saluant avec un mouvement plein de grâce:
--Que voulez-vous, ma chère comtesse?
--Je viens prévenir Votre Altesse que monseigneur la prie de l'attendre;
car il va se rendre ici dans quelques minutes, répondit la dame
d'honneur de la princesse Amélie avec une formalité respectueuse.
--Aussi je m'étonnais de n'avoir pas encore embrassé mon père
aujourd'hui; j'attends avec tant d'impatience sa visite de chaque
matin!... Mais j'espère que je ne dois pas à une indisposition de Mlle
d'Harneim le plaisir de vous voir deux jours de suite au palais, ma
chère comtesse?
--Que Votre Altesse n'ait aucune inquiétude à ce sujet; Mlle d'Harneim
m'a priée de la remplacer aujourd'hui; demain elle aura l'honneur de
reprendre son service auprès de Votre Altesse, qui daignera peut-être
excuser ce changement.
--Certainement, car je n'y perdrai rien; après avoir eu le plaisir de
vous voir deux jours de suite, ma chère comtesse, j'aurai pendant deux
autres jours Mlle d'Harneim auprès de moi.
--Votre Altesse nous comble, répondit la dame d'honneur en s'inclinant
de nouveau; son extrême bienveillance m'encourage à lui demander une
grâce!
--Parlez... parlez; vous connaissez mon empressement à vous être
agréable...
--Il est vrai que depuis longtemps Votre Altesse m'a habituée à ses
bontés; mais il s'agit d'un sujet tellement pénible, que je n'aurais pas
le courage de l'aborder, s'il ne s'agissait d'une action très-méritante;
aussi j'ose compter sur l'indulgence extrême de Votre Altesse.
--Vous n'avez nullement besoin de mon indulgence, ma chère comtesse; je
suis toujours très-reconnaissante des occasions que l'on me donne de
faire un peu de bien.
--Il s'agit d'une pauvre créature qui malheureusement avait quitté
Gerolstein avant que Votre Altesse eût fondé son oeuvre si utile et si
charitable pour les jeunes filles orphelines ou abandonnées, que rien ne
défend contre les mauvaises passions.
--Et qu'a-t-elle fait? Que réclamez-vous pour elle?
--Son père, homme très-aventureux, avait été chercher fortune en
Amérique, laissant sa femme et sa fille dans une existence assez
précaire. La mère mourut; la fille, âgée de seize ans à peine, livrée à
elle-même, quitta le pays pour suivre à Vienne un séducteur, qui la
délaissa bientôt. Ainsi que cela arrive toujours, ce premier pas dans le
sentier du vice conduisit cette malheureuse à un abîme d'infamie; en peu
de temps elle devint, comme tant d'autres misérables, l'opprobre de son
sexe...
Fleur-de-Marie baissa les yeux, rougit et ne put cacher un léger
tressaillement qui n'échappa pas à sa dame d'honneur. Celle-ci,
craignant d'avoir blessé la chaste susceptibilité de la princesse en
l'entretenant d'une telle créature, reprit avec embarras:
--Je demande mille pardons à Votre Altesse, je l'ai choquée sans doute,
en attirant son attention sur une existence si flétrie; mais
l'infortunée manifeste un repentir si sincère... que j'ai cru pouvoir
solliciter pour elle un peu de pitié.
--Et vous avez eu raison. Continuez... je vous en prie, dit
Fleur-de-Marie en surmontant sa douloureuse émotion; tous les égarements
sont en effet dignes de pitié, lorsque le repentir leur succède.
--C'est ce qui est arrivé dans cette circonstance, ainsi que je l'ai
fait observer à Votre Altesse. Après deux années de cette vie
abominable, la grâce toucha cette abandonnée... Saisie d'un tardif
remords, elle est revenue ici. Le hasard a fait qu'en arrivant elle a
été se loger dans une maison qui appartient à une digne veuve, dont la
douceur et la pitié sont populaires. Encouragée par la pieuse bonté de
la veuve, la pauvre créature lui a avoué ses fautes, ajoutant qu'elle
ressentait une juste horreur pour sa vie passée, et qu'elle achèterait
au prix de la pénitence la plus rude le bonheur d'entrer dans une maison
religieuse où elle pourrait expier ses égarements et mériter leur
rédemption. La digne veuve à qui elle fit cette confidence, sachant que
j'avais l'honneur d'appartenir à Votre Altesse, m'a écrit pour me
recommander cette malheureuse qui, par la toute-puissante intervention
de Votre Altesse auprès de la princesse Juliane, supérieure de l'abbaye,
pourrait espérer d'entrer soeur converse au couvent de
Sainte-Hermangilde; elle demande comme une faveur d'être employée aux
travaux les plus pénibles, pour que sa pénitence soit plus méritoire.
