourquoi pas aussi cette autre mort, plus complète

encore? La fatalité n'est pas lasse...

Et puis d'ailleurs... d'après ma lettre d'hier, vous devez comprendre

que cela serait peut-être plus heureux pour elle... qu'elle fût morte.

Morte... ces cinq lettres ont une physionomie étrange... ne trouvez-vous

pas?... quand on les écrit à propos d'une fille idolâtrée... d'une fille

si belle... si charmante, d'une bonté si angélique... Dix-huit ans à

peine... et morte au monde!...

Au fait... pour nous et pour elle, à quoi bon végéter souffrante dans la

morne tranquillité de ce cloître? Qu'importe qu'elle vive, si elle est

perdue pour nous? Elle doit tant l'aimer, la vie... que la fatalité lui

a faite!...

Ce que je dis là est affreux... il y a un égoïsme barbare dans l'amour

paternel!...

À midi, sa profession a eu lieu avec une pompe solennelle.

Caché derrière les rideaux de notre tribune, j'y ai assisté...

J'ai ressenti, mais avec encore plus d'intensité, toutes les poignantes

émotions que nous avions éprouvées lors de son noviciat...

Chose bizarre! elle est adorée, on croit généralement qu'elle est

attirée vers la vie religieuse par une irrésistible vocation, on devrait

voir dans sa profession un événement heureux pour elle, et, au

contraire, une accablante tristesse pesait sur la foule.

Au fond de l'église, parmi le peuple... j'ai vu deux sous-officiers de

mes gardes, deux vieux et rudes soldats, baisser la tête et pleurer...

On eût dit qu'il y avait dans l'air un douloureux pressentiment... Du

moins s'il était fondé, il n'est réalisé qu'à demi...

La profession terminée, on a ramené notre enfant dans la salle du

chapitre, où devait avoir lieu la nomination de la nouvelle abbesse...

Grâce à mon privilège souverain, j'allai dans cette salle attendre

Fleur-de-Marie au retour du choeur.

Elle rentra bientôt...

Son émotion, sa faiblesse étaient si grandes que deux soeurs la

soutenaient...

Je fus effrayé, moins encore de sa pâleur et de la profonde altération

de ses traits que de l'expression de son sourire... Il me parut empreint

d'une sorte de satisfaction sinistre...

Clémence... je vous le dis... peut-être bientôt nous faudra-t-il du

courage... bien du courage... Je sens pour ainsi dire en moi que notre

enfant est mortellement frappée...

...Après tout, sa vie serait si malheureuse...

Voilà deux fois que je me dis, en pensant à la mort possible de ma

fille... que cette mort mettrait du moins un terme à sa cruelle

existence... Cette pensée est un horrible symptôme... Mais, si ce

malheur doit nous frapper, il vaut mieux y être préparé, n'est-ce pas,

Clémence?

Se préparer à un pareil malheur... c'est en savourer peu à peu et

d'avance les lentes angoisses... C'est un raffinement de douleurs

inouï... Cela est mille fois plus affreux que le coup qui vous frappe

imprévu... Au moins la stupeur, l'anéantissement vous épargnent une

partie de cet atroce déchirement...

Mais les usages de la compassion veulent qu'on vous prépare...

Probablement je n'agirais pas autrement moi-même, pauvre amie... si

j'avais à vous apprendre le funeste événement dont je vous parle...

Ainsi épouvantez-vous... si vous remarquez que je vous entretiens

d'elle... avec des ménagements, des détours d'une tristesse désespérée,

après vous avoir annoncé que sa santé ne me donnait pourtant pas de

graves inquiétudes.

Oui, épouvantez-vous, si je vous parle comme je vous écris maintenant...

car, quoique je l'aie quittée assez calme il y a une heure pour venir

terminer cette lettre, je vous le répète, Clémence, il me semble

ressentir en moi qu'elle est plus souffrante qu'elle ne le paraît...

Fasse le ciel que je me trompe, et que je prenne pour des pressentiments

la désespérante tristesse que m'a inspirée cette cérémonie lugubre!

Fleur-de-Marie entra donc dans la grande salle du chapitre.

Toutes les stalles furent successivement occupées par les religieuses.

Elle alla modestement se mettre à la dernière place de la rangée de

gauche; elle s'appuyait sur le bras d'une des soeurs, car elle semblait

toujours bien faible.

Au haut de la salle, la princesse Juliane était assise, ayant d'un côté

la grande prieure, de l'autre une seconde dignitaire, tenant à la main

la crosse d'or, symbole de l'autorité abbatiale.

