III
Gerolstein (suite et fin)
LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ
Je ne saurais vous dire, mon ami, combien je fus à la fois heureux et
peiné de la paternelle cordialité du grand-duc; la confiance qu'il me
témoignait, l'affectueuse bonté avec laquelle il avait engagé sa fille
et moi à substituer aux formules de l'étiquette ces appellations de
famille d'une intimité si douce, tout me pénétrait de reconnaissance; je
me reprochais d'autant plus amèrement le charme fatal d'un amour qui ne
devait ni ne pouvait être agréé par le prince.
Je m'étais promis, il est vrai (je n'ai pas failli à cette résolution)
de ne jamais dire un mot qui pût faire soupçonner à ma cousine l'amour
que je ressentais; mais je craignais que mon émotion, que mes regards me
trahissent... Malgré moi pourtant, ce sentiment, si muet, si caché qu'il
dût être, me semblait coupable.
J'eus le temps de faire ces réflexions pendant que la princesse Amélie
dansait la première contredanse avec l'archiduc Stanislas. Ici, comme
partout, la danse n'est plus qu'une sorte de marche qui suit la mesure
de l'orchestre; rien ne pouvait faire valoir davantage la grâce sérieuse
du maintien de ma cousine.
J'attendais avec un bonheur mêlé d'anxiété le moment d'entretien que la
liberté du bal allait me permettre d'avoir avec elle. Je fus assez
maître de moi pour cacher mon trouble lorsque j'allai la chercher auprès
de la marquise d'Harville.
En songeant aux circonstances du portrait, je m'attendais à voir la
princesse Amélie partager mon embarras; je ne me trompais pas. Je me
souviens presque mot pour mot de notre première conversation;
laissez-moi vous la rapporter, mon ami:
--Votre Altesse me permettra-t-elle, lui dis-je, de l'appeler ma
cousine, ainsi que le grand-duc m'y autorise?
--Sans doute, mon cousin, me répondit-elle avec grâce; je suis toujours
heureuse d'obéir à mon père.
--Et je suis d'autant plus fier de cette familiarité, ma cousine, que
j'ai appris par ma tante à vous connaître, c'est-à-dire à vous
apprécier.
--Souvent aussi mon père m'a parlé de vous, mon cousin, et ce qui vous
étonnera peut-être, ajouta-t-elle timidement, c'est que je vous
connaissais déjà, si cela peut se dire, de vue... Mme la supérieure de
Sainte-Hermangilde, pour qui j'ai la plus respectueuse affection, nous
avait un jour montré, à mon père, et à moi, un portrait...
--Où j'étais représenté en page du XVIe siècle?
--Oui, mon cousin; et mon père fit même la petite supercherie de me dire
que ce portrait était celui d'un de nos parents du temps passé, en
ajoutant d'ailleurs des paroles si bienveillantes pour ce cousin
d'autrefois que notre famille doit se féliciter de le compter parmi nos
parents d'aujourd'hui...
--Hélas! ma cousine, je crains de ne pas plus ressembler au portrait
moral que le grand-duc a daigné faire de moi qu'au page du XVIe siècle.
--Vous vous trompez, mon cousin, me dit naïvement la princesse; car, à
la fin du concert, en jetant par hasard les yeux du côté de la galerie,
je vous ai reconnu tout de suite, malgré la différence du costume.
Puis, voulant changer sans doute un sujet de conversation qui
l'embarrassait, elle me dit:
--Quel admirable talent que celui de M. Liszt, n'est-ce pas?
--Admirable. Avec quel plaisir vous l'écoutiez!
--C'est qu'en effet il y a, ce me semble, un double charme dans la
musique sans paroles: non-seulement on jouit d'une excellente exécution,
mais on peut appliquer sa pensée du moment aux mélodies que l'on écoute,
et qui en deviennent pour ainsi dire l'accompagnement... Je ne sais si
vous me comprenez, mon cousin?
--Parfaitement. Les pensées sont alors des paroles que l'on met
mentalement sur l'air que l'on entend.
--C'est cela, c'est cela, vous me comprenez, dit-elle avec un mouvement
de gracieuse satisfaction; je craignais de mal expliquer ce que je
ressentais tout à l'heure pendant cette mélodie si plaintive et si
touchante.
--Grâce à Dieu, ma cousine, lui dis-je en souriant, vous n'avez aucune
parole à mettre sur un air triste.