J'ai voulu entretenir plusieurs fois cette femme avant de me permettre
d'implorer pour elle la pitié de Votre Altesse, et je suis fermement
convaincue que son repentir sera durable. Ce n'est ni le besoin ni l'âge
qui la ramène au bien; elle a dix-huit ans à peine, elle est très-belle
encore, et possède une petite somme d'argent qu'elle veut affecter à une
oeuvre charitable, si elle obtient la faveur qu'elle sollicite.
--Je me charge de votre protégée, dit Fleur-de-Marie en contenant
difficilement son trouble, tant sa vie passée offrait de ressemblance
avec celle de la malheureuse en faveur de qui on la sollicitait; puis
elle ajouta: Le repentir de cette infortunée est trop louable pour ne
pas l'encourager.
--Je ne sais comment exprimer ma reconnaissance à Votre Altesse. J'osais
à peine espérer qu'elle daignât s'intéresser si charitablement à une
pareille créature...
--Elle a été coupable, elle se repent..., dit Fleur-de-Marie avec un
accent de commisération et de tristesse indicible; il est juste d'avoir
pitié d'elle... Plus ses remords sont sincères, plus ils doivent être
douloureux, ma chère comtesse...
--J'entends, je crois, monseigneur, dit tout à coup la dame d'honneur
sans remarquer l'émotion profonde et croissante de Fleur-de-Marie.
En effet, Rodolphe entra dans un salon qui précédait l'oratoire, tenant
à la main un énorme bouquet de roses.
À la vue du prince, la comtesse se retira discrètement. À peine eut-elle
disparu que Fleur-de-Marie se jeta au cou de son père, appuya son front
sur son épaule et resta ainsi quelques secondes sans parler.
--Bonjour... bonjour, mon enfant chérie, dit Rodolphe en serrant sa
fille dans ses bras avec effusion sans s'apercevoir encore de sa
tristesse. Vois donc ce buisson de roses... quelle belle moisson j'ai
faite ce matin pour toi! C'est ce qui m'a empêché de venir plus tôt.
J'espère que je ne t'ai jamais apporté un plus magnifique bouquet...
Tiens.
Et le prince, ayant toujours son bouquet à la main, fit un léger
mouvement en arrière pour se dégager des bras de sa fille et la
regarder; mais, la voyant fondre en larmes, il jeta le bouquet sur une
table, prit les mains de Fleur-de-Marie dans les siennes et s'écria:
--Tu pleures, mon Dieu! qu'as-tu donc?
--Rien... rien... mon bon père..., dit Fleur-de-Marie en essuyant ses
larmes et tâchant de sourire à Rodolphe.
--Je t'en conjure, dis-moi ce que tu as... Qui peut t'avoir attristée?
--Je vous assure, mon père, qu'il n'y a pas de quoi vous inquiéter... La
comtesse était venue solliciter mon intérêt pour une pauvre femme si
intéressante... si malheureuse... que malgré moi je me suis attendrie à
son récit.
--Bien vrai?... Ce n'est que cela...
--Ce n'est que cela, reprit Fleur-de-Marie en prenant sur une table les
fleurs que Rodolphe avait jetées. Mais comme vous me gâtez!
ajouta-t-elle... quel bouquet magnifique! Et quand je pense que chaque
jour... vous m'en apportez un pareil... cueilli par vous...
--Mon enfant, dit Rodolphe en contemplant sa fille avec anxiété, tu me
caches quelque chose... Ton sourire est douloureux, contraint. Je t'en
conjure, dis-moi ce qui t'afflige... Ne t'occupe pas de ce bouquet.
--Oh! vous le savez ce bouquet est ma joie de chaque matin, et puis
j'aime tant les roses... Je les ai toujours tant aimées... Vous vous
souvenez, ajouta-t-elle avec un sourire navrant, vous vous souvenez de
mon pauvre petit rosier!... dont j'ai toujours gardé les débris...
À cette pénible allusion au temps passé, Rodolphe s'écria:
--Malheureuse enfant! mes soupçons seraient-ils fondés?... Au milieu de
l'éclat qui t'environne, songerais-tu encore quelquefois à cet horrible
temps?... Hélas! j'avais cru cependant te le faire oublier à force de
tendresse!
--Pardon, pardon, mon père! Ces paroles m'ont échappé. Je vous
afflige...
--Je m'afflige, pauvre ange, dit tristement Rodolphe, parce que ces
retours vers le passé doivent être affreux pour toi... parce qu'ils
empoisonneraient ta vie si tu avais la faiblesse de t'y abandonner.
--Mon père... c'est par hasard... Depuis notre arrivée ici, c'est la
première fois...
--C'est la première fois que tu m'en parles... oui... mais ce n'est
peut-être pas la première fois que ces pensées te tourmentent... Je
m'étais aperçu de tes accès de mélancolie, et quelquefois j'accusais le
passé de causer ta tristesse... Mais, faute de certitude, je n'osais pas
même essayer de combattre la funeste influence de ces ressouvenirs, de
t'en montrer le néant, l'injustice; car si ton chagrin avait eu une
autre cause, si le passé avait été pour toi ce qu'il doit être, un vain
et mauvais songe, je risquais d'éveiller en toi les idées pénibles que
je voulais détruire...
--Combien vous êtes bon!... Combien ces craintes témoignent encore de
votre ineffable tendresse!
--Que veux-tu... ma position était si difficile, si délicate... Encore
une fois, je ne te disais rien, mais j'étais sans cesse préoccupé de ce
qui te touchait... En contractant ce mariage qui comblait tous mes
voeux, j'avais aussi cru donner une garantie de plus à ton repos. Je
connaissais trop l'excessive délicatesse de ton coeur pour espérer que
jamais... jamais tu ne songerais plus au passé; mais je me disais que si
par hasard ta pensée s'y arrêtait, tu devais, en te sentant
maternellement chérie par la noble femme qui t'a connue et aimée au plus
profond de ton malheur, tu devais, dis-je, regarder le passé comme
suffisamment expié par tes atroces misères et être indulgente ou plutôt
juste envers toi-même; car enfin ma femme a droit par ses rares qualités
aux respects de tous, n'est-ce pas? Eh bien! dès que tu es pour elle une
fille, une soeur chérie, ne dois-tu pas être rassurée? Son tendre
attachement n'est-il pas une réhabilitation complète? Ne te dit-il pas
qu'elle sait comme toi que tu as été victime et non coupable, qu'on ne
peut enfin te reprocher que le malheur... qui t'a accablée dès ta
naissance! Aurais-tu même commis de grandes fautes, ne seraient-elles
pas mille fois expiées, rachetées par tout ce que tu as fait de bien,
par tout ce qui s'est développé d'excellent et d'adorable en toi?...
--Mon père...
--Oh! je t'en prie, laisse-moi te dire ma pensée entière, puisqu'un
hasard, qu'il faudra bénir sans doute, a amené cet entretien. Depuis
longtemps je le désirais et je le redoutais à la fois... Dieu veuille
qu'il ait un succès salutaire!... J'ai à te faire oublier tant d'affreux
chagrins; j'ai à remplir auprès de toi une mission si auguste, si
sacrée, que j'aurais eu le courage de sacrifier à ton repos mon amour
pour Mme d'Harville... mon amitié pour Murph, si j'avais pensé que leur
présence t'eût trop douloureusement rappelé le passé.
--Oh! mon bon père, pouvez-vous le croire?... Leur présence, à eux, qui
savent... ce que j'étais... et qui pourtant m'aiment tendrement, ne
personnifie-t-elle pas au contraire l'oubli et le pardon?... Enfin, mon
père, ma vie entière n'eût-elle pas été désolée si pour moi vous aviez
renoncé à votre mariage avec Mme d'Harville?
--Oh! je n'aurais pas été seul à vouloir ce sacrifice s'il avait dû
assurer ton bonheur... Tu ne sais pas quel renoncement Clémence s'était
déjà volontairement imposé?... Car elle aussi comprend toute l'étendue
de mes devoirs envers toi.
--Vos devoirs envers moi, mon Dieu! Et qu'ai-je fait pour mériter
autant?
--Ce que tu as fait, pauvre ange aimé?... Jusqu'au moment où tu m'as été
rendue, ta vie n'a été qu'amertume, misère, désolation... et tes
souffrances passées je me les reproche comme si je les avais causées!
Aussi, lorsque je te vois souriante, satisfaite, je me crois pardonné...
Mon seul but, mon seul voeu est de te rendre aussi idéalement heureuse
que tu as été infortunée, de t'élever autant que tu as été abaissée, car
il me semble que les derniers vestiges du passé s'effacent lorsque les
personnes les plus éminentes, les plus honorables, te rendent les
respects qui te sont dus.
--À moi du respect?... Non, non, mon père... mais à mon rang, ou plutôt
à celui que vous m'avez donné.
--Oh! ce n'est pas ton rang qu'on aime et qu'on révère... c'est toi,
entends-tu bien, mon enfant chérie, c'est toi-même, c'est toi seule...
Il est des hommages imposés par le rang, mais il en est aussi d'imposés
par le charme et par l'attrait! Tu ne sais pas distinguer ceux-là, toi,
parce que tu t'ignores, parce que, par un prodige d'esprit et de tact
qui me rend aussi fier qu'idolâtre de toi, tu apportes dans ces
relations cérémonieuses, si nouvelles pour toi, un mélange de dignité,
de modestie et de grâce, auquel ne peuvent résister les caractères les
plus hautains...
--Vous m'aimez tant, mon père, et on vous aime tant, que l'on est sûr de
vous plaire en me témoignant de la déférence.
--Oh! la méchante enfant! s'écria Rodolphe en interrompant sa fille et
en l'embrassant avec tendresse. La méchante enfant, qui ne veut accorder
aucune satisfaction à mon orgueil de père!
--Cet orgueil n'est-il pas aussi satisfait en vous attribuant à vous
seul la bienveillance que l'on me témoigne, mon bon père?
--Non, certainement, mademoiselle, dit le prince en souriant à sa fille
pour chasser la tristesse dont il la voyait encore atteinte, non,
mademoiselle, ce n'est pas la même chose; car il ne m'est pas permis
d'être fier de moi, et je puis et je dois être fier de vous... oui,
fier. Encore une fois, tu ne sais pas combien tu es divinement douée...
En quinze mois ton éducation s'est si merveilleusement accomplie que la
mère la plus difficile serait enthousiaste de toi; et cette éducation a
encore augmenté l'influence presque irrésistible que tu exerces autour
de toi sans t'en douter.
--Mon père... vos louanges me rendent confuse.
--Je dis la vérité, rien que la vérité. En veux-tu des exemples? Parlons
hardiment du passé: c'est un ennemi que je veux combattre corps à corps,
il faut le regarder en face. Eh bien! te souviens-tu de la Louve, de
cette courageuse femme qui t'a sauvée? Rappelle-toi cette scène de la
prison que tu m'as racontée: une foule de détenues, plus stupides encore
que méchantes, s'acharnaient à tourmenter une de leurs compagnes faible
et infirme, leur souffre-douleur: tu parais, tu parles... et voilà
qu'aussitôt ces furies, rougissant de leur lâche cruauté envers leur
victime, se montrent aussi charitables qu'elles avaient été méchantes.
N'est-ce donc rien, cela? Enfin, est-ce, oui ou non, grâce à toi que la
Louve, cette femme indomptable, a connu le repentir et désiré une vie
honnête et laborieuse? Va, crois-moi, mon enfant chérie, celle qui avait
dominé la Louve et ses turbulentes compagnes par le seul ascendant de la
bonté jointe à une rare élévation d'esprit, celle-là, quoique dans
d'autres circonstances et dans une sphère tout opposée, devait par le
même charme (n'allez pas sourire de ce rapprochement, mademoiselle)
fasciner aussi l'altière archiduchesse Sophie et tout mon entourage; car
bons et méchants, grands et petits, subissent presque toujours
l'influence des âmes supérieures... Je ne veux pas dire que tu sois née
princesse dans l'acception aristocratique du mot, cela serait une pauvre
flatterie à te faire, mon enfant... mais tu es de ce petit nombre
d'êtres privilégiés qui sont nés pour dire à une reine ce qu'il faut
pour la charmer et s'en faire aimer... et aussi pour dire à une pauvre
créature, avilie et abandonnée, ce qu'il faut pour la rendre meilleure,
la consoler et s'en faire adorer.
--Mon bon père... de grâce...
--Oh! tant pis pour vous, mademoiselle, il y a trop longtemps que mon
coeur déborde. Songe donc, avec mes craintes d'éveiller en toi les
souvenirs de ce passé que je veux anéantir, que j'anéantirai à jamais
dans ton esprit... je n'osais t'entretenir de ces comparaisons... de ces
rapprochements qui te rendent si adorable à mes yeux. Que de fois
Clémence et moi nous sommes-nous extasiés sur toi!... Que de fois, si
attendrie que les larmes lui venaient aux yeux, elle m'a dit: «N'est-il
pas merveilleux que cette chère enfant soit ce qu'elle est, après le
malheur qui l'a poursuivie? ou plutôt, reprenait Clémence, n'est-il pas
merveilleux que, loin d'altérer cette noble et rare nature, l'infortune
ait au contraire donné plus d'essor à ce qu'il y avait d'excellent en
elle?
À ce moment-là, la porte du salon s'ouvrit et Clémence, grande-duchesse
de Gerolstein, entra, tenant une lettre à la main.
--Voici, mon ami, dit-elle à Rodolphe, une lettre de France. J'ai voulu
vous l'apporter afin de dire bonjour à ma paresseuse enfant, que je n'ai
pas encore vue ce matin, ajouta Clémence en embrassant tendrement
Fleur-de-Marie.
--Cette lettre arrive à merveille, dit gaiement Rodolphe après l'avoir
parcourue; nous causions justement du passé... de ce monstre que nous
allons incessamment combattre, ma chère Clémence... car il menace le
repos et le bonheur de notre enfant.
--Serait-il vrai, mon ami? Ces accès de mélancolie que nous avions
remarqués...
--N'avaient pas d'autre cause que de méchants souvenirs; mais
heureusement nous connaissons maintenant notre ennemi... et nous en
triompherons...
--Mais de qui donc est cette lettre, mon ami? demanda Clémence.
--De la gentille Rigolette... la femme de Germain.
--Rigolette..., s'écria Fleur-de-Marie, quel bonheur d'avoir de ses
nouvelles!
--Mon ami, dit tout bas Clémence à Rodolphe, en lui montrant
Fleur-de-Marie du regard, ne craignez-vous pas que cette lettre... ne
lui rappelle des idées pénibles?
--Ce sont justement ces souvenirs que je veux anéantir, ma chère
Clémence; il faut les aborder hardiment, et je suis sûr que je trouverai
dans la lettre de Rigolette d'excellentes armes contre eux... car cette
bonne petite créature adorait notre enfant et l'appréciait comme elle
devait l'être.
Et Rodolphe lut à haute voix la lettre suivante:
«Ferme de Bouqueval, 15 août 1841
«Monseigneur,
«Je prends la liberté de vous écrire encore pour vous faire part d'un
bien grand bonheur qui nous est arrivé, et pour vous demander une
nouvelle faveur, à vous à qui nous devons déjà tant, ou plutôt à qui
nous devons le vrai paradis où nous vivons, moi, mon Germain et sa bonne
mère.
«Voilà de quoi il s'agit, monseigneur: depuis dix jours je suis comme
folle de joie, car il y a dix jours que j'ai un amour de petite fille;
moi je trouve que c'est tout le portrait de Germain; lui, que c'est tout
le mien; notre chère maman Georges dit qu'elle nous ressemble à tous les
deux; le fait est qu'elle a de charmants yeux bleus comme Germain, et
des cheveux noirs tout frisés comme moi. Par exemple, contre son
habitude, mon mari est injuste, il veut toujours avoir notre petite sur
ses genoux... tandis que moi, c'est mon droit, n'est-ce pas,
monseigneur?
--Braves et dignes jeunes gens! Qu'ils doivent être heureux! dit
Rodolphe. Si jamais couple fut bien assorti... c'est celui-là.
--Et combien Rigolette mérite son bonheur! dit Fleur-de-Marie.
--Aussi j'ai toujours béni le hasard qui me l'a fait rencontrer, dit
Rodolphe; et il continua:
«Mais, au fait, monseigneur, pardon de vous entretenir de ces gentilles
querelles de ménage qui finissent toujours par un baiser... Du reste les
oreilles doivent joliment vous tinter, monseigneur, car il ne se passe
pas de jour que nous ne disions, en nous regardant nous deux Germain:
«Sommes-nous heureux, mon Dieu! sommes-nous heureux!...» et
naturellement votre nom vient tout de suite après ces mots-là... Excusez
ce griffonnage qu'il y a là, monseigneur, avec un pâté; c'est que, sans
y penser, j'avais écrit monsieur Rodolphe, comme je disais autrefois, et
j'ai raturé. J'espère, à propos de cela, que vous trouverez que mon
écriture a bien gagné, ainsi que mon orthographe; car Germain me montre
toujours, et je ne fais plus des grands bâtons en allant tout de
travers, comme du temps où vous me tailliez mes plumes...
--Je dois avouer, dit Rodolphe, en riant, que ma petite protégée se fait
un peu illusion, et je suis sûr que Germain s'occupe plutôt de baiser la
main de son élève que de la diriger.
--Allons, mon ami, vous êtes injuste, dit Clémence en regardant la
lettre; c'est un peu gros, mais très-lisible.
--Le fait est qu'il y a progrès, reprit Rodolphe; autrefois il lui
aurait fallu huit pages pour contenir ce qu'elle écrit maintenant en
deux.
Et il continua:
«C'est pourtant vrai que vous m'avez taillé des plumes, monseigneur;
quand nous y pensons, nous deux Germain, nous en sommes tout honteux, en
nous rappelant que vous étiez si peu fiers... Ah! mon Dieu! voilà encore
que je me surprends à vous parler d'autre chose que de ce que nous
voulons vous demander, monseigneur; car mon mari se joint à moi et c'est
bien important; nous y attachons une idée... vous allez voir.
«Nous vous supplions donc, monseigneur, d'avoir la bonté de nous choisir
et de nous donner un nom pour notre petite fille chérie; c'est convenu
avec le parrain et la marraine, et ces parrain et marraine, savez-vous
qui c'est, monseigneur? Deux des personnes que vous et Mme la marquise
d'Harville vous avez tirées de la peine pour les rendre bien heureuses,
aussi heureuses que nous... En un mot, c'est Morel le lapidaire et
Jeanne Duport, la soeur d'un pauvre prisonnier nommé Pique-Vinaigre, une
digne femme que j'avais vue en prison quand j'allais y visiter mon
pauvre Germain, et que plus tard Mme la marquise a fait sortir de
l'hôpital.
«Maintenant, monseigneur, il faut que vous sachiez pourquoi nous avons
choisi M. Morel pour parrain et Jeanne Duport pour marraine. Nous nous
sommes dit, nous deux Germain: «Ça sera comme une manière de remercier
encore M. Rodolphe de ses bontés que de prendre pour parrain et marraine
de notre petite fille des dignes gens qui doivent tout à lui et à Mme la
marquise...» sans compter que Morel le lapidaire et Jeanne Duport sont
la crème des honnêtes gens... Ils sont de notre classe, et de plus,
comme nous disons avec Germain, ils sont nos parents en bonheur,
puisqu'ils sont comme nous de la famille de vos protégés, monseigneur.
--Ah! mon père, ne trouvez-vous pas cette idée d'une délicatesse
charmante? dit Fleur-de-Marie avec émotion. Prendre pour parrain et
marraine de leur enfant des personnes qui vous doivent tout, à vous et à
ma seconde mère?
--Vous avez raison, chère enfant, dit Clémence; je suis on ne peut plus
touchée de ce souvenir.
--Et moi je suis très-heureux d'avoir si bien placé mes bienfaits, dit
Rodolphe en continuant sa lecture:
«Du reste, au moyen de l'argent que vous lui avez fait donner, monsieur
Rodolphe, Morel est maintenant courtier en pierres fines; il gagne de
quoi bien élever sa famille et faire apprendre un état à ses enfants. La
bonne et pauvre Louise va, je crois, se marier avec un digne ouvrier qui
l'aime et la respecte comme elle doit l'être, car elle a été bien
malheureuse, mais non coupable, et le fiancé de Louise a assez de coeur
pour comprendre cela...
--J'étais bien sûr, s'écria Rodolphe en s'adressant à sa fille, de
trouver dans la lettre de cette chère petite Rigolette des armes contre
notre ennemi!... Tu entends, c'est l'expression du simple bon sens de
cette âme honnête et droite... Elle dit de Louise: _Elle a été
malheureuse et non coupable, et son fiancé a assez de coeur pour
comprendre cela._
Fleur-de-Marie, de plus en plus émue et attristée par la lecture de
cette lettre, tressaillit du regard que son père attacha un moment sur
elle en prononçant les derniers mots que nous avons soulignés.
Le prince continua: