--Oh! je ne me repentirai jamais de la résolution que je prends: je ne

trouverai le repos et l'oubli que dans la solitude d'un cloître, si

toutefois mon père, et vous, ma seconde mère, vous me continuez votre

affection.

--Les devoirs, les consolations de la vie religieuse pourraient, en

effet, dit Rodolphe, sinon guérir, du moins calmer les douleurs de ta

pauvre âme abattue et déchirée. Et, quoiqu'il s'agisse de la moitié du

bonheur de ma vie, il se peut que j'approuve ta résolution. Je sais ce

que tu souffres, et je ne dis pas que le renoncement au monde ne doive

pas être le terme fatalement logique de ta triste existence.

--Quoi! vous aussi, Rodolphe! s'écria Clémence.

--Permettez-moi, mon amie, d'exprimer toute ma pensée, reprit Rodolphe.

Puis, s'adressant à sa fille: Mais avant de prendre cette détermination

extrême, il faut examiner si un autre avenir ne serait pas plus selon

tes voeux et selon les nôtres. Dans ce cas, aucun sacrifice ne me

coûterait pour assurer ton avenir.

Fleur-de-Marie et Clémence firent un mouvement de surprise; Rodolphe

reprit en regardant fixement sa fille:

--Que penses-tu... de ton cousin le prince Henri?

Fleur-de-Marie tressaillit et devint pourpre.

Après un moment d'hésitation elle se jeta dans les bras du prince en

pleurant.

--Tu l'aimes, pauvre enfant!

--Vous ne me l'aviez jamais demandé, mon père! répondit Fleur-de-Marie

en essuyant ses yeux.

--Mon ami, nous ne nous étions pas trompés, dit Clémence.

--Ainsi, tu l'aimes..., ajouta Rodolphe en prenant les mains de sa fille

dans les siennes; tu l'aimes bien, mon enfant chérie?

--Oh! si vous saviez, reprit Fleur-de-Marie, ce qu'il m'en a coûté de

vous cacher ce sentiment dès que je l'ai eu découvert dans mon coeur.

Hélas! à la moindre question de votre part, je vous aurais tout avoué...

Mais la honte me retenait et m'aurait toujours retenue.

--Et crois-tu qu'Henri connaisse ton amour pour lui? dit Rodolphe.

--Grand Dieu! mon père, je ne le pense pas! s'écria Fleur-de-Marie avec

effroi.

--Et lui... crois-tu qu'il t'aime?

--Non, mon père... non... Oh! j'espère que non... il souffrirait trop.

--Et comment cet amour est-il venu, mon ange aimé?

--Hélas! presque à mon insu... Vous vous souvenez d'un portrait de page?

--Qui se trouve dans l'appartement de l'abbesse de Sainte-Hermangilde...

c'était le portrait d'Henri.

--Oui, mon père... Croyant cette peinture d'une autre époque, un jour,

en votre présence, je ne cachai pas à la supérieure que j'étais frappée

de la beauté de ce portrait. Vous me dîtes alors, en plaisantant, que ce

tableau représentait un de nos parents d'autrefois, qui, très-jeune

encore, avait montré un grand courage et d'excellentes qualités. La

grâce de cette figure, jointe à ce que vous me dîtes du noble caractère

de ce parent, ajouta encore à ma première impression... Depuis ce jour,

souvent je m'étais plu à me rappeler ce portrait, et cela sans le

moindre scrupule, croyant qu'il s'agissait d'un de nos cousins mort

depuis longtemps... Peu à peu, je m'habituai à ces douces pensées...

sachant qu'il ne m'était pas permis d'aimer sur cette terre..., ajouta

Fleur-de-Marie avec une expression navrante, et en laissant de nouveau

couler ses larmes. Je me fis de ces rêveries bizarres une sorte de

mélancolique intérêt, moitié sourire et moitié larmes; je regardai ce

joli page des temps passés comme un fiancé d'outre-tombe... que je

retrouverais peut-être un jour dans l'éternité; il me semblait qu'un tel

amour était seul digne d'un coeur qui vous appartenait tout entier, mon

père... Mais pardonnez-moi ces tristes enfantillages.

--Rien de plus touchant, au contraire, pauvre enfant! dit Clémence

profondément émue.

--Maintenant, reprit Rodolphe, je comprends pourquoi tu m'as reproché un

jour, d'un air chagrin, de t'avoir trompée sur ce portrait.