Soit que ma question fût indiscrète et qu'elle voulût éviter d'y
répondre, soit qu'elle ne l'eût pas entendue, tout à coup la princesse
Amélie me dit, en me montrant le grand-duc, qui, donnant le bras à
l'archiduchesse Sophie, traversait alors la galerie où l'on dansait:
--Mon cousin, voyez donc mon père, comme il est beau!... Quel air noble
et bon! Comme tous les regards le suivent avec sollicitude! Il me semble
qu'on l'aime encore plus qu'on ne le révère...
--Ah! m'écriai-je, ce n'est pas seulement ici, au milieu de sa cour,
qu'il est chéri! Si les bénédictions du peuple retentissaient dans la
postérité, le nom de Rodolphe de Gerolstein serait justement immortel.
En parlant ainsi, mon exaltation était sincère; car vous savez, mon ami,
qu'on appelle, à bon droit, les États du prince le _Paradis de
l'Allemagne._
Il m'est impossible de vous peindre le regard reconnaissant que ma
cousine jeta sur moi en m'entendant parler de la sorte.
--Apprécier ainsi mon père, me dit-elle avec émotion, c'est être bien
digne de l'attachement qu'il vous porte.
--C'est que personne plus que moi ne l'aime et l'admire! En outre des
rares qualités qui font les grands princes, n'a-t-il pas le génie de la
bonté, qui fait les princes adorés?...
--Vous ne savez pas combien vous dites vrai!... s'écria la princesse
encore plus émue.
--Oh! je le sais, je le sais, et tous ceux qu'il gouverne le savent
comme moi... On l'aime tant que l'on s'affligerait de ses chagrins comme
on se réjouit de son bonheur; l'empressement de tous à venir offrir
leurs hommages à Mme la marquise d'Harville consacre à la fois et le
choix de Son Altesse Royale et la valeur de la future grande-duchesse.
--Mme la marquise d'Harville est plus digne que qui que ce soit de
l'attachement de mon père; c'est le plus bel éloge que je puisse vous
faire d'elle.
--Et vous pouvez sans doute l'apprécier justement: car vous l'avez
probablement connue en France, ma cousine?
À peine avais-je prononcé ces derniers mots, que je ne sais quelle
soudaine pensée vint à l'esprit de la princesse Amélie; elle baissa les
yeux, et, pendant une seconde, ses traits prirent une expression de
tristesse qui me rendit muet de surprise.
Nous étions alors à la fin de la contredanse, la dernière figure me
sépara un instant de ma cousine; lorsque je la reconduisis auprès de Mme
d'Harville, il me sembla que ses traits étaient encore légèrement
altérés...
Je crus et je crois encore que mon allusion au séjour de la princesse en
France, lui ayant rappelé la mort de sa mère, lui causa l'impression
pénible dont je viens de vous parler.
Pendant cette soirée, je remarquai une circonstance qui vous paraîtra
puérile, mais qui m'a été une nouvelle preuve de l'intérêt que cette
jeune fille inspire à tous. Son bandeau de perles s'étant un peu
dérangé, l'archiduchesse Sophie, à qui elle donnait alors le bras, eut
la bonté de vouloir lui replacer elle-même ce bijou sur le front. Or,
pour qui connaît la hauteur proverbiale de l'archiduchesse, une telle
prévenance de sa part semble à peine croyable. Du reste, la princesse
Amélie, que j'observais attentivement à ce moment, parut à la fois si
confuse, si reconnaissante, je dirais presque si embarrassée de cette
gracieuse attention, que je crus voir briller une larme dans ses yeux.
Telle fut, mon ami, ma première soirée à Gerolstein. Si je vous l'ai
racontée avec tant de détails, c'est que presque toutes ces
circonstances ont eu plus tard pour moi leurs conséquences.
Maintenant, j'abrégerai; je ne vous parlerai que de quelques faits
principaux relatifs à mes fréquentes entrevues avec ma cousine et son
père.
Le surlendemain de cette fête, je fus du très-petit nombre de personnes
invitées à la célébration du mariage du grand-duc avec Mme la marquise
d'Harville. Jamais je ne vis la physionomie de la princesse Amélie plus
radieuse et plus sereine que pendant cette cérémonie. Elle contemplait
son père et la marquise avec une sorte de religieux ravissement qui
donnait un nouveau charme à ses traits; on eût dit qu'ils reflétaient le
bonheur ineffable du prince et de Mme d'Harville.
