«Je vous dirai encore, monseigneur, que Jeanne Duport, par la générosité

de Mme la marquise, a pu se faire séparer de son mari, ce vilain homme

qui lui mangeait tout et la battait; elle a repris sa fille aînée auprès

d'elle, et elle tient une petite boutique de passementerie où elle vend

ce qu'elle fabrique avec ses enfants; leur commerce prospère. Il n'y a

pas non plus de gens plus heureux, et cela, grâce à qui? grâce à vous,

monseigneur, grâce à Mme la marquise, qui, tous deux, savez si bien

donner, et donner si à propos.

«À propos de ça, Germain vous écrit comme d'ordinaire, monseigneur, à la

fin du mois, au sujet de la _Banque des travailleurs sans ouvrage et des

prêts gratuits._ Il n'y a presque jamais de remboursements en retard et

on s'aperçoit déjà beaucoup du bien-être que cela répand dans le

quartier. Au moins maintenant, de pauvres familles peuvent supporter la

morte-saison du travail sans mettre leur linge et leurs matelas au

mont-de-piété. Ainsi, quand l'ouvrage revient, faut voir avec quel coeur

ils s'y mettent; ils sont si fiers qu'on ait eu confiance dans leur

travail et dans leur probité!... Dame! ils n'ont que ça. Aussi comme ils

vous bénissent de leur avoir fait prêter là-dessus! Oui, monseigneur,

ils vous bénissent, vous; car, quoique vous disiez que vous n'êtes pour

rien dans cette fondation, sauf la nomination de Germain comme caissier

directeur, et que c'est un inconnu qui a fait ce grand bien... nous

aimons mieux croire que c'est à vous qu'on le doit; c'est plus naturel!

«D'ailleurs il y a une fameuse trompette pour répéter à tout bout de

champ que c'est vous qu'on doit bénir; cette trompette est Mme Pipelet,

qui répète à chacun qu'il n'y a que son roi des locataires (excusez,

monsieur Rodolphe, elle vous appelle toujours ainsi) qui puisse avoir

fait cette oeuvre charitable, et son vieux chéri d'Alfred est toujours

de son avis. Quant à lui, il est si fier et si content de son poste de

gardien de la banque qu'il dit que les poursuites de M. Cabrion lui

seraient maintenant indifférentes. Pour en finir avec votre famille de

reconnaissants, monseigneur, j'ajouterai que Germain a lu dans les

journaux que le nommé Martial, un colon d'Algérie, avait été cité avec

de grands éloges pour le courage qu'il avait montré en repoussant à la

tête de ses métayers une attaque d'Arabes pillards, et que sa femme,

aussi intrépide que lui, avait été légèrement blessée à ses côtés, où

elle tirait des coups de fusil, comme un vrai grenadier. Depuis ce

temps-là, dit-on dans le journal, on l'a baptisée Mme Carabine.

«Excusez de cette longue lettre, monseigneur; mais j'ai pensé que vous

ne seriez pas fâché d'avoir par nous des nouvelles de tous ceux dont

vous avez été la providence... Je vous écris de la ferme de Bouqueval,

où nous sommes depuis le printemps avec notre bonne mère. Germain part

le matin pour ses affaires, et il revient le soir. À l'automne, nous

retournerons habiter Paris. Comme c'est drôle, monsieur Rodolphe, moi

qui n'aimais pas la campagne, je l'adore maintenant... Je m'explique ça,

parce que Germain l'aime beaucoup. À propos de la ferme, monsieur

Rodolphe, vous qui savez sans doute où est cette bonne petite Goualeuse,

si vous en avez l'occasion, dites-lui qu'on se souvient toujours d'elle

comme de ce qu'il y a de plus doux et de meilleur au monde, et que, pour

moi, je ne pense jamais à notre bonheur sans me dire: «Puisque M.