Il se fit un profond silence, la princesse se leva, prit sa crosse en

main et dit d'une voix grave et émue:

--Mes chères filles, mon grand âge m'oblige de confier à des mains plus

jeunes cet emblème de mon pouvoir spirituel, et elle montra sa crosse.

J'y suis autorisée par une bulle de notre Saint-Père; je présenterai

donc à la bénédiction de monseigneur l'archevêque d'Oppenheim et à

l'approbation de S. A. R. le grand-duc, notre souverain, celle de vous,

mes chères filles, qui par vous aura été désignée pour me succéder.

Notre grande prieure va vous faire connaître le résultat de l'élection,

et à celle-là que vous aurez élue je remettrai ma crosse et mon anneau.

Je ne quittai pas ma fille des yeux.

Debout dans sa stalle, les deux mains jointes sur sa poitrine, les yeux

baissés, à demi enveloppée de son voile blanc et des longs plis

traînants de sa robe noire, elle se tenait immobile et pensive, elle

n'avait pas un moment supposé qu'on pût l'élire; son élévation n'avait

été confiée qu'à moi par l'abbesse.

La grande prieure prit un registre et lut:

--Chacune de nos chères soeurs ayant été, suivant la règle, invitée, il

y a huit jours, à déposer son vote entre les mains de notre sainte mère

et à tenir son choix secret jusqu'à ce moment; au nom de notre sainte

mère, je déclare qu'une de vous, mes chères soeurs, a par sa piété

exemplaire, par ses vertus angéliques, mérité le suffrage unanime de la

communauté, et celle-là est notre soeur Amélie, de son vivant très-haute

et très-puissante princesse de Gerolstein.

À ces mots, une sorte de murmure de douce surprise et d'heureuse

satisfaction circula dans la salle; tous les regards des religieuses se

fixèrent sur ma fille avec une expression de tendre sympathie; malgré

mes accablantes préoccupations, je fus moi-même vivement ému de cette

nomination qui, faite isolément et secrètement, offrait néanmoins une si

touchante unanimité.

Fleur-de-Marie, stupéfaite, devint encore plus pâle; ses genoux

tremblaient si fort qu'elle fut obligée de s'appuyer d'une main sur le

rebord de la stalle.

L'abbesse reprit d'une voix haute et grave:

--Mes chères filles, c'est bien soeur Amélie que vous croyez la plus

digne et la plus méritante de vous toutes? C'est bien elle que vous

reconnaissez pour votre supérieure spirituelle? Que chacune de vous me

réponde à son tour, mes chères filles.

Et chaque religieuse répondit à haute voix:

--Librement et volontairement j'ai choisi et je choisis soeur Amélie

pour ma sainte mère et supérieure.

Saisie d'une émotion inexprimable, ma pauvre enfant tomba à genoux,

joignit les deux mains et resta ainsi jusqu'à ce que chaque vote fût

émis.

Alors l'abbesse, déposant la crosse et l'anneau entre les mains de la

grande prieure, s'avança vers ma fille pour la prendre par la main et la

conduire au siège abbatial.

Mon amie, ma tendre amie, je me suis interrompu un moment; il m'a fallu

reprendre courage pour achever de vous raconter cette scène

déchirante...

--Relevez-vous, ma chère fille, lui dit l'abbesse, venez prendre la

place qui vous appartient; vos vertus évangéliques, et non votre rang,

vous l'ont gagnée.

En disant ces mots, la vénérable princesse se pencha vers ma fille pour

l'aider à se relever.

Fleur-de-Marie fit quelques pas en tremblant, puis arrivant au milieu de

la salle du chapitre elle s'arrêta, et dit d'une voix dont le calme et

la fermeté m'étonnèrent:

--Pardonnez-moi, sainte mère... je voudrais parler à mes soeurs.

--Montez d'abord, ma chère fille, sur votre siège abbatial, dit la

princesse; c'est de là que vous devez leur faire entendre votre voix.

--Cette place, sainte mère... ne peut être la mienne, répondit

Fleur-de-Marie d'une voix haute et tremblante.

--Que dites-vous, ma chère fille?

--Une si haute dignité n'est pas faite pour moi, sainte mère.

--Mais les voeux de toutes vos soeurs vous y appellent.

--Permettez-moi, sainte mère, de faire ici à deux genoux une confession

solennelle, mes soeurs verront bien, et vous aussi, sainte mère, que la

condition la plus humble n'est pas encore assez humble pour moi.

--Votre modestie vous abuse, ma chère fille, dit la supérieure avec

bonté, croyant en effet que la malheureuse enfant cédait à un sentiment

de modestie exagéré; mais moi je devinai ces aveux que Fleur-de-Marie

allait faire. Saisi d'effroi, je m'écriai d'une voix suppliante:

--Mon enfant... je t'en conjure...

À ces mots... vous dire, mon amie, tout ce que je lus dans le profond

regard que Fleur-de-Marie me jeta serait impossible... Ainsi que vous le

saurez dans un instant, elle m'avait compris. Oui, elle avait compris

que je devais partager la honte de cette horrible révélation... Elle

avait compris qu'après de tels aveux on pouvait m'accuser... moi, de

mensonge... car j'avais toujours dû laisser croire que jamais

Fleur-de-Marie n'avait quitté sa mère...

À cette pensée, la pauvre enfant s'était crue coupable envers moi d'une

noire ingratitude... Elle n'eut pas la force de continuer, elle se tut

et baissa la tête avec accablement...

--Encore une fois, ma chère fille, reprit l'abbesse, votre modestie vous

trompe... l'unanimité du choix de vos soeurs vous prouve combien vous

êtes digne de me remplacer... Par cela même que vous avez pris part aux

joies du monde, votre renoncement à ces joies n'en est que plus

méritoire... Ce n'est pas S. A. la princesse Amélie qui est élue, c'est

soeur Amélie... Pour nous, votre vie a commencé du jour où vous avez mis

le pied dans la maison du Seigneur... et c'est cette exemplaire et

sainte vie que nous récompensons... Je vous dirai plus, ma chère fille;

avant d'entrer au bercail votre existence aurait été aussi égarée

qu'elle a été au contraire pure et louable... que les vertus

évangéliques dont vous nous avez donné l'exemple depuis votre séjour ici

expieraient et rachèteraient encore aux yeux du Seigneur un passé si

coupable qu'il fût... D'après cela, ma chère fille, jugez si votre

modestie doit être rassurée.

Ces paroles de l'abbesse furent, comme vous le pensez, mon amie,

d'autant plus précieuses pour Fleur-de-Marie qu'elle croyait le passé

ineffaçable. Malheureusement, cette scène l'avait profondément émue, et,

quoiqu'elle affectât du calme et de la fermeté, il me sembla que ses

traits s'altéraient d'une manière inquiétante... Par deux fois elle

tressaillit en passant sur son front sa pauvre main amaigrie.

--Je crois vous avoir convaincue, ma chère fille, reprit la princesse

Juliane, et vous ne voudrez pas causer à vos soeurs un vif chagrin en

refusant cette marque de leur confiance et de leur affection.

--Non, sainte mère, dit-elle avec une expression qui me frappa, et d'une

voix de plus en plus faible, je crois maintenant pouvoir accepter...

Mais, comme je me sens bien fatiguée et un peu souffrante, si vous le

permettiez, sainte mère, la cérémonie de ma consécration n'aurait lieu

que dans quelques jours...

--Il sera fait comme vous le désirez, ma chère fille... mais en

attendant que votre dignité soit bénie et consacrée... prenez cet

anneau... venez à votre place... nos chères soeurs vous rendront hommage

selon notre règle.

Et la supérieure, glissant son anneau pastoral au doigt de

Fleur-de-Marie, la conduisit au siège abbatial.

Ce fut un spectacle simple et touchant.

Auprès de ce siège où elle s'assit, se tenaient, d'un côté, la grande

prieure, portant la crosse d'or; de l'autre, la princesse Juliane.

Chaque religieuse alla s'incliner devant notre enfant et lui baiser

respectueusement la main.

Je voyais à chaque instant son émotion augmenter, ses traits se

décomposer davantage; enfin cette scène fut sans doute au-dessus de ses

forces... car elle s'évanouit avant que la procession des soeurs fût

terminée...

Jugez de mon épouvante!... Nous la transportâmes dans l'appartement de

l'abbesse...

David n'avait pas quitté le couvent; il accourut, lui donna les premiers

soins. Puisse-t-il ne m'avoir pas trompé! mais il m'a assuré que ce

nouvel accident n'avait pour cause qu'une extrême faiblesse causée par

le jeûne, les fatigues et la privation de sommeil que ma fille s'était

imposés pendant son rude et long noviciat...

Les mystères de Paris, Tome V · 第 21 / 24 段