Ce jour-là, ma cousine fut très-gaie, très-causante. Je lui donnai le
bras dans une promenade que l'on fit après dîner dans les jardins du
palais, magnifiquement illuminés. Elle me dit, à propos du mariage de
son père:
--Il me semble que le bonheur de ceux que nous chérissons nous est
encore plus doux que notre propre bonheur; car il y a toujours une
nuance d'égoïsme dans la jouissance de notre félicité personnelle.
Si je vous cite entre mille cette réflexion de ma cousine, mon ami,
c'est pour que vous jugiez du coeur de cette créature adorable, qui a,
comme son père, le génie de la bonté.
Quelques jours après le mariage du grand-duc, j'eus avec lui une assez
longue conversation; il m'interrogea sur le passé, sur mes projets
d'avenir; il me donna les conseils les plus sages, les encouragements
les plus flatteurs, me parla même de plusieurs de ses projets de
gouvernement avec une confiance dont je fus aussi fier que flatté;
enfin, que vous dirai-je? un moment, l'idée la plus folle me traversa
l'esprit: je crus que le prince avait deviné mon amour, et que dans cet
entretien il voulait m'étudier, me pressentir, et peut-être m'amener à
un aveu...
Malheureusement, cet espoir insensé ne dura pas longtemps: le prince
termina la conversation en me disant que le temps des grandes guerres
était fini; que je devais profiter de mon nom, de mes alliances, de
l'éducation que j'avais reçue et de l'étroite amitié qui unissait mon
père au prince de M. Premier ministre de l'empereur, pour parcourir la
carrière diplomatique au lieu de la carrière militaire, ajoutant que
toutes les questions qui se décidaient autrefois sur les champs de
bataille se décideraient désormais dans les congrès; que bientôt les
traditions tortueuses et perfides de l'ancienne diplomatie feraient
place à une politique large et humaine, en rapport avec les véritables
intérêts des peuples, qui de jour en jour avaient davantage la
conscience de leurs droits; qu'un esprit élevé, loyal et généreux
pourrait avoir avant quelques années un noble et grand rôle à jouer dans
les affaires politiques, et faire ainsi beaucoup de bien. Il me
proposait enfin le concours de sa souveraine protection pour me
faciliter les abords de la carrière qu'il m'engageait instamment à
parcourir.
Vous comprenez, mon ami, que si le prince avait eu le moindre projet sur
moi, il ne m'eût pas fait de telles ouvertures. Je le remerciai de ses
offres avec une vive reconnaissance, en ajoutant que je sentais tout le
prix de ses conseils, et que j'étais décidé à les suivre.
J'avais d'abord mis la plus grande réserve dans mes visites au palais;
mais, grâce à l'insistance du grand-duc, j'y vins bientôt presque chaque
jour vers les trois heures. On y vivait dans toute la charmante
simplicité de nos cours germaniques. C'était la vie des grands châteaux
d'Angleterre, rendue plus attrayante par la simplicité cordiale, la
douce liberté des moeurs allemandes. Lorsque le temps le permettait,
nous faisions de longues promenades à cheval avec le grand-duc, la
grande-duchesse, ma cousine, et les personnes de leur maison. Lorsque
nous restions au palais, nous nous occupions de musique, je chantais
avec la grande-duchesse et ma cousine, dont la voix avait un timbre
d'une pureté, d'une suavité sans égales, et que je n'ai jamais pu
entendre sans me sentir remué jusqu'au fond de l'âme. D'autres fois,
nous visitions en détail les merveilleuses collections de tableaux et
d'objets d'art, ou les admirables bibliothèques du prince, qui, vous le
savez, est un des hommes les plus savants et les plus éclairés de
l'Europe; assez souvent je revenais dîner au palais, et, les jours
d'Opéra, j'accompagnais au théâtre la famille grand-ducale.
Chaque jour passait comme un songe; peu à peu ma cousine me traita avec
une familiarité toute fraternelle; elle ne me cachait pas le plaisir
qu'elle éprouvait à me voir, elle me confiait tout ce qui l'intéressait;
deux ou trois fois elle me pria de l'accompagner lorsqu'elle allait avec
la grande-duchesse visiter ses jeunes orphelines; souvent aussi elle me
parlait de mon avenir avec une maturité de raison, avec un intérêt
sérieux et réfléchi qui me confondait de la part d'une jeune fille de
son âge; elle aimait aussi beaucoup à s'informer de mon enfance, de ma
mère, hélas! toujours si regrettée. Chaque fois que j'écrivais à mon
père, elle me priait de la rappeler à son souvenir; puis, comme elle
brodait à ravir, elle me remit un jour pour lui une charmante tapisserie
à laquelle elle avait longtemps travaillé. Que vous dirai-je, mon ami?
un frère et une soeur, se retrouvant après de longues années de
séparation, n'eussent pas joui d'une intimité plus douce. Du reste,
lorsque, par le plus grand des hasards, nous restions seuls, l'arrivée
d'un tiers ne pouvait jamais changer le sujet ou même l'accent de notre
conversation.
Vous vous étonnerez peut-être, mon ami, de cette fraternité entre deux
jeunes gens, surtout en songeant aux aveux que je vous fais; mais plus
ma cousine me témoignait de confiance et de familiarité, plus je
m'observais, plus je me contraignais, de peur de voir cesser cette
adorable familiarité. Et puis, ce qui augmentait encore ma réserve,
c'est que la princesse mettait dans ses relations avec moi tant de
franchise, tant de noble confiance, et surtout si peu de coquetterie,
que je suis presque certain qu'elle a toujours ignoré ma violente
passion. Il me reste un léger doute à ce sujet, à propos d'une
circonstance que je vous raconterai tout à l'heure.
Si cette intimité fraternelle avait dû toujours durer, peut-être ce
bonheur m'eût suffi; mais par cela même que j'en jouissais avec délices,
je songeais que bientôt mon service ou la carrière que le prince
m'engageait à parcourir m'appellerait à Vienne ou à l'étranger; je
songeais enfin que prochainement peut-être le grand-duc penserait à
marier sa fille d'une manière digne d'elle...
Ces pensées me devinrent d'autant plus pénibles que le moment de mon
départ approchait. Ma cousine remarqua bientôt le changement qui s'était
opéré en moi. La veille du jour où je la quittai, elle me dit que depuis
quelque temps, elle me trouvait sombre, préoccupée. Je tâchai d'éluder
ces questions, j'attribuai ma tristesse à un vague ennui.
--Je ne puis vous croire, me dit-elle; mon père vous traite presque
comme un fils, tout le monde vous aime; vous trouver malheureux serait
de l'ingratitude.
--Eh bien! lui dis-je sans pouvoir vaincre mon émotion, ce n'est pas de
l'ennui, c'est du chagrin, oui, c'est un profond chagrin que j'éprouve.
--Et pourquoi? Que vous est-il arrivé? me demanda-t-elle avec intérêt.
--Tout à l'heure, ma cousine, vous m'avez dit que votre père me traitait
comme un fils... qu'ici tout le monde m'aimait... Eh bien! avant peu il
me faudra renoncer à ces affections si précieuses, il faudra enfin...
quitter Gerolstein, et je vous l'avoue, cette pensée me désespère.
--Et le souvenir de ceux qui nous sont chers... n'est-ce donc rien, mon
cousin?
--Sans doute... mais les années, mais les événements amènent tant de
changements imprévus!
--Il est du moins des affections qui ne sont pas changeantes: celle que
mon père vous a toujours témoignée... celle que je ressens pour vous est
de ce nombre, vous le savez bien; on est frère et soeur... pour ne
jamais s'oublier, ajouta-t-elle en levant sur moi ses grands yeux bleus
humides de larmes.
Ce regard me bouleversa, je fus sur le point de me trahir; heureusement
je me contins.
--Il est vrai que les affections durent, lui dis-je avec embarras; mais
les positions changent... Ainsi, ma cousine, quand je reviendrai dans
quelques années, croyez-vous qu'alors cette intimité, dont j'apprécie
tout le charme, puisse encore durer?
--Pourquoi ne durerait-elle pas?
--C'est qu'alors vous serez sans doute mariée, ma cousine... vous aurez
d'autres devoirs... et vous aurez oublié votre pauvre frère.
Je vous le jure, mon ami, je ne lui dis rien de plus; j'ignore encore si
elle vit dans ces mots un aveu qui l'offensa, ou si elle fut comme moi
douloureusement frappée des changements inévitables que l'avenir devait
nécessairement apporter à nos relations; mais, au lieu de me répondre,
elle resta un moment silencieuse, accablée; puis, se levant brusquement,
la figure pâle, altérée, elle sortit après avoir regardé pendant
quelques secondes la tapisserie de la jeune comtesse d'Oppenheim, une de
ses dames d'honneur, qui travaillait dans l'embrasure d'une des fenêtres
du salon où avait lieu notre entretien.
Le soir même de ce jour, je reçus de mon père une nouvelle lettre qui me
rappelait précipitamment ici. Le lendemain matin j'allai prendre congé
du grand-duc; il me dit que ma cousine était un peu souffrante, qu'il se
chargerait de mes adieux pour elle; il me serra paternellement dans ses
bras, regrettant, ajouta-t-il, mon prompt départ, et surtout que ce
départ fût causé par les inquiétudes que me donnait la santé de mon
père; puis, me rappelant avec la plus grande bonté ses conseils au sujet
de la nouvelle carrière qu'il m'engageait très-instamment à embrasser,
il ajouta qu'au retour de mes missions, ou pendant mes congés, il me
reverrait toujours à Gerolstein avec un vif plaisir.
Heureusement, à mon arrivée ici, je trouvai l'état de mon père un peu
amélioré; il est encore alité, et toujours d'une grande faiblesse, mais
il ne me donne plus d'inquiétude sérieuse. Malheureusement il s'est
aperçu de mon abattement, de ma sombre taciturnité; plusieurs fois, mais
en vain, il m'a déjà supplié de lui confier la cause de mon morne
chagrin. Je n'oserais, malgré son aveugle tendresse pour moi; vous savez
sa sévérité au sujet de tout ce qui lui paraît manquer de franchise et
de loyauté.
Hier je le veillais; seul auprès de lui, le croyant endormi, je n'avais
pu retenir mes larmes, qui coulaient silencieusement en songeant à mes
beaux jours de Gerolstein. Il me vit pleurer, car il sommeillait à
peine, et j'étais complètement absorbé par ma douleur; il m'interrogea
avec la plus touchante bonté; j'attribuai ma tristesse aux inquiétudes
que m'avait données sa santé, mais, il ne fut pas dupe de cette défaite.
Maintenant que vous savez tout, mon bon Maximilien, dites, mon sort
est-il assez désespéré?... Que faire?... Que résoudre?...
Ah! mon ami, je ne puis vous dire mon angoisse. Que va-t-il arriver, mon
Dieu?... Tout est à jamais perdu! Je suis le plus malheureux des hommes,
si mon père ne renonce pas à son projet.
Voici ce qui vient d'arriver:
Tout à l'heure, je terminais cette lettre, lorsqu'à mon grand
étonnement, mon père, que je croyais couché, est entré dans son cabinet,
où je vous écrivais; il vit sur son bureau mes quatre premières grandes
pages déjà remplies, j'étais à la fin de celle-ci.
--À qui écris-tu si longuement? me demanda-t-il en souriant.
--À Maximilien, mon père.
--Oh! me dit-il avec une expression d'affectueux reproche, je sais qu'il
a toute ta confiance... Il est bien heureux, lui!
Il prononça ces derniers mots d'un ton si douloureusement navré que,
touché de son accent, je lui répondis en lui donnant ma lettre presque
sans réflexion:
--Lisez, mon père...
Mon ami, il a tout lu. Savez-vous ce qu'il m'a dit ensuite, après être
resté quelque temps méditatif?
--Henri, je vais écrire au grand-duc ce qui s'est passé pendant votre
séjour à Gerolstein.
--Mon père, je vous en conjure, ne faites pas cela.
--Ce que vous racontez à Maximilien est-il scrupuleusement vrai?
--Oui, mon père.
--En ce cas, jusqu'ici votre conduite a été loyale... Le prince
l'appréciera. Mais il ne faut pas qu'à l'avenir vous vous montriez
indigne de sa noble confiance, ce qui arriverait si, abusant de son
offre, vous retourniez plus tard à Gerolstein dans l'intention peut-être
de vous faire aimer de sa fille.
--Mon père... pouvez-vous penser...?
--Je pense que vous aimez avec passion, et que la passion est tôt ou
tard une mauvaise conseillère.
--Comment! mon père, vous écrirez au prince que...
--Que vous aimez éperdument votre cousine.
--Au nom du ciel! mon père, je vous en supplie, n'en faites rien!
--Aimez-vous votre cousine?
--Je l'aime avec idolâtrie, mais...
Mon père m'interrompit.
--En ce cas, je vais écrire au grand-duc et lui demander pour vous la
main de sa fille...
--Mais, mon père, une telle prétention est insensée de ma part!
--Il est vrai... Néanmoins je dois faire franchement cette demande au
prince, en lui exposant les raisons qui m'imposent cette démarche. Il
vous a accueilli avec la plus loyale hospitalité, il s'est montré pour
vous d'une bonté paternelle, il serait indigne de moi et de vous de le
tromper. Je connais l'élévation de son âme, il sera sensible à mon
procédé d'honnête homme; s'il refuse de vous donner sa fille, comme cela
est presque indubitable, il saura du moins qu'à l'avenir, si vous
retourniez à Gerolstein, vous ne devez plus vivre avec elle dans la même
intimité. Vous m'avez, mon enfant, ajouta mon père avec bonté, librement
montré la lettre que vous écriviez à Maximilien. Je suis maintenant
instruit de tout; il est de mon devoir d'écrire au grand-duc... et je
vais lui écrire à l'instant même.
Vous le savez, mon ami, mon père est le meilleur des hommes, mais il est
d'une inflexible ténacité de volonté lorsqu'il s'agit de ce qu'il
regarde comme son devoir; jugez de mes angoisses, de mes craintes.
Quoique la démarche qu'il va tenter soit, après tout, franche et
honorable, elle ne m'en inquiète pas moins. Comment le grand-duc
accueillera-t-il cette folle demande? N'en sera-t-il pas choqué, et la
princesse Amélie ne sera-t-elle pas aussi blessée que j'aie laissé mon
père prendre une résolution pareille sans son agrément?
Ah! mon ami, plaignez-moi, je ne sais que penser. Il me semble que je
contemple un abîme et que le vertige me saisit...
Je termine à la hâte cette longue lettre; bientôt je vous écrirai.
Encore une fois, plaignez-moi, car en vérité je crains de devenir fou si
la fièvre qui m'agite dure longtemps encore. Adieu, adieu, tout à vous
de coeur et à toujours.
HENRI D'H. O.
Maintenant nous conduirons le lecteur au palais de Gerolstein, habité
par Fleur-de-Marie depuis son retour de France.
IV
La princesse Amélie
L'appartement occupé par Fleur-de-Marie (nous ne l'appellerons la
princesse Amélie qu'officiellement) dans le palais grand-ducal avait été
meublé, par les soins de Rodolphe, avec un goût et une élégance
extrêmes.
Du balcon de l'oratoire de la jeune fille on découvrait au loin les deux
tours du couvent de Sainte-Hermangilde, qui, dominant d'immenses massifs
de verdure, étaient elles-mêmes dominées par une haute montagne boisée,
au pied de laquelle s'élevait l'abbaye. Par une belle matinée d'été,
Fleur-de-Marie laissait errer ses regards sur ce splendide paysage qui
s'étendait au loin. Coiffée en cheveux, elle portait une robe montante
d'étoffe printanière blanche à petites raies bleues; un large col de
batiste très-simple, rabattu sur ses épaules, laissait voir les deux
bouts et le noeud d'une petite cravate de soie du même bleu que la
ceinture de sa robe.
Assise dans un grand fauteuil d'ébène sculpté, à haut dossier de velours
cramoisi, le coude soutenu par un des bras de ce siège, la tête un peu
baissée, elle appuyait sa joue sur le revers de sa petite main blanche,
légèrement veinée d'azur.
L'attitude languissante de Fleur-de-Marie, sa pâleur, la fixité de son
regard, l'amertume de son demi-sourire révélaient une mélancolie
profonde.
Au bout de quelques moments, un soupir profond, douloureux, souleva son
sein. Laissant alors retomber la main où elle appuyait sa joue, elle
inclina davantage encore sa tête sur sa poitrine. On eût dit que
l'infortunée se courbait sous le poids de quelque grand malheur.
À cet instant une femme d'un âge mûr, d'une physionomie grave et
distinguée, vêtue avec une élégante simplicité, entra presque timidement
dans l'oratoire et toussa légèrement pour attirer l'attention de
Fleur-de-Marie.