--Hélas! oui, mon père... Jugez de ma confusion, lorsque plus tard la

supérieure m'apprit que ce portrait était celui de son neveu, l'un de

nos parents... Alors, mon trouble fut extrême, je tâchai d'oublier mes

premières impressions, mais, plus j'y tâchais, plus elles s'enracinaient

dans mon coeur, par suite même de la persévérance de mes efforts...

Malheureusement encore, souvent je vous entendis, mon père, vanter le

coeur, l'esprit, le caractère du prince Henri...

--Tu l'aimais déjà, mon enfant chérie, alors que tu n'avais encore vu

que son portrait et entendu parler que de ses rares qualités.

--Sans l'aimer, mon père, je sentais pour lui un attrait que je me

reprochais amèrement; mais je me consolais en pensant que personne au

monde ne saurait ce triste secret, qui me couvrait de honte à mes

propres yeux. Oser aimer... moi... moi... et puis ne pas me contenter de

votre tendresse, de celle de ma seconde mère! Ne vous devais-je pas

assez pour employer toutes les forces, toutes les ressources de mon

coeur à vous chérir tous deux?... Oh! croyez-moi, parmi mes reproches,

ces derniers furent les plus douloureux. Enfin, pour la première fois je

vis mon cousin... à cette grande fête que vous donniez à l'archiduchesse

Sophie; le prince Henri ressemblait d'une manière si saisissante à son

portrait que je le reconnus tout d'abord... Le soir même, mon père, vous

m'avez présenté à mon cousin, en autorisant entre nous l'intimité que

permet la parenté.

--Eh bientôt vous vous êtes aimés?

--Ah! mon père, il exprimait son respect, son attachement, son

admiration pour vous avec tant d'éloquence... vous m'aviez dit vous-même

tant de bien de lui!...

--Il le méritait... Il n'est pas de caractère plus élevé, il n'est pas

de meilleur et de plus valeureux coeur.

--Ah! de grâce, mon père... ne le louez pas ainsi... Je suis déjà si

malheureuse!...

--Et moi, je tiens à te bien convaincre de toutes les rares qualités de

ton cousin... Ce que je te dis t'étonne... Je le conçois, mon enfant...

Continue...

--Je sentais le danger que je courais en voyant le prince Henri chaque

jour, et je ne pouvais me soustraire à ce danger. Malgré mon aveugle

confiance en vous, mon père, je n'osais vous exprimer mes craintes. Je

mis tout mon courage à cacher cet amour; pourtant, je vous l'avoue, mon

père, malgré mes remords, souvent, dans cette fraternelle intimité de

chaque jour, oubliant le passé, j'éprouvai des éclairs de bonheur

inconnu jusqu'alors, mais bientôt suivis, hélas! de sombres désespoirs,

dès que je retombais sous l'influence de mes tristes souvenirs... Car,

hélas! s'ils me poursuivaient au milieu des hommages et des respects de

personnes presque indifférentes, jugez, jugez... mon père, de mes

tortures, lorsque le prince Henri me prodiguait les louanges les plus

délicates... m'entourait d'une adoration candide et pieuse, mettant,

disait-il, l'attachement fraternel qu'il ressentait pour moi sous la

sainte protection de sa mère, qu'il avait perdue bien jeune. Du moins,

ce doux nom de soeur qu'il me donnait, je tâchais de le mériter, en

conseillant mon cousin sur son avenir, selon mes faibles lumières, en

m'intéressant à tout ce qui le touchait, en me promettant de toujours

vous demander pour lui votre bienveillant appui... Mais souvent, aussi,

que de tourments, que de pleurs dévorés, lorsque par hasard le prince

Henri m'interrogeait sur mon enfance, sur ma première jeunesse... Oh!

tromper... toujours tromper... toujours craindre... toujours mentir,

toujours trembler devant le regard de celui qu'on aime et qu'on

respecte, comme le criminel tremble devant le regard inexorable de son

juge!... Oh! mon père! j'étais coupable, je le sais, je n'avais pas le

droit d'aimer; mais j'expiais ce triste amour par bien des douleurs...

Que vous dirai-je? Le départ du prince Henri, en me causant un nouveau

et violent chagrin, m'a éclairée... J'ai vu que je l'aimais plus encore

que je ne croyais... Aussi, ajouta Fleur-de-Marie avec accablement, et

comme si cette confession eût épuisé ses forces, bientôt je vous aurais

fait cet aveu, car ce fatal amour a comblé la mesure de ce que je

souffre... Dites, maintenant que vous savez tout, dites, mon père,

est-il pour moi un autre avenir que celui du cloître?