Rodolphe était aussi le M. Rodolphe de cette chère Fleur-de-Marie, grâce

à lui elle doit être heureuse comme nous autres», et ça me fait trouver

mon bonheur encore meilleur.

«Mon Dieu, mon Dieu, comme je bavarde! Qu'est-ce que vous allez dire,

monseigneur? Mais bah! vous êtes si bon... Et puis, voyez-vous, c'est

votre faute si je gazouille autant et aussi joyeusement que papa Crétu

et Ramonette, qui n'osent plus lutter maintenant de chant avec moi.

Allez, monsieur Rodolphe, je vous en réponds, je les mets sur les dents.

«Vous ne nous refuserez pas notre demande, n'est-ce pas, monseigneur? Si

vous donnez un nom à notre petite fille chérie, il nous semble que ça

lui portera bonheur, que ce sera comme sa bonne étoile. Tenez, monsieur

Rodolphe, quelquefois, moi et mon bon Germain, nous nous félicitons

presque d'avoir connu la peine, parce que nous sentons doublement

combien notre enfant sera heureuse de ne pas savoir ce que c'est que la

misère par où nous avons passé.

«Si je finis en vous disant, monsieur Rodolphe, que nous tâchons de

secourir par-ci par-là de pauvres gens selon nos moyens, ce n'est pas

pour nous vanter, mais pour que vous sachiez que nous ne gardons pas

pour nous seuls tout le bonheur que vous nous avez donné. D'ailleurs

nous disons toujours à ceux que nous secourons: «Ce n'est pas nous qu'il

faut remercier et bénir... c'est M. Rodolphe, l'homme le meilleur, le

plus généreux qu'il y ait au monde.» Et ils vous prennent pour une

espèce de saint, si ce n'est plus.

«Adieu, monseigneur. Croyez que, lorsque notre petite fille commencera à

épeler, le premier mot qu'elle lira sera votre nom, monsieur Rodolphe;

et puis après, ceux-ci, que vous avez fait écrire sur ma corbeille de

noces:

_Travail et sagesse--Honneur et bonheur._

«Grâce à ces quatre mots-là, à notre tendresse et à nos soins, nous

espérons, monseigneur, que notre enfant sera toujours digne de prononcer

le nom de celui qui a été notre providence et celle de tous les

malheureux qu'il a connus.

«Pardon, monseigneur; c'est que j'ai, en finissant, comme de grosses

larmes dans les yeux... mais c'est de bonnes larmes... Excusez, s'il

vous plaît... ce n'est pas ma faute, mais je n'y vois plus bien clair,

et je griffonne...

«J'ai l'honneur, monseigneur, de vous saluer avec autant de respect que

de reconnaissance.

«RIGOLETTE, femme GERMAIN.

_«P. S._ Ah! mon Dieu! monseigneur, en relisant ma lettre, je

m'aperçois que j'ai mis bien des fois _monsieur Rodolphe_. Vous me

pardonnerez, n'est-ce pas? Vous savez bien que, sous un nom ou sous un

autre, nous vous respectons et nous vous bénissons la même chose,

monseigneur.

V

Les souvenirs

--Chère petite Rigolette! dit Clémence attendrie par la lecture que

venait de faire Rodolphe. Cette lettre naïve est remplie de sensibilité.

--Sans doute, reprit Rodolphe; on ne pouvait mieux placer un bienfait.

Notre protégée est douée d'un excellent naturel; c'est un coeur d'or, et

notre chère enfant l'apprécie comme nous, ajouta-t-il en s'adressant à

sa fille.

Puis, frappé de sa pâleur et de son accablement, il s'écria:

--Mais qu'as-tu donc?

--Hélas!... quel douloureux contraste entre ma position et celle de

Rigolette... «Travail et sagesse. Honneur et bonheur», ces quatre mots

disent tout ce qu'a été... tout ce que doit être sa vie... Jeune fille

laborieuse et sage, épouse chérie, heureuse mère, femme honorée... telle

est sa destinée! tandis que moi...

--Grand dieu! Que dis-tu?

--Grâce... mon bon père; ne m'accusez pas d'ingratitude... mais, malgré

votre ineffable tendresse, malgré celle de ma seconde mère, malgré les

respects et les splendeurs dont je suis entourée... malgré votre

puissance souveraine, ma honte est incurable... Rien ne peut anéantir le

passé... Encore une fois, pardonnez-moi, mon père... je vous l'ai caché

jusqu'à présent... mais le souvenir de ma dégradation première me

désespère et me tue...

--Clémence, vous l'entendez!... s'écria Rodolphe avec désespoir.

--Mais, malheureuse enfant! dit Clémence en prenant affectueusement la

main de Fleur-de-Marie dans les siennes, notre tendresse, l'affection de

ceux qui vous entourent, et que vous méritez, tout ne vous prouve-t-il

pas que ce passé ne doit plus être pour vous qu'un vain et mauvais

songe?

--Oh! fatalité... fatalité! reprit Rodolphe. Maintenant je maudis mes

craintes, mon silence: cette funeste idée, depuis longtemps enracinée

dans son esprit, y a fait à notre insu d'affreux ravages, et il est trop

tard pour combattre cette déplorable erreur... Ah! je suis bien

malheureux!

--Courage, mon ami, dit Clémence à Rodolphe; vous le disiez tout à

l'heure, il vaut mieux connaître l'ennemi qui nous menace... Nous savons

maintenant la cause du chagrin de notre enfant, nous en triompherons,

parce que nous aurons pour nous la raison, la justice et notre

tendresse.

--Et puis enfin parce qu'elle verra que son affliction, si elle était

incurable, rendrait la nôtre incurable aussi, reprit Rodolphe; car en

vérité ce serait à désespérer de toute justice humaine et divine, si

cette infortunée n'avait fait que changer de tourments.

Après un assez long silence, pendant lequel Fleur-de-Marie parut se

recueillir, elle prit d'une main la main de Rodolphe, de l'autre celle

de Clémence et leur dit d'une voix profondément altérée:

--Écoutez-moi, mon bon père... et vous aussi, ma tendre mère... ce jour

est solennel... Dieu a voulu, et je l'en remercie, qu'il me fût

impossible de vous cacher davantage ce que je ressens... Avant peu

d'ailleurs je vous aurais fait l'aveu que vous allez entendre, car toute

souffrance a son terme... et, si cachée que fût la mienne, je n'aurais

pu vous la taire plus longtemps.

--Ah!... je comprends tout, s'écria Rodolphe; il n'y a plus d'espoir

pour elle.

--J'espère dans l'avenir, mon père, et cet espoir me donne la force de

vous parler ainsi.

--Et que peux-tu espérer de l'avenir... pauvre enfant, puisque ton sort

présent ne te cause que chagrins et amertume?

--Je vais vous le dire, mon père... mais avant, permettez-moi de vous

rappeler le passé... de vous avouer devant Dieu qui m'entend ce que j'ai

ressenti jusqu'ici.

--Parle... parle, nous t'écoutons, dit Rodolphe, en s'asseyant avec

Clémence auprès de Fleur-de-Marie.

--Tant que je suis restée à Paris... auprès de vous, mon père, dit

Fleur-de-Marie, j'ai été si heureuse, oh! si complètement heureuse, que

ces beaux jours ne seraient pas trop payés par des années de

souffrances... Vous le voyez... j'ai du moins connu le bonheur.

--Pendant quelques jours peut-être...

--Oui; mais quelle félicité pure et sans mélange! Vous m'entouriez,

comme toujours, des soins les plus tendres! Je me livrais sans crainte

aux élans de reconnaissance et d'affection qui à chaque instant

emportaient mon coeur vers vous... L'avenir m'éblouissait: un père à

adorer, une seconde mère à chérir doublement, car elle devait remplacer

la mienne... que je n'avais jamais connue... Et puis... je dois tout

avouer, mon orgueil s'exaltait malgré moi, tant j'étais honorée de vous

appartenir. Lorsque le petit nombre de personnes de votre maison qui, à

Paris, avaient occasion de me parler, m'appelaient Altesse... je ne

pouvais m'empêcher d'être fière de ce titre. Si alors je pensais

quelquefois vaguement au passé, c'était pour me dire: «Moi, jadis, si

avilie, je suis la fille chérie d'un prince souverain que chacun bénit

et révère; moi, jadis si misérable, je jouis de toutes les splendeurs du

luxe et d'une existence presque royale!» Hélas! que voulez-vous, mon

père, ma fortune était si imprévue... votre puissance m'entourait d'un

si splendide éclat, que j'étais excusable, peut-être de me laisser

aveugler ainsi.

--Excusable!... mais rien de plus naturel, pauvre ange aimé. Quel mal de

t'enorgueillir d'un rang qui était le tien? De jouir des avantages de la

position que je t'avais rendue? Aussi dans ce temps-là, je me le

rappelle bien, tu étais d'une gaieté charmante; que de fois je t'ai vue

tomber dans mes bras comme accablée par la félicité, et me dire avec un

accent enchanteur ces mots qu'hélas! je ne dois plus entendre: «Mon

père... c'est trop... trop de bonheur!» Malheureusement ce sont ces

souvenirs-là... vois-tu, qui m'ont endormi dans une sécurité trompeuse;

et plus tard je ne me suis pas assez inquiété des causes de ta

mélancolie...

--Mais dites-nous donc, mon enfant, reprit Clémence, qui a pu changer en

tristesse cette joie si pure, si légitime, que vous éprouviez d'abord?

--Hélas! une circonstance bien funeste et bien imprévue!...

--Quelle circonstance?...

--Vous vous rappelez, mon père..., dit Fleur-de-Marie, ne pouvant

vaincre un frémissement d'horreur, vous vous rappelez la scène terrible

qui a précédé notre départ de Paris... lorsque votre voiture a été

arrêtée près de la barrière?

--Oui..., répondit tristement Rodolphe. Brave Chourineur!... Après

m'avoir encore une fois sauvé la vie, il est mort là... devant nous...

en disant: «Le ciel est juste... j'ai tué, on me tue!...»

--Eh bien!... mon père, au moment où ce malheureux expirait, savez-vous

qui j'ai vu... me regarder fixement?... Oh! ce regard... ce regard... il

m'a toujours poursuivie depuis, ajouta Fleur-de-Marie en frissonnant.

--Quel regard? De qui parles-tu? s'écria Rodolphe.

--De l'ogresse du tapis-franc..., murmura Fleur-de-Marie.

--Ce monstre! tu l'as revu? Et où cela?

--Vous ne l'avez pas aperçue dans la taverne où est mort le Chourineur?

Elle se trouvait parmi les femmes qui l'entouraient.

--Ah! maintenant, dit Rodolphe avec accablement, je comprends... Déjà

frappée de terreur par le meurtre du Chourineur, tu auras cru voir

quelque chose de providentiel dans cette affreuse rencontre!!!

--Il n'est que trop vrai, mon père; à la vue de l'ogresse, je ressentis

un froid mortel; il me sembla que sous son regard mon coeur, jusqu'alors

rayonnant de bonheur et d'espoir, se glaçait tout à coup. Oui,

rencontrer cette femme au moment même où le Chourineur mourait en

disant: «Le ciel est juste!...» cela me parut un blâme providentiel de

mon orgueilleux oubli du passé, que je devais expier à force

d'humiliation et de repentir.

--Mais le passé, on te l'a imposé; tu n'en peux répondre devant Dieu!

--Vous avez été contrainte... enivrée... malheureuse enfant.

--Une fois précipitée malgré toi dans cet abîme, tu ne pouvais plus en

sortir, malgré tes remords, ton épouvante et ton désespoir, grâce à

l'atroce indifférence de cette société dont tu étais victime. Tu te

voyais à jamais enchaînée dans cet antre; il a fallu, pour t'en

arracher, le hasard qui t'a placée sur mon chemin.

--Et puis enfin, mon enfant, votre père vous le dit, vous étiez victime

et non complice de cette infamie! s'écria Clémence.

--Mais cette infamie... je l'ai subie... ma mère, reprit douloureusement

Fleur-de-Marie. Rien ne peut anéantir ces affreux souvenirs... Sans

cesse ils me poursuivent, non plus comme autrefois au milieu des

paisibles habitants d'une ferme, ou des femmes dégradées, mes compagnes

de Saint-Lazare... mais ils me poursuivront jusque dans ce palais...

peuplé de l'élite de l'Allemagne... Ils me poursuivent enfin jusque dans

les bras de mon père, jusque sur les marches de son trône.

Et Fleur-de-Marie fondit en larmes.

Rodolphe et Clémence restèrent muets devant cette effrayante expression

d'un remords invincible; ils pleuraient aussi, car ils sentaient

l'impuissance de leurs consolations.

--Depuis lors, reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses larmes, à chaque

instant du jour, je me dis avec une honte amère: «On m'honore, on me

révère; les personnes les plus éminentes, les plus vénérables,

m'entourent de respects; aux yeux de toute une cour, la soeur d'un

empereur a daigné rattacher mon bandeau sur mon front... et j'ai vécu

dans la fange de la Cité, tutoyée par des voleurs et des assassins!»

«Oh! mon père, pardonnez-moi; mais plus ma position s'est élevée... plus

j'ai été frappée de la dégradation profonde où j'étais tombée; à chaque

hommage qu'on me rend, je me sens coupable d'une profanation; songez-y

donc, mon Dieu! après avoir été ce que j'ai été... souffrir que des

vieillards s'inclinent devant moi... souffrir que de nobles jeunes

filles, que des femmes justement respectées se trouvent flattées de

m'entourer... souffrir enfin que des princesses, doublement augustes et

par l'âge et par leur caractère sacerdotal, me comblent de prévenances

et d'éloges... cela n'est-il pas impie et sacrilège! Et puis, si vous

saviez, mon père, ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore chaque

jour en me disant: «Si Dieu voulait que le passé fût connu... avec quel

mépris mérité on traiterait celle qu'à cette heure on élève si haut!...»

Quelle juste et effrayante punition!

--Mais, malheureuse enfant, ma femme et moi nous connaissons le passé...

nous sommes dignes de notre rang, et pourtant nous te chérissons... nous

t'adorons.

--Vous avez pour moi l'aveugle tendresse d'un père et d'une mère...

--Tout le bien que tu as fait depuis ton séjour ici? Et cette

institution belle et sainte, cet asile ouvert par toi aux orphelines et

aux pauvres filles abandonnées, ces soins admirables d'intelligence et

de dévouement dont tu les entoures? Ton insistance à les appeler tes

soeurs, à vouloir qu'elles t'appellent ainsi, puisque en effet tu les

traites en soeurs?... n'est-ce donc rien pour la rédemption de fautes

qui ne furent pas les tiennes?... Enfin l'affection que te témoigne la

digne abbesse de Sainte-Hermangilde, qui ne te connaît que depuis ton

arrivée ici, ne la dois-tu pas absolument à l'élévation de ton esprit, à

la beauté de ton âme, à ta piété sincère?

--Tant que les louanges de l'abbesse de Sainte-Hermangilde ne

s'adressent qu'à ma conduite présente, j'en jouis sans scrupule, mon

père; mais lorsqu'elle cite mon exemple aux demoiselles nobles qui sont

en religion dans l'abbaye, mais lorsque celles-ci voient en moi un

modèle de toutes les vertus, je me sens mourir de confusion, comme si

j'étais complice d'un mensonge indigne.

Après un assez long silence, Rodolphe reprit avec un abattement

douloureux:

--Je le vois, il faut désespérer de te persuader: les raisonnements sont

impuissants contre une conviction d'autant plus inébranlable qu'elle a

sa source dans un sentiment généreux et élevé, puisque à chaque instant

tu jettes un regard sur le passé. Le contraste de ces souvenirs et de ta

position présente doit être en effet pour toi un supplice continuel...

Pardon, à mon tour, pauvre enfant.

--Vous, mon bon père, me demander pardon!... Et de quoi, grand Dieu?

--De n'avoir pas prévu tes susceptibilités... D'après l'excessive

délicatesse de ton coeur, j'aurais dû les deviner... Et pourtant... que

pouvais-je faire?... Il était de mon devoir de te reconnaître

solennellement pour ma fille... alors ces respects, dont l'hommage t'est

si douloureux, venaient nécessairement t'entourer...

«Oui, mais j'ai eu un tort... j'ai été, vois-tu, trop orgueilleux de

toi... j'ai trop voulu jouir du charme que ta beauté, que ton esprit,

que ton caractère inspiraient à tous ceux qui t'approchaient... J'aurais

dû cacher mon trésor... vivre presque dans la retraite avec Clémence et

toi... renoncer à ces fêtes, à ces réceptions nombreuses où j'aimais

tant à te voir briller... croyant follement t'élever si haut... si

haut... que le passé disparaîtrait entièrement à tes yeux... Mais hélas!

le contraire est arrivé... et, comme tu me l'as dit, plus tu t'es

élevée, plus l'abîme dont je t'ai retirée t'a paru sombre et profond...

«Encore une fois, c'est ma faute... j'avais pourtant cru bien faire!...

dit Rodolphe en essuyant ses larmes, mais je me suis trompé... Et puis,

je me suis cru pardonné trop tôt... la vengeance de Dieu n'est pas

satisfaite... elle me poursuit encore dans le bonheur de ma fille!...

Quelques coups discrètement frappés à la porte du salon qui précédait

l'oratoire de Fleur-de-Marie interrompirent ce triste entretien.

Rodolphe se leva et entr'ouvrit la porte.

Il vit Murph, qui lui dit:

--Je demande pardon à Votre Altesse Royale de venir la déranger; mais un

courrier du prince d'Herkaüsen-Oldenzaal vient d'apporter cette lettre

qui, dit-il, est très-importante et doit être sur-le-champ remise à

Votre Altesse Royale.

--Merci, mon bon Murph. Ne t'éloigne pas, lui dit Rodolphe avec un

soupir; tout à l'heure j'aurai besoin de causer avec toi.

Et le prince, ayant fermé la porte, resta un moment dans le salon pour y

lire la lettre que Murph venait de lui remettre.

Elle était ainsi conçue:

«Monseigneur,

«Puis-je espérer que les liens de parenté qui m'attachent à Votre

Altesse Royale et que l'amitié dont elle a toujours daigné m'honorer

excuseront une démarche qui serait d'une grande témérité si elle ne

m'était pas imposée par une conscience d'honnête homme?

«Il y a quinze mois, monseigneur, vous reveniez de France, ramenant avec

vous une fille d'autant plus chérie que vous l'aviez crue perdue pour

toujours, tandis qu'au contraire elle n'avait jamais quitté sa mère, que

vous avez épousée à Paris _in extremis_, afin de légitimer la naissance

de la princesse Amélie, qui est ainsi l'égale des autres Altesses de la

Confédération germanique.

«Sa naissance est donc souveraine, sa beauté incomparable, son coeur est

aussi digne de sa naissance que son esprit est digne de sa beauté, ainsi

que me l'a écrit ma soeur l'abbesse de Sainte-Hermangilde, qui a souvent

l'honneur de voir la fille bien-aimée de Votre Altesse Royale.

«Maintenant, monseigneur, j'aborderai franchement le sujet de cette

lettre, puisque malheureusement une maladie grave me retient à

Oldenzaal, et m'empêche de se rendre auprès de Votre Altesse Royale.

«Pendant le temps que mon fils a passé à Gerolstein, il a vu presque

chaque jour la princesse Amélie, il l'aime éperdument, mais il lui a

toujours caché son amour.

«J'ai cru devoir, monseigneur, vous en instruire. Vous avez daigné

accueillir paternellement mon fils et l'engager à revenir, au sein de

votre famille, vivre de cette intimité qui lui était si précieuse;

j'aurais indignement manqué à la loyauté en dissimulant à Votre Altesse

Royale une circonstance qui doit modifier l'accueil qui était réservé à

mon fils.

«Je sais qu'il serait insensé à nous d'oser espérer nous allier plus

étroitement encore à la famille de Votre Altesse Royale.

«Je sais que la fille dont vous êtes à bon droit si fier, monseigneur,

doit prétendre à de hautes destinées.

«Mais je sais aussi que vous êtes le plus tendre des pères, et que, si

vous jugiez jamais mon fils digne de vous appartenir et de faire le

bonheur de la princesse Amélie, vous ne seriez pas arrêté par les graves

disproportions qui rendent pour nous une telle fortune inespérée.

«Il ne m'appartient pas de faire l'éloge d'Henri, monseigneur; mais

j'en appelle aux encouragements et aux louanges que vous avez si souvent

daigné lui accorder.

«Je n'ose et ne puis vous en dire davantage, monseigneur; mon émotion

est trop profonde.

«Quelle que soit votre détermination, veuillez croire que nous nous y

soumettrons avec respect, et que je serai toujours fidèle aux sentiments

profondément dévoués avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

«de Votre Altesse Royale

«le très-humble et obéissant serviteur,

«GUSTAVE-PAUL,

«prince d'Herkaüsen-Oldenzaal

VI

Aveux

Après la lecture de la lettre du prince, père d'Henri, Rodolphe resta

quelque temps triste et pensif; puis, un rayon d'espoir éclairant son

front, il revint auprès de sa fille, à qui Clémence prodiguait en vain

les plus tendres consolations.

--Mon enfant, tu l'as dit toi-même, Dieu a voulu que ce jour fût celui

des explications solennelles, dit Rodolphe à Fleur-de-Marie, je ne

prévoyais pas qu'une nouvelle et grave circonstance dût encore justifier

tes paroles.

--De quoi s'agit-il, mon père?

--Mon ami, qu'y a-t-il?

--De nouveaux sujets de crainte.

--Pour qui donc, mon père?

--Pour toi.

--Pour moi?

--Tu ne nous as avoué que la moitié de tes chagrins, pauvre enfant.

--Soyez assez bon pour vous expliquer, mon père, dit Fleur-de-Marie en

rougissant.

--Maintenant je le puis, je n'ai pu le faire plus tôt, ignorant que tu

désespérais à ce point de ton sort. Écoute, ma fille chérie, tu te

crois, ou plutôt tu es bien malheureuse. Lorsqu'au commencement de notre

entretien tu m'as parlé des espérances qui te restaient, j'ai compris...

mon coeur a été brisé... car il s'agissait pour moi de te perdre à

jamais, de te voir t'enfermer dans un cloître, de te voir descendre

vivante dans un tombeau. Tu voudrais entrer au couvent...

--Mon père...

--Mon enfant, est-ce vrai?

--Oui, si vous me le permettez, répondit Fleur-de-Marie d'une voix

étouffée.

--Nous quitter! s'écria Clémence.

--L'abbaye de Sainte-Hermangilde est bien rapprochée de Gerolstein: je

vous verrai souvent, vous et mon père.

--Songez donc que de tels voeux sont éternels, ma chère enfant. Vous

n'avez pas dix-huit ans, et peut-être un jour...

Les mystères de Paris, Tome V · 第 19 / 24 段