--Il en est un autre, mon enfant... oui... et cet avenir est aussi doux

et aussi riant, aussi heureux que celui du couvent est morne et

sinistre!

--Que dites-vous, mon père?

--Écoute-moi à mon tour... Tu sens bien que je t'aime trop, que ma

tendresse est trop clairvoyante pour que ton amour et celui d'Henri

m'aient échappé; au bout de quelques jours, je fus certain qu'il

t'aimait, plus encore peut-être que tu ne l'aimes...

--Mon père... non... non... c'est impossible, il ne m'aime pas à ce

point.

--Il t'aime, te dis-je... Il t'aime avec passion, avec délire.

--Ô mon Dieu! Mon Dieu!

--Écoute encore... lorsque je t'ai fait cette plaisanterie du portrait,

j'ignorais qu'Henri dût venir bientôt voir sa tante à Gerolstein.

Lorsqu'il y vint, je cédai au penchant qu'il m'a toujours inspiré; je

l'invitai à nous voir souvent... Jusqu'alors, je l'avais traité comme

mon fils, je ne changeai rien à ma manière d'être envers lui... Au bout

de quelques jours, Clémence et moi nous ne pûmes douter de l'attrait que

vous éprouviez l'un pour l'autre... Si ta position était plus

douloureuse, ma pauvre enfant, la mienne aussi était pénible, et surtout

d'une délicatesse extrême... Comme père, sachant les rares et

excellentes qualités d'Henri, je ne pouvais qu'être profondément heureux

de votre attachement, car jamais je n'aurais pu rêver un époux plus

digne de toi.

--Ah! mon père... pitié! pitié!

--Mais, comme homme d'honneur, je songeais au triste passé de mon

enfant... Aussi, loin d'encourager les espérances d'Henri, dans

plusieurs entretiens je lui donnai des conseils absolument contraires à

ceux qu'il aurait dû attendre de moi si j'avais songé à lui accorder ta

main. Dans des conjonctures si délicates, comme père et comme homme

d'honneur, je devais garder une neutralité rigoureuse, ne pas encourager

l'amour de ton cousin, mais le traiter avec la même affabilité que par

le passé... Tu as été jusqu'ici si malheureuse, mon enfant chérie, que,

te voyant pour ainsi dire te ranimer sous l'influence de ce noble et pur

amour, pour rien au monde je n'aurais voulu te ravir ces joies divines

et rares. En admettant même que cet amour dût être brisé plus tard... tu

aurais au moins connu quelques jours d'innocent bonheur... Et puis,

enfin... cet amour pouvait assurer ton repos à venir...

--Mon repos?

--Écoute encore... Le père d'Henri, le prince Paul, vient de m'écrire;

voici sa lettre... Quoiqu'il regarde cette alliance comme une faveur

inespérée... il me demande ta main pour son fils, qui, me dit-il,

éprouve pour toi l'amour le plus respectueux et le plus passionné.

--Ô mon Dieu! Mon Dieu! dit Fleur-de-Marie, en cachant son visage dans

ses mains, j'aurais pu être si heureuse!

--Courage, ma fille bien-aimée! Si tu le veux, ce bonheur est à toi!

s'écria tendrement Rodolphe.

--Oh! jamais!... Jamais!... Oubliez-vous?...

--Je n'oublie rien... Mais que demain tu entres au couvent,

non-seulement je te perds à jamais... mais tu me quittes pour une vie de

larmes et d'austérités... Eh bien! te perdre pour te perdre... qu'au

moins je te sache heureuse et mariée à celui que tu aimes... et qui

t'adore.

--Mariée avec lui... moi, mon père!...

--Oui... mais à la condition que, sitôt après votre mariage, contracté

ici la nuit, sans d'autres témoins que Murph pour toi et que le baron de

Graün pour Henri, vous partirez tous deux pour aller dans quelque

tranquille retraite de Suisse ou d'Italie, vivre inconnus, en riches

bourgeois. Maintenant, ma fille chérie, sais-tu pourquoi je me résigne à

t'éloigner de moi? Sais-tu pourquoi je désire qu'Henri quitte son titre

une fois hors de l'Allemagne? C'est que je suis sûr qu'au milieu d'un

bonheur solitaire, concentrée dans une existence dépouillée de tout

faste, peu à peu tu oublieras cet odieux passé, qui t'est surtout

pénible parce qu'il contraste amèrement avec les cérémonieux hommages

dont à chaque instant tu es entourée.

--Rodolphe a raison, s'écria Clémence. Seule avec Henri, continuellement

heureuse de son bonheur et du vôtre, il ne vous restera pas le temps de

songer à vos chagrins d'autrefois, mon enfant.

--Puis, comme il me serait impossible d'être longtemps sans te voir,

chaque année Clémence et moi nous irons vous visiter.

--Et un jour... lorsque la plaie dont vous souffrez tant, pauvre petite,

sera cicatrisée... lorsque vous aurez trouvé l'oubli dans le bonheur...

et ce moment arrivera plus tôt que vous ne le pensez... vous reviendrez

près de nous pour ne plus nous quitter!

--L'oubli dans le bonheur!... murmura Fleur-de-Marie qui, malgré elle,

se laissait bercer par ce songe enchanteur.

--Oui... oui, mon enfant, reprit Clémence, lorsqu'à chaque instant du

jour vous vous verrez bénie, respectée, adorée par l'époux de votre

choix, par l'homme dont votre père vous a mille fois vanté le coeur

noble et généreux... aurez-vous le loisir de songer au passé? Et, lors

même que vous y songeriez... comment ce passé vous attristerait-il?

Comment vous empêcherait-il de croire à la radieuse félicité de votre

mari?

--Enfin c'est vrai... car dis-moi, mon enfant, reprit Rodolphe, qui

pouvait à peine contenir des larmes de joie en voyant sa fille ébranlée,

en présence de l'idolâtrie de ton mari pour toi... lorsque tu auras la

conscience et la preuve du bonheur qu'il te doit... quels reproches

pourras-tu te faire?

--Mon père..., dit Fleur-de-Marie, oubliant le passé pour cette

espérance ineffable, tant de bonheur me serait-il encore réservé?

--Ah! j'en étais bien sûr! s'écria Rodolphe dans un élan de joie

triomphante, est-ce qu'après tout un père qui le veut... ne peut pas

rendre au bonheur son enfant adorée?...

--Elle mérite tant... que nous devions être exaucés, mon ami, dit

Clémence en partageant le ravissement du prince.

--Épouser Henri... et un jour... passer ma vie entre lui... ma seconde

mère... et mon père..., répéta Fleur-de-Marie, subissant de plus en plus

la douce ivresse de ces pensées.

--Oui, mon ange aimé, nous serons tous heureux!... Je vais répondre au

père d'Henri que je consens au mariage, s'écria Rodolphe en serrant

Fleur-de-Marie dans ses bras avec une émotion indicible. Rassure-toi,

notre séparation sera passagère... les nouveaux devoirs que le mariage

va t'imposer raffermiront encore tes pas dans cette voie d'oubli et de

félicité où tu vas marcher désormais... car, enfin, si un jour tu es

mère, ce ne sera pas seulement pour toi qu'il te faudra être heureuse...

--Ah! s'écria Fleur-de-Marie avec un cri déchirant, car ce mot de mère

la réveilla du songe enchanteur qui la berçait, mère!... moi? Oh!

jamais! Je suis indigne de ce saint nom... Je mourrais de honte devant

mon enfant... si je n'étais pas morte de honte devant son père... en lui

faisant l'aveu du passé...

--Que dit-elle? mon Dieu! s'écria Rodolphe, foudroyé par ce brusque

changement...

--Moi mère! reprit Fleur-de-Marie avec une amertume désespérée, moi

respectée, moi bénie par un enfant innocent et candide! Moi autrefois

l'objet du mépris de tous! Moi profaner ainsi le nom sacré de mère...

oh! jamais... Misérable folle que j'étais de me laisser entraîner à un

espoir indigne!...

--Ma fille, par pitié, écoute-moi.

Fleur-de-Marie se leva droite, pâle, et belle de la majesté d'un malheur

incurable.

--Mon père... nous oublions qu'avant de m'épouser... le prince Henri

doit connaître ma vie passée.

--Je ne l'avais pas oublié, s'écria Rodolphe; il doit tout savoir... il

saura tout...

--Et vous ne voulez pas que je meure... de me voir ainsi dégradée à ses

yeux?

--Mais il saura aussi quelle irrésistible fatalité t'a jetée dans

l'abîme... mais il saura ta réhabilitation.

--Et il sentira enfin, reprit Clémence en serrant Fleur-de-Marie dans

ses bras, que lorsque je vous appelle ma fille... il peut sans honte

vous appeler sa femme...

--Et moi... ma mère... j'aime trop... j'estime trop le prince Henri pour

jamais lui donner une main qui a été touchée par les bandits de la

Cité...

Peu de temps après cette scène douloureuse, on lisait dans la _Gazette

officielle de Gerolstein:_

«Hier a eu lieu, en l'abbaye grand-ducale de Sainte-Hermangilde, en

présence de Son Altesse Royale le grand-duc régnant et de toute la cour,

la prise de voile de très-haute et très-puissante princesse Son Altesse

Amélie de Gerolstein.

«Le noviciat a été reçu par l'illustrissime et révérendissime seigneur

monseigneur Charles-Maxime, archevêque duc d'Oppenheim; monseigneur

Annibal-André Montano, des princes de Delphes, évêque de Ceuta _in

partibus infidelium_ et nonce apostolique, y a donné le salut et la

bénédiction papale.

«Le sermon a été prononcé par le révérendissime seigneur Pierre

d'Asfeld, chanoine du chapitre de Cologne, comte du Saint-Empire romain.

«VENI, CREATOR OPTIME.»

VII

La profession

RODOLPHE À CLÉMENCE

Gerolstein, 12 janvier 1842[35]

En me rassurant complètement aujourd'hui sur la santé de votre père, mon

amie, vous me faites espérer que vous pourrez, avant la fin de cette

semaine, le ramener ici. Je l'avais prévenu que dans la résidence de

Rosenfeld, située au milieu des forêts, il serait exposé, malgré toutes

les précautions possibles, à l'âpre rigueur de nos froids;

malheureusement sa passion pour la chasse a rendu nos conseils inutiles.

Je vous en conjure, Clémence, dès que votre père pourra supporter le

mouvement de la voiture, partez aussitôt; quittez ce pays sauvage et

cette sauvage demeure, seulement habitable pour ces vieux Germains au

corps de fer dont la race a disparu.

Je tremble qu'à votre tour vous ne tombiez malade; les fatigues de ce

voyage précipité, les inquiétudes auxquelles vous avez été en proie

jusqu'à votre arrivée auprès de votre père, toutes ces causes ont dû

réagir cruellement sur vous. Que n'ai-je pu vous accompagner!...

Clémence, je vous en supplie, pas d'imprudence; je sais combien vous

êtes vaillante et dévouée... je sais de quels soins empressés vous allez

entourer votre père; mais il serait aussi désespéré que moi si votre

santé s'altérait pendant ce voyage. Je déplore doublement la maladie du

comte, car elle vous éloigne de moi dans un moment où j'aurais puisé

bien des consolations dans votre tendresse...

La cérémonie de la profession de notre pauvre enfant est toujours fixée

à demain... à demain 13 janvier, époque fatale... C'est le TREIZE

JANVIER que j'ai tiré l'épée contre mon père...

Ah! mon amie... je m'étais cru pardonné trop tôt... L'enivrant espoir de

passer ma vie auprès de vous et de ma fille m'avait fait oublier que ce

n'était pas moi, mais elle, qui avait été punie jusqu'à présent, et que

mon châtiment était encore à venir.

Et il est venu... lorsqu'il y a six mois l'infortunée nous a dévoilé la

double torture de son coeur: sa honte incurable du passé... jointe à son

malheureux amour pour Henri...

Ces deux amers et brûlants ressentiments exaltés l'un par l'autre,

devaient, par une logique fatale, amener son inébranlable résolution de

prendre le voile. Vous le savez, mon amie, en combattant ce dessein de

toutes les forces de notre adoration pour elle, nous ne pouvions nous

dissimuler que sa digne et courageuse conduite eût été la nôtre. Que

répondre à ces mots terribles: «J'aime trop le prince Henri pour lui

donner une main touchée par les bandits de la Cité»?

Elle a dû se sacrifier à ses nobles scrupules, au souvenir ineffaçable

de sa honte! Elle l'a fait vaillamment... Elle a renoncé aux splendeurs

du monde, elle est descendue des marches d'un trône pour s'agenouiller,

vêtue de bure, sur la dalle d'une église; elle a croisé ses mains sur sa

poitrine, courbé sa tête angélique... ses beaux cheveux blonds que

j'aimais tant, et que je conserve comme un trésor, sont tombés tranchés

par le fer...

Ô mon amie, vous savez notre émotion déchirante à ce moment lugubre et

solennel; cette émotion est, à cette heure, aussi poignante que par le

passé... En vous écrivant ces mots, je pleure comme un enfant.

Je l'ai vue ce matin; quoiqu'elle m'ait paru moins pâle que d'habitude,

et qu'elle prétende ne pas souffrir... sa santé m'inquiète,

mortellement. Hélas! lorsque, sous le voile et le bandeau qui entourent

son noble front, je vois ses traits amaigris qui ont la froide blancheur

du marbre, et qui font paraître ses grands yeux bleus plus grands

encore, je ne puis m'empêcher de songer au doux et pur éclat dont

brillait sa beauté lors de notre mariage. Jamais, n'est-ce pas? nous ne

l'avions vue plus charmante... notre bonheur semblait rayonner sur son

délicieux visage.

Comme je vous le disais, je l'ai vue ce matin; elle n'est pas prévenue

que la princesse Juliane se démet volontairement en sa faveur de sa

dignité abbatiale: demain donc, jour de sa profession, notre enfant sera

élue abbesse, puisqu'il y a unanimité parmi les demoiselles nobles de la

communauté pour lui conférer cette dignité[36].

Depuis le commencement de son noviciat, il n'y a qu'une voix sur sa

piété, sur sa charité, sur sa religieuse exactitude à remplir toutes les

règles de son ordre, dont elle exagère malheureusement les austérités...

Elle a exercé dans ce couvent l'influence qu'elle exerce partout, sans y

prétendre et en l'ignorant, ce qui en augmente la puissance...

Son entretien de ce matin m'a confirmé ce dont je me doutais; elle n'a

pas trouvé dans la solitude du cloître et dans la pratique sévère de la

vie monastique le repos et l'oubli... elle se félicite pourtant de sa

résolution, qu'elle considère comme l'accomplissement d'un devoir

impérieux; mais elle souffre toujours, car elle n'est pas née pour ces

contemplations mystiques, au milieu desquelles certaines personnes,

oubliant toutes les affections, tous les souvenirs terrestres, se

perdent en ravissements ascétiques.

Non, Fleur-de-Marie croit, elle prie, elle se soumet à la rigoureuse et

dure observance de son ordre; elle prodigue les consolations les plus

évangéliques, les soins les plus humbles aux pauvres femmes malades qui

sont traitées dans l'hospice de l'abbaye. Elle a refusé jusqu'à l'aide

d'une soeur converse pour le modeste ménage de cette triste cellule

froide et nue où nous avons remarqué avec un si douloureux étonnement,

vous vous le rappelez, mon amie, les branches desséchées de son petit

rosier, suspendues au-dessous de son christ. Elle est enfin l'exemple

chéri, le modèle vénéré de la communauté... Mais elle me l'a avoué ce

matin, en se reprochant cette faiblesse avec amertume, elle n'est pas

tellement absorbée par la pratique et par les austérités de la vie

religieuse, que le passé ne lui apparaisse sans cesse non-seulement tel

qu'il a été... mais tel qu'il aurait pu être.

--Je m'en accuse, mon père, me disait-elle avec cette calme et douce

résignation que vous lui connaissez, je m'en accuse, mais je ne puis

m'empêcher de songer souvent, que, si Dieu avait voulu m'épargner la

dégradation qui a flétri à jamais mon avenir, j'aurais pu vivre toujours

auprès de vous, aimée de l'époux de votre choix. Malgré moi, ma vie se

partage entre ces douloureux regrets et les effroyables souvenirs de la

Cité. En vain je prie Dieu de me délivrer de ces obsessions, de remplir

uniquement mon coeur de son pieux amour, de ses saintes espérances, de

me prendre enfin tout entière, puisque je veux me donner tout entière à

lui... il n'exauce pas mes voeux... sans doute parce que mes

préoccupations terrestres me rendent indigne d'entrer en communication

avec lui.

--Mais alors, m'écriai-je, saisi d'une folle lueur d'espérance, il en

est temps encore, aujourd'hui ton noviciat finit, mais c'est seulement

demain qu'aura lieu ta profession solennelle; tu es encore libre,

renonce à cette vie si rude et si austère qui ne t'offre pas les

consolations que tu attendais; souffrir pour souffrir, viens souffrir

dans nos bras, notre tendresse adoucira tes chagrins.

Secouant tristement la tête, elle me répondit avec cette inflexible

justesse de raisonnement qui nous a si souvent frappés:

Les mystères de Paris, Tome V · 第 20 / 